vendredi 02 novembre
Masculin/féminin : les identités en question
http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/article-imprim.php3?id_article=24365
Les changements intervenus dans la place et le rôle des femmes dans la société, au cours de ces dernières décennies, ont profondément bouleversé la vision traditionnelle de la différence entre les sexes.
Une crise, en définitive, porteuse de liberté pour les hommes comme pour les femmes.
"Le bonheur de l’homme est : je veux ; le bonheur de la femme est : il veut." Jeux de rôle ou marque profonde de l’identité ? Dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche caricaturait ainsi la dualité humaine. Qui oserait encore, de nos jours ? "Je suis noire, lesbienne, féministe, guerrière, poète, mère." A travers cette liste vibrante, l’Américaine Audre Lorde (1934 - 1992) déclinait son identité. Professeure d’université, militante et écrivaine, posait-elle ainsi une revendication extrémiste ou une simple illustration de la complexité contemporaine de l’identité féminine ? Identité : voilà bien un concept dans l’air du temps. Recherche de ses origines, particularismes locaux, revendications du terroir, musiques et langues régionales... Du coup, les politiques s’en saisissent, les publicitaires et le marketing aussi. Il en est de même avec notre définition sexuée, notre genre, pour reprendre le concept anglo-saxon de "gender" : la construction sociale et culturelle de la différence des sexes.
"L’expérience féminine, c’est le mot clé de l’époque avec identité", dit Françoise Thébaud dans Ecrire l’histoire des femmes, la plus récente synthèse historiographique sur le sujet. Le débat sur la parité et la force du féminisme montrent en effet que la différence des sexes demeure enjeu de pouvoir. Ainsi alors que d’aucuns aiment croire que le féminisme est un combat d’arrière-garde (les adjectifs pour le qualifier sont parfois édifiants) il reste avant tout un mouvement diversifié et toujours actuel. En effet, cette fin de siècle est marquée par la virulence des débats portant sur les relations hommes-femmes. Leur point d’ancrage : la question de l’identité. Peut-on parler d’identités masculine et féminine ? Quels sont leurs fondements respectifs ? Faut-il doser la différence biologique et l’éducation sociale ? Ou opposer les deux ? Ce sont là les deux directions du féminisme contemporain. C’est aussi la clef de lecture de la crise d’identité vécue par nombre d’hommes et de femmes.
L’égalité dans la différence
Les féministes égalitaristes se fondent sur une approche universaliste de l’espèce humaine. Historiquement majoritaire en France, ce courant recherche une égalité complète entre les deux sexes. Cependant, l’égalité visée, en instaurant un monde sexuellement neutre, peut nier la spécificité des femmes en les sacrifiant sur "l’autel du patriarcat". Et le mythe de la "wonder woman" des années 80, capable de conjuguer bureau, disponibilité pour ses proches et physique de top model n’apparaît pas à toutes et à tous comme la marque d’un progrès de l’humanité.
Faut-il faire des sacrifices ? L’identité des femmes serait-elle donc de se cantonner dans la sphère privée, les hommes se réservant le public ? Une approche rapide du courant dualiste, bien représenté aux Etats-Unis, pourrait le laisser croire. Tout ce qui fait la spécificité des femmes - et notamment la maternité - y est célébré. Et ainsi que le note Elisabeth Badinter dans son ouvrage XY, de l’identité masuline, "on assiste à un retour en force de la célébration du sublime maternel. Là (serait) le destin des femmes, la condition de leur puissance, de leur bonheur et la promesse de la régénération du monde si mal traité par les hommes."
Biologiquement différentes, les femmes devraient donc bénéficier de droits propres. Cela a pu conduire à la politique américaine de "discrimination positive" : favoriser les femmes parce qu’elles ont longtemps été exclues du système...parce qu’elles étaient des femmes. L’excès qui peut en résulter serait de les cantonner au domestique puisqu’il leur faudrait sinon sacrifier leur fonction de mère. Inversement, dans un article intitulé "la Femme réinventée" (le débat, mi-août 1998), le philosophe Gilles Lipovetsky écrit que "le leadership au masculin ne requiert aucun sacrifice du rôle de père". Les femmes contemporaines n’auraient-elles alors pour seule perspective que d’être doublement "exploitées" au travail et à la maison ? Est-ce la condition pour approcher la sphère publique et sortir de l’ombre ? Les multiples divergences apparues au sein des organisations féministes en France à l’occasion du débat sur la parité sont à ce titre symptomatiques : voter la parité, c’est souligner une différence de nature entre hommes et femmes et risquer de renforcer l’identification des secondes à une catégorie humaine différente et n’ayant donc pas les mêmes droits.
Certaines féministes dualistes rétorquent que la parité n’a pas pour object de marquer la différence biologique des sexes, mais plutôt de tendre vers un effacement de la différence des genres. Ce n’est pas la nature qui empêche les femmes d’accéder à l’Assemblée nationale, ce n’est pas la nature qui emêche les hommes de rester au foyer s’occuper de leurs enfants et du ménage, c’est la construction du genre qui veut que les petits garçons jouent à la guerre et les filles à la maman.
Ainsi, bien plus que "la petite différence", l’identité des genres s’élabore sur l’image que nous propose la société. Si l’on apprécie que le mari ait un salaire supérieur, que son emploi soit plus important, qu’il vive le chômage comme un échec plus grand, on attend de son épouse qu’elle s’occupe de l’intendance domestique et laisse son travail quand il faut déménager en province ou à l’étranger.
Une palette humaine infinie
Ce cantonnement des sexes dans une opposition qui se dit complémentaire est la source première de la crise des identités masculine et féminine décryptée par les sociologues. Il n’y a pas de valeurs féminines ou masculines, mais une palette humaine, qui doit être accessible dans sa totalité à l’ensemble des hommes et des femmes. Depuis quelques années une identité homosexuelle visible (à travers la "gay and lesbian pride" par exemple) amorce un nouveau bouleversement des stéréotypes. Abolir le sexisme du pouvoir, du language, de l’emploi et des tâche domestiques semble alors être souhaitable pour les deux genres : en effet, ils ne s’accomodent pas toujours des pressions qui pèsent sur eux. Parce que l’identité se fonde sur des modèles, il faut déconstruire l’histoire des sexes : il y a identité s’il y a identification. Pour citer encore Françoise Thébaud : "l’histoire des femmes rejoint les préoccupations actuelles de l’histoire sociale qui pense en termes d’appartenances multiples et d’identités complexes." Ainsi, en repensant à travers la grille du féminisme les liens entre l’individu et ce que la société en attend, les hommes comme les femmes accèdent à une identité qui leur sied mieux, à une plus grande liberté. Comme nous le rappelle l’écrivain Vercors dans les Animaux dénaturés, en 1952, notre première identité est notre statut d’humain. En déconstruisant le genre peut-être arriverons-nous à construire une humanité apaisée.
Olivier Berthelot et Natacha Henry
Natacha Henry, journaliste et historienne ,
est également co-auteure de Dites-le avec des femmes (éd. CFD/AFJ, 1999)
Olivier Berthelot est l’auteur de J’ai épousé une féministe
(Raymond Castells éditeur, 1999)
Bibliographie
XY, de l’identité masculine, d’Elisabeth Badinter, Odile Jacob, Paris, 1992.
Reflexions sur la question gay, de Didier Eribon, Fayard, Paris, 1999.
Ecrire l’histoire des femmes, de Françoise Thébaud, ENS éditions, Paris, 1998.
Commentaires
acutalité des auteur-e-s
juste un mot de surprise voir exhumé cet article écrit il y a près de 10 ans... mais toujours d'actualité, les évolutions de la société en terme de rapport hommes/femmes étant d'une lenteur sénatoriale.
"J'ai épousé une féministe" n'est finalement pas paru suite à des difficultés de l'éditeur. Mais Natacha Henry vient de publier un ouvrage très bon : "exciseuse" City éditions 2007 et votre serviteur un roman "Eden-sur-Seine" éditions punctum 2007.
Merci pour la visite de votre blog dont l'approche est étonnante.
Cordialement
Olivier Berthelot
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