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jeudi 13 décembre

Interview de Marc Halevy

Sciences et Sens Une Interview de Marc Halevy pour les Entretiens du Futur autour de : SCIENCES ET SENS Qu'est ce que la matière ? Qu'est ce que la vie ?, Qu'est ce que l'esprit ? (Editions Marane, 2007) Denis Failly - Marc Halévy, votre livre "Sciences et Sens" est construit autour de 3 questionnements : Qu'est ce que la matière ? Qu'est ce que la vie ? Qu'est ce que l'esprit ?

L'ordre des termes à naturellement sa logique et correspond à une vision interdépendante et ascendante en terme de complexité, mais poser ces questions n'est pas une démarche banale et résulte d'un cheminement qui, j'imagine, ne date pas d'aujourd'hui, alors pourquoi cet ouvrage ? Est-il un appel à la pause pour faire le point, réfléchir à demain, ou le lancement d'une sorte d'acte fondateur d'une philosophie pour penser le monde du 21 ème siècle et (inter)-agir sur lui ?

Marc Halévy - Ce petit livre est né d'une série de conférences et ateliers que j'avais conçus et animés pour le groupe Tétra. C'était pour moi l'occasion de donner une synthèse philosophique de mes recherches et enseignements en sciences de la complexité. Je pense, au plus profond, que les sciences classiques (analytiques, réductionnistes, mécanicistes, déterministes, matérialistes) sont dans une impasse et demandent à être dépassées. La complexité est partout et elle n'est jamais réductible à quelque élémentaire que ce soit : ni briques élémentaires, ni lois élémentaires. La physique classique explose de contradictions : la matière est devenue immatérielle car pur artifice mathématique …, le monde matériel visible ne représenterait plus que quelques pourcents de la masse totale d'un univers composé surtout d'énergie sombre, invisible, inaccessible …, notre univers serait lui-même tellement improbable qu'il a de forte chance de ne pas exister …, un univers régi par le hasard ne pourrait jamais engendrer les structures complexes que nous connaissons dans des laps de temps compatibles avec son âge actuel … Il ne s'agit pas de nier la science classique, mais d'acter ses limites et ses impasses. Il s'agit de la dépasser comme la physique quantique dépassa, naguère, la physique particulaire. Nous sommes devant ce que Kuhn appelait une "mutation paradigmatique" profonde, un peu comme si toute la science actuelle n'était qu'une toute première approximation d'une vision du monde bien plus large, profonde et complexe. Une nouvelle vision du monde est en émergence sur le terreau de la science classique. Ses langages (aujourd'hui essentiellement celui de l'analyse mathématique), ses critères de vérité (ou de non-falsifiabilité pour reprendre le mot de l'épistémologue Karl Popper), ses concepts fondateurs (qui, aujourd'hui, sont ceux d'énergie, d'espace et de temps, de force ou champ, etc …) seront tous différents. Si vous voulez une métaphore, je dirais que nous sommes au bout de la musique psalmodique ou mélodique et que nous sommes à l'aube de la musique polyphonique ou symphonique.

Denis Failly - Comment Matière, Vie, Esprit, inscrits dans une trinité indissociable ("trialectique") s'articulent-ils aujourd'hui en l'état actuel des connaissances, sachant qu'ils correspondent à des questionnements de tout temps (proche d'un : "D'où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ?"). Après la matière et la vie, l'Esprit est-il l'ultime conquête (révolution noétique) à venir de l'homme.

Marc Halévy - La matière, la vie et l'esprit (la pensée) sont trois modalités complémentaires et consubstantielles du réel qui les porte. Plus précisément, ces trois modalités correspondent à ses trois propensions fondamentales qui sont la propension massique qui fonde le couple attraction-répulsion (le seul (re)connu par la science classique), la propension eidétique qui fonde le couple complexification-homogénéisation (à peine effleuré par la thermodynamique et la physique du chaos déterministe) et la propension téléologique qui fonde le couple intention-détermination. Ajoutons à cela le fait que, contrairement à ce que présente la science classique, notre univers n'est pas un assemblage mécanique mais une émergence organique. La science classique se représente tout ce qui existe comme un meccano, un jeu de Lego où des briques élémentaires s'assemblent entre elles par des forces élémentaires, selon des lois élémentaires. Le réel est tout sauf cela. Il procède par émergence. Vous êtes le dernier bourgeon émergent de votre arbre généalogique : vous n'avez pas été fabriqué depuis l'extérieur en assemblant patiemment des atomes et des molécules (selon quel plan, d'ailleurs ? et par qui ?) vous avez, au contraire, émergé de l'intérieur au départ d'un ovule fécondé qui, comme toute graine, a germé, cru, grandit, jusqu'à devenir l'adulte que vous êtes. L'univers a fait de même : il a fallu d'abord accumuler suffisamment de substance (la matière-énergie sous toutes ses formes) avant que la complexification ne puisse passer à la "vitesse supérieure" et dépasser les simples équilibres mécaniques pour ouvrir la voie aux homéostasies complexes de la Vie. Il a, ensuite, fallu que la Vie atteigne des niveaux supérieurs de complexité et de sophistication pour que l'intention puisse s'y exprimer sous la forme de pensée consciente (l'esprit).

Denis Failly - En quoi les Sciences de la complexité, dont vous pouvez nous rappeler les principaux concepts clés, peuvent-elles nous aider à appréhender et comprendre le monde qui nous entoure et celui qui vient ?

Marc Halévy - Pour le dire d'un mot, la physique classique est une physique des objets et de leurs assemblages alors que la physique de la complexité est une physique des processus et de leurs émergences. Tout ce que nous voyons, mesurons, expérimentons n'est que la trace superficielle et figée des processus réels qui lui sont sous-jacents. C'est un peu comme si nous étions condamnés à ne pouvoir observer que les empreintes dans la boue pour tâcher de comprendre ce qu'est une harde de cerfs. La science classique étudie, avec force détails, ces empreintes, leurs formes, leurs différences, leurs distances réciproques, et elle tâche ensuite d'en inférer des lois de rapports quantitatifs entre tous ces éléments. Les sciences de la complexité ne s'intéressent guère aux empreintes, mais plutôt à la harde elle-même que ces empreintes révèlent. Mais cette harde est intangible, immatérielle, processuelle. Il faut donc procéder avec d'autres logiques de pensée, avec d'autres langages, avec d'autres méthodes : les philosophes taoïstes ou védantistes diraient qu'il faut atteindre le réel qui git sous les apparences. Une autre métaphore : un film cinématographique est une succession de photos qui, déroulées à la bonne vitesse, donnent l'impression de mouvements continus. La science classique, parce qu'elle travaille par expériences successives, fait continuellement des arrêts sur image afin d'étudier, dans le moindre détail, tous les aspects de chaque photo et en inférer les "lois" de la prise de vue, des décors, du jeu d'acteur, des effets de lumière, etc … Les sciences de la complexité ne font pas d'arrêt sur image et ne s'intéressent pas aux détails photographiques ; ce qui les intéresse, c'est l'histoire que le film raconte. Cette mutation du regard est radicale. Et les deux regards sont mutuellement exclusifs puisque, par définition triviale, si l'on fait arrêt sur image, il est impossible de voir le film se dérouler. C'est la généralisation du principe d'incertitude d'Heisenberg qui disait qu'il est impossible de connaître à la fois la vitesse et la position d'un "particule" quantique : il est impossible de connaître à la fois l'histoire du processus (le déroulement du film) et les détails photographiques des objets (les arrêts sur image).

Denis Failly - Au niveau des organisations et des entreprises notamment, lorsqu'on emploie le terme "Complexité" (souvent confondu avec complication), on a le sentiment qu'il inspire de la méfiance, voire de la peur, à quoi peut-on attribuer cela : ignorance ? inculture transversale ? culte entretenu de la certitude et de la prévisibilité héritée d'une pensée réductionniste et mécaniste ?

L'approche de la complexité - trop souvent confondue avec "complication", vous avez raison et j'y reviendrai - implique un dépassement de la rationalité analytique et déterministe : elle oblige à un dialogue entre cerveau gauche (logique, analytique, quantitatif) et cerveau droit (analogique, globalisant, qualitatif). Or, la grande majorité des managers ont été forgés à l'enclume du cartésianisme. Ils vivent dans le quantitatif pur. Ils ont besoin de prédictibilité et de déterminisme pour pouvoir y appliquer leurs méthodes de planification et de budgétisation. Oui, mais voilà, un univers complexe comme celui de l'économie, de l'entreprise ou du management, est un univers largement imprévisible, chaotique, indéterminé où l'incertitude est partout et le mécanicisme nulle part. Le management est un art, pas une science. Les méthodes américaines du management rationnel ne sont opérantes que dans un monde stable, ordonné, prévisible, mécanique et structuré. Or, le monde réel, lui, est devenu largement instable, chaotique, imprévisible, organique et déstructuré, ce qui signifie que tout interagit avec tout, tout le temps, que tout est cause et effet de tout, que tout est à la fois autonome ET interdépendant : les méthodologies classiques ne s'appliquent donc pas à lui. Et cela fait paniquer nos gestionnaires professionnels qui voudraient tout ramener à des plans, des budgets, des procédures, des règles, des contrôles et des organigrammes. Il n'y a plus de place, désormais, dans les vraies entreprises, pour ce genre de bureaucratie. Place aux entrepreneurs-créateurs, un peu aventuriers, un peu artistes, un peu visionnaires : l'avenir est aux PME innovantes et dématérialisées, il n'est plus ni aux dinosaures industriels, ni aux mastodontes bureaucratiques, ni aux fantasmes boursiers. La complexité n'est jamais la complication. La complication est la réponse erronée que les esprits inaptes à la complexité lui donnent. La bonne réponse à la complexité est la simplicité (qui n'est ni simplification, ni simplisme). La complication - comme celle des nos codes juridiques ou de nos procédures administratives ou des théories fumeuses de notre cosmologie classique - est toujours inefficiente et contreproductive. Mais l'art de la simplicité est un art difficile, exigeant une haute intelligence synthétique et une énorme puissance d'abstraction. La complexité est caractérisée par trois fondamentaux irréductibles : 1- le tout y est plus que la somme de ses parties (donc impossible d'y être analytique sans anéantir ce"plus" essentiel), 2- les propriétés émergentes sont des propriétés dynamiques qui appartiennent au tout sans appartenir à aucune de ses parties (même remarque), 3- les structures organiques y sont plus permanentes que les constituants (par exemple, les 4 milliards de cellules qui vous composent, se renouvellent continuellement sans que votre corps n'en soit transformé). Face à un problème complexe, la simplicité veut d'aller comprendre les trois fondamentaux de ce problème : - quelle est son "plus" non analytique ? - quelles en sont les propriétés émergentes globales ? - quelles en sont les structures organiques ? La complication, elle, résulte d'une tout autre méthode : elle décompose le tout complexe en ses parties constitutives, analyse chacune d'elle en détail et répond, point par point, à chacun des micro-sous-problèmes qu'elle croit y avoir détectés ; elle croit alors qu'en assemblant toutes ces micro-sous-solutions, elle obtient une solution complète adéquate. Rien n'est évidemment plus faux puisque, en découpant le tout en ses parties, elle a détruit l'essentiel : la globalité organique et les propriétés émergentes. Une dernière remarque : parce qu'elle ouvre une infinité de degré de liberté, la complexité échappe au déterminisme mécaniste et offre, à chaque système complexe, une infinité de scénarii d'avenir parmi lesquels il devra choisir selon sa vocation profonde : l'avenir émerge du présent mais n'est pas déterminé par lui. Or, la complication, parce que mécaniste, n'offre qu'une seule solution à tout problème et ferme le champ des possibles qu'ouvrait la complexité. Cela explique pourquoi les complications inouïes de notre monde institutionnel sont totalement impuissantes et inefficaces face à la complexité croissante du monde réel.

Denis Failly - Marc Halévy, vous avez été un élève d'Ilya Prigogine (prix Nobel de chimie 1977), qui s'est intéressé aux structures dissipatives, à l'auto-organisation des systèmes, notamment dans leur émergence et leur irréversibilité (à l'opposé des fondements classiques de la thermodynamique). Que vous a- t-il transmis et que retenez-vous de sa pensée qui dépasse naturellement le seul champ de la recherche scientifique ?

Einstein, en grand héritier du mécanicisme de Newton qu'il était, a toujours refusé la réalité de la physique quantique. Jusqu'à sa mort, il a vainement tenté de saper les fondements non déterministes et non mécanicistes de la physique de Bohr, Heisenberg et Schrödinger. L'ironie est que ce sont les travaux d'Einstein sur l'effet photoélectrique qui ont ouvert la porte à la dualité onde-particule et a permis l'émergence de la physique quantique. Il en va un peu de même pour Ilya Prigogine qui, grand pionnier, a élargi l'horizon de la science en abordant la complexité et en montrant que l'auto-organisation dans les structures dissipatives, n'était pas contradictoire avec le second principe de la thermodynamique. Mais Ilya Prigogine n'a pas voulu franchir le pas et remettre en cause le paradigme fondamental de la science classique. Il s'est arrêté à ce que l'on nomme maintenant l'étude du chaos déterministe. Il s'est arrêté à l'auto-organisation et n'est pas passé du côté de l'autopoïèse (Varela et Maturama) ; il s'est arrêté aux systèmes mécaniques chaotiques mais n'a pas voulu franchir le cap du concept d'intention ; il s'est arrêté aux systèmes quantifiables et analysables et n'a pas voulu aller jusqu'aux systèmes holistiques. Ilya Prigogine reste un scientifique "classique" qui a été loin jusqu'à la porte d'un autre monde, d'une autre physique, mais qui n'a pas vraiment franchi le seuil. Comme Einstein, il fut un savant immense, un génie rare. Il a ensemencé bien des cerveaux - dont le mien - avec des graines magiques qui se sont révélé des pépites de l'or le plus pur. Il aura été, sans conteste, le marchepied de cette nouvelle physique qui germe aujourd'hui et qui, sans lui, serait restée lettre morte.

Denis Failly - Comment intégrez-vous dans vos réflexions les évolutions dans le domaine des TIC (notamment Web2.0, mondes virtuels) et sont-ils pour vous de simples épiphénomènes ou des éléments fondateurs de nouveaux paradigmes de la connaissance et d'une forme de néo-reliance ?

Un réseau complexe est un organisme vivant. Comme tel, il est travaillé par les trois propensions de base, par les trois forces vives d'expansion (la propension massique qui concerne la quantité, la taille, le volume), de complexion (la propension eidétique qui concerne la qualité, la forme, la complexité) et d'intention (la propension téléologique qui concerne la finalité, la vocation, le projet). Comme pour tout système complexe et vivant, la croissance d'un réseau passe par trois stades consécutifs : l'enfance où toute l'énergie vitale est investie dans l'expansion, dans la croissance ; l'adolescence où l'énergie vitale nourrit la complexion, l'apprentissage, le développement intellectuel et moral ; la jeunesse adulte où l'énergie vitale se concentre sur l'intention, le projet de vie, la procréation, l'insertion dans la vie réelle alentour. On reconnait là les trois stades de notre vie d'homme. On y reconnaîtra aussi, facilement, les trois stades de la croissance d'une entreprise. Un vaste réseau comme le Web n'échappe pas à la règle. L'histoire du Web réel, aujourd'hui, est celle du Web 1.0 qui est une histoire d'expansion, de nombre de sites et blogs interconnectés sur le réseau Internet. Une histoire de croissance quantitative. Mais celle-ci a touché ses limites, pas tant quantitatives (il y a aura encore beaucoup de nouveaux sites et blogs) que qualitatives. Les sites et blogs médiocres, narcissiques, stupides, pornographiques font foison ; les pourriels (spams) constituent 73% des 80 milliards de courriels qui circulent chaque jour. La toile est aujourd'hui déjà trop polluée. L'expansion ne suffit plus. Les forces de complexion se mettent en place : c'est déjà la Web 2.0 qui devient beaucoup plus sélectif, cooptatif, qui chasse les spams, vers et autre virus avec énergie, en enfermant des sites entiers derrière des "murs de feu" infranchissables sauf par les élus dûment cooptés. Par ce fait, le Web devient une mosaïque de communautés fermées ou semi fermées connectées entre elles : un réseau de réseaux. Mais cela ne suffira pas. Sans force d'intention, sans projet commun, sans finalité définie, toute communauté s'étiole et disparaît : triomphe de l'éphémère, du volatil. Un exemple : la mode des blogs a déjà passé. Plus de 60% des blogs qui ont été initiés avec fièvre, n'ont pas résisté au temps : lassitude et médiocrité des visiteurs comme des fournisseurs de contenu ont eu raison d'eux. Les seuls blogs qui résistent et perdurent sont les blogs animés d'un vrai projet de contenu. Je ne pense pas que ce soit la toile qui "fonde" un nouveau paradigme. Je pense plutôt que ce nouveau paradigme était latent et que l'émergence de la toile a permis son éclosion. Contrairement à ce que croient les futurologues comme Joël de Rosnay et d'autres, l'avenir du possible ne se lit pas dans les innovations technologiques, mais dans les émergences comportementales. La technique - comme la politique - suit, mais ne précède jamais. Elle est une réponse qui suit la question sans jamais l'anticiper. Les inventions viennent toujours quand on a besoin d'elles : elles sont "dans l'air du temps". Quelques indications prospectives pour terminer … Les sites d'entreprise deviennent déjà, et deviendront toujours plus, la vitrine centrale, stratégique de chaque entreprise. Le processus de vente s'inverse. L'acheteur reprend le pouvoir. Le vendeur bonimenteur - qui, étymologiquement, "ment bien" - est appelé sinon à disparaître, du moins à se transformer en conseiller technicien qui est là pour répondre, avec précision, clarté et compétence, aux questions que l'acheteur potentiel viendra lui poser. C'est l'acheteur qui devient le pôle proactif de la transaction ; le vendeur n'en est plus que le pôle réactif. Il doit être aussi disponible que discret et passif. L'ère du marketing et de la publicité, propres à la marchandisation de masse de l'économie industrielle, se clôt. Par parenthèse, cela signifie que les faramineux budgets publicitaires actuels vont se tarir et, donc, ne plus polluer nos espaces réels et virtuels de leur harcelante omniprésence. L'heure est aux investissements copieux en sites Internet impeccables et bien référencés, et à la production de contenu rédactionnel de haute qualité. Fin des annonces publicitaires et de la presse écrite. L'acheteur ne veut plus qu'on lui vende, mais il veut qu'on l'informe, fiablement, complètement, simplement. C'est lui qui cherche ; c'est lui qui questionne ; c'est lui qui choisit ; c'est lui qui décide. Vendeurs, taisez-vous ! Avec l'avènement de l'économie immatérielle (où la valeur d'un produit vient à plus de 80% des intelligences qui y sont injectées pour le concevoir et le commercialiser), le professionnel devient de plus en plus nomade : le lieu où il se trouve ne joue presque plus de rôle dans son activité. Son lieu réel d'efficience est le cyberespace : peu importe qu'il soit dans le TGV, à la terrasse d'un bistrot ou dans un bureau. Le Web évoluera donc en ce sens : chacun doit pouvoir s'y connecter partout, n'importe où, sans aucune difficulté ni technique (systèmes opératoires hyper-standards, hyper-simples et hyper-efficaces), ni financière (gratuité), ni administrative (déréglementation radicale). Un dernier mot : nos langages sont faibles. Ils sont le plus souvent à une dimension (comme nos langues parlées et écrites, comme les mathématiques), parfois à deux dimensions (comme une image ou un graphe, comme la musique). Ils sont inaptes à représenter la complexité qui, elle, a un nombre infini de dimensions. Il nous faudra donc inventer des métalangages infiniment plus riches que ceux que nous balbutions aujourd'hui. C'est là un des grands défis qui se dresse, hiératique, devant nos petits cerveaux d'aujourd'hui.

Denis Failly - Merci Marc Halevy

Bio de Marc Halevy : Ancien élève d’Ilya Prigogine, Marc Halévy est polytechnicien, ingénieur nucléaire et docteur en sciences appliquées. Président du Groupe Maran (Accompagnement stratégique et managérial) et de l’Institut Noétique Europe (prospective et économie de la connaissance), il enseigne la « théorie des systèmes complexes » à l’Institut des Hautes Études de Belgique (ULB) et dans d’autres institutions. Marc Halévy est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Le grand virage des managers – L’entreprise réinventée (Editions Namuroises, 2003) et plus récemment de L'Age de la Connaissance - Principes et Réflexions sur la révolution noétique au 21ème siècle (M21 Editions, 2005)

Site de Marc Halevy: Complexitude

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A la recherche de l’émotion perdue

(in revue Face à Face, 2006, 8-9)

ACTES DES DEUXIEMES JOURNEES SCIENTIFIQUES DU RESEAU « SANTE & SOCIETE », 2006, « Émotions, corps et santé : les politiques de l’intime », Face à Face — Regards sur la santé, 8-9


Source:

Marie Bonnet. A la recherche de l’émotion perdue (revue Face à Face, 2006, 8-9), ethnographiques.org, Comptes-rendus d’ouvrages [en ligne]. http://www.ethnographiques.org/2007/Marie-Bonnet.html (consulté le [date]).

L’étude des émotions est marquée par deux débats fondamentaux dans l’histoire et la construction de l’anthropologie moderne. Le premier, propre à l’anthropologie européenne des émotions — Lévi-Bruhl et sa notion de pensée primitive, Radcliffe-Brown et la théorie des sentiments — a développé l’idée d’une raison civilisée purifiée des émotions, apanage de la pensée sauvage. Selon cette hypothèse, les émotions prévaudraient à l’origine tandis que le progrès tendrait à les évacuer (Crapanzano, 1994). Le deuxième voit s’opposer les approches culturaliste et universaliste des émotions. Samuel Lézé (2006) a bien montré ce qui séparait les tenants d’une théorie locale des émotions (à l’instar des travaux de Catherine Lutz) des partisans d’une théorie naturelle des émotions (comme Paul Ekman). Malgré l’intérêt que lui porte Marcel Mauss et d’autres pères fondateurs de la discipline, il semble que l’émotion soit devenue par la suite le sujet perdu de la sociologie (Drulhe, 2006b). Pourtant, alors que la société moderne tente de canaliser les pulsions et les émotions par la culture du contrôle de soi, la sociologie peut prétendre éclairer trois fronts : Qu’est-ce que l’émouvant ? Comment se manifeste l’émotion ? Quelle évaluation est-il possible d’en faire ?

La revue en ligne Face à Face, Regards sur la Santé (2006a et 2006b), se faisant l’écho des journées scientifiques du réseau national « Santé & Société » intitulées « Emotions, corps et santé » (24-25 novembre 2005, MSH Paris Nord ; 24-25 mars 2006, Toulouse), nous engage sur la voie de la réflexion. Au travers d’une douzaine de contributions sont évoqués l’émotion omniprésente entre les soignants et les soignés ainsi que les mécanismes d’autocontrôle ou d’instrumentalisation des émotions qui se mettent en place dans cette relation. Est également étudié le corps comme lieu d’expression de l’émotion, à travers des manifestations somatiques ou des pratiques de « corporéité déviante ». Les jeunes chercheurs ayant participé à ces journées nous invitent à reconnaître l’importance de l’émotion, à la jonction du corps et de l’esprit. Ils nous montrent comment le fonctionnement social, loin d’évacuer les affects, conduit à les modeler selon des formes que le chercheur peut décrypter.

Ainsi, l’émotion naît de la confrontation à la catastrophe (Langumier, 2006a) ou à la maladie (Soum-Pouyalet, 2006a). Dans un hôpital africain (Bouchon, 2006b), l’émotion naît aussi de l’impuissance : impossibilité des médecins à mettre en œuvre ce qu’ils ont appris, faute de moyens financiers ; fin de non-recevoir qu’ils doivent opposer aux malades en souffrance faute de pouvoir prescrire des morphiniques trop coûteux. Ailleurs, comme dans la région de Bahia au Brésil, une gynécologue cède à la colère car elle estime que ses patientes sont incultes, ne comprennent rien, n’écoutent pas ses prescriptions (De Zordo, 2006a). Ce même sentiment d’impuissance existe pour les équipes traitant de maladies incurables : passée la limite au-delà de laquelle les médicaments ne font plus effets (et pour autant qu’il n’y ait pas de contrainte financière...), le médecin doit apprendre à gérer cette impuissance et l’émotion qui le submerge. Aux dires du corps médical, cet apprentissage est le plus conséquent. Le témoignage déjà ancien de Sheila Cassidy (1988 : 64) revient ici à l’esprit : « Slowly, as the years go by, I learn about the importance of powerlessness ».

L’autocontrôle des émotions n’est pas acquis d’emblée, et ce processus en coûte aux praticiens qui s’y essaient. La communication relative à la prise en charge de malades d’Alzheimer (Gzil, 2006a) offre un bon exemple d’autocontrôle des émotions et illustre le fonctionnement, plus complexe qu’il n’y paraît, de la prétendue insensibilité du corps médical. Cet apprentissage peut conduire aussi à l’émotion calculée, à la tactique, voire au chantage affectif. L’étude portant sur les maisons de retraite (Rimbert, 2006b) montre l’enjeu des modes d’interaction patients/soignants, une majeure partie du personnel usant du jeu émotif à des fins intéressées et sélectives. Pour les toxicomanes prisonniers (Fernandez, 2006a), l’émotion peut être instrumentalisée dans le but d’aménager la contrainte que fait peser l’institution judiciaire. Dans un tout autre registre, les agents spécialisés des pompes funèbres « travaillent » la juste attitude à adopter et le langage corporel qui doit aller de pair avec des conventions implicites (Bernard, 2006b). Cela ne va pas sans rappeler le travail des acteurs et le paradoxe du comédien de Diderot (1994), celui-là même qui doit se rendre complice d’une illusion.

Enfin, l’analyse de la corporéité déviante (Meidani, 2006a) suggère que, le corps étant le lieu de l’expression des émotions, la maîtrise de ces émotions peut déboucher sur des dispositifs de prise de contrôle de sa propre corporéité. Il suffit de penser à la chirurgie esthétique et au « syndrome du scalpel », aux techniques de « piercing » et aux tatouages, etc.

La recherche de Le Mens (2006a) nous ramène au XIXe siècle et nous décrit le trouble des médecins découvrant l’hermaphrodisme dans l’univers de leur cabinet. Cet auteur nous rend attentif à une forme d’émotion aujourd’hui disparue suite à la prise en charge dès la naissance des cas d’hermaphrodisme, en service de chirurgie infantile. Le retour au XIXe siècle permet de souligner avantageusement la dimension temporelle des émotions.

Au niveau théorique, une question qui se pose lorsque l’anthropologie de la santé approche le terrain des émotions est celle de la “ritualité”. Les contributions présentées ici n’ont pas questionné l’opérabilité du concept de ritualité face aux protocoles de prise en charge du corps par les soignants (malgré l’antécédent marqué notamment par les travaux de Pearl Katz, 1981). Sur les terrains de l’émotion, celle-ci est-elle le corollaire de rites implicites, de rites incertains, ou reflète-t-elle au contraire une absence de rites ? Dans le cas des établissements de cure thermale (Djibré, 2006b), la distinction faite entre le dedans et le dehors ne participe-t-elle pas d’un rituel favorisant le contrôle des émotions ? Par contraste, à l’hôpital de Bamako (Bouchon, 2006b), les freins à l’action médicale résultant d’un manque d’argent n’amputent-ils pas tout déroulement ritualisé de la gestion médicale de la maladie ? L’impossibilité de donner une information totale, car difficilement assumable, cantonne le patient dans un statut de non-initié. Confronté à la douleur brute et à la mort sans médicalisation, le corps n’est plus gouverné. Or, le gouvernement des corps n’est-il pas, sous d’autres latitudes, une manière de calmer la douleur et de dompter médicalement la maladie (Jaffré, communication orale, 2006) ? Autrement dit, de ritualiser l’encadrement médical d’une fin de vie ? De telles pistes de réflexion permettent de lier les nouveaux terrains et les nouvelles sensibilités aux écrits de Turner sur la ritualité (1969 : 137-149).

Si ces travaux prennent le corps pour « substrat », ils suivent aussi les perspectives intimes et émouvantes des acteurs. Dès lors, la question qui se pose au lecteur est celle de l’origine de l’émotion : vient-elle de soi ou de l’autre ? Plus précisément, vient-elle de ce qu’une scène renvoie de l’humain, de sa condition, du soi reflété dans un miroir imaginaire ?

Au fil de ces travaux, c’est aussi le travail du chercheur qui est interrogé. Pris dans l’émotion — et comment pourrait-il en être autrement — qu’en fait-il au juste ? Comme le suggère Marie-Christine Pouchelle dans L’hôpital, corps et âmes (2003), il est possible pour le chercheur de se laisser justement « infecter » par l’émotion pour travailler à partir d’elle. Un tel parti pris imprègne certains des travaux présentés ici, comme ceux de Soum-Pouyalet évoquant des patients atteints de cancer (2006a) ou ceux de Djibré s’intéressant aux malades chroniques en cure thermale (2006b). D’autres travaux sont marqués par le choix délibéré de leurs auteurs d’intégrer l’univers étudié. Devenu employé des pompes funèbres, Bernard (2006b) dépasse la simple observation-participante, et acquiert un statut professionnel offrant un surcroît d’observation. Sa démarche n’est pas sans rappeler celle d’Howard Becker dans « Outsiders » (1963) : une « heuristique de l’immersion » comme position privilégiée permettant au chercheur de repérer les circulations des émotions tout en étant lui-même impliqué dans ces flux. Se pose alors l’inévitable question de la distanciation : quelle est, pour le chercheur, la bonne distance à adopter face aux émotions ?

Le développement par le chercheur de l’auto-observation de son propre affect paraît judicieux, par exemple en milieu mortuaire (Wolf, 2006a). Parfois, cette démarche justifie même l’auto-analyse (Marche, 2006a). L’observation d’une émotion conduit ainsi celui qui observe à s’impliquer, au moins partiellement. Du point de vue de l’éthique, observer oblige aussi à rendre compte. La posture de l’anthropologue sur son terrain produit évidemment des effets et la réflexivité devient alors indispensable. L’adoption d’une posture réflexive sur le terrain des émotions — sorte de réflexivité ultime — invite à se demander, comme Lacan (1991), si l’ethnologue doit également être psychanalyste ? Mais une telle “conversion” n’impliquerait-elle pas, de la part du chercheur, la reconnaissance des effets de l’inconscient et le besoin explicite d’associer leur étude aux méthodes de l’ethnologie ?

Au final, l’impression d’une émotion retrouvée se dégage des travaux publiés par la revue Face à Face. En particulier, ces recherches parviennent à s’affranchir du débat entre culturalistes et universalistes dans l’approche des émotions. Sans renoncer à comprendre intimement l’émotion de l’autre, comme nous y invite l’approche culturaliste, les chercheurs réunis dans ces deux numéros s’appuient sans complexe sur l’observation de leurs propres émotions. Loin d’adopter une posture extérieure et insensible aux émotions, ils se laissent gagner par l’émotion qui naît de l’observation de leur terrain et en tirent une source supplémentaire de connaissance. Aussi, ce qui caractérise l’ensemble de ces enquêtes est la volonté affichée par une majorité d’auteurs de questionner leur propre posture. Le travail sur les sentiments de Yannick Jaffré (2006b) en est une bonne illustration : pour Jaffré, l’anthropologue des sensibilités se doit de comprendre l’autre à partir d’un regard sur soi. Bien que particulière, une forme de comparatisme sous-tend ainsi la démarche, sans pour autant que les observateurs ne cherchent à transférer leurs émotions sur celles ressenties par les personnes observées. Rappelant l’un des critères de la distinction entre psychanalyse et ethnologie, Jaffré souligne l’importance pour l’anthropologue de toujours situer historiquement l’univers intérieur et les conduites humaines et de montrer combien est artificielle l’opposition entre l’individu et le groupe. En ce sens, ses travaux suggèrent que l’étude des émotions, comme bien d’autres objets de l’anthropologie, gagnerait à s’inscrire dans une perspective véritablement multidisciplinaire. « Si quelqu’un réussissait à articuler la socio-anthropologie et la psychologie, il n’aurait pas perdu son temps » disait Anselm Strauss (1992). Les chercheurs réunis dans le cadre des journées « Emotions, corps et santé » ne le contrediront certainement pas.

Bibliographie

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ACTES DES DEUXIEMES JOURNEES SCIENTIFIQUES DU RESEAU « SANTE & SOCIETE », 2006a (avril), « Émotions, corps et santé : les politiques de l’intime », Face à Face — Regards sur la santé, 8 [en ligne].
http://www.ssd.u-bordeaux2.fr/faf/archives/numero_8/index.htm

ACTES DES DEUXIEMES JOURNEES SCIENTIFIQUES DU RESEAU « SANTE & SOCIETE », 2006b (octobre), « Émotions, corps et santé : un gouvernement par la parole ? », Face à face — Regards sur la santé, 9 [en ligne].
http://www.ssd.u-bordeaux2.fr/faf/derniere_ed/index.htm

BECKER Howard, 1985 (1963), Outsiders, Paris, éditions Metailié.

BERNARD Julien, 2006b, « Les émotions dans la relation Pompes funèbres/endeuillés : une problématique de santé », Face à Face — Regards sur la santé, 9 [en ligne].
http://www.ssd.u-bordeaux2.fr/faf/derniere_ed/articles/bernard.htm

BOUCHON Magali, 2006b, « Les soignants en souffrance : les difficultés émotionnelles des soignants en interaction avec la douleur, la maladie et la mort dans un service de pathologies lourdes et chroniques à l’hôpital national du point G de Bamako (Mali) », Face à Face — Regards sur la santé, 9 [en ligne].
http://www.ssd.u-bordeaux2.fr/faf/derniere_ed/articles/bouchon.htm

CASSIDY Sheila, 1988, Sharing the darkness, the spirituality of caring, Londres, DLT.

CRAPANZANO Vincent, 1994, « Réflexions sur une anthropologie des émotions », Terrain, 22 : 109-117.

DE ZORDO Silvia, 2006a, « “La douleur est dans la tête” : rage, secrets et silences autour de la contraception dans un hôpital — maternité périphérique de Salvador de Bahia », Face à Face — Regards sur la santé, 8 [en ligne].
http://www.ssd.u-bordeaux2.fr/faf/archives/numero_8/articles/de_zordo.htm

DIDEROT Denis, 1994 (1773-1777), Paradoxe sur le comédien, Paris, Gallimard.

DJIBRÉ Estelle, 2006b, « Les agents thermaux à l’épreuve des mots autour de l’âme et des maux du corps », Face à Face — Regards sur la santé, 9 [en ligne].
http://www.ssd.u-bordeaux2.fr/faf/derniere_ed/articles/djibre.htm

DRULHE Marcel, 2006b, « Émotion et Société : un enjeu sociologique », Face à Face — Regards sur la santé, 9 [en ligne].
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FERNANDEZ Fabrice, 2006a, « La mise en scène des émotions à la croisée des mondes de la drogue et de la prison : postures interactives et tactiques de survie », Face à Face — Regards sur la santé, 8 [en ligne].
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GZIL Fabrice, 2006a, « Bio-médecine et émotions : une contradiction insurmontable ? L’exemple de la maladie d’Alzheimer », Face à Face — Regards sur la santé, 8 [en ligne].
http://www.ssd.u-bordeaux2.fr/faf/archives/numero_8/articles/gzil.htm

JAFFRE Yannick, 2006b, « Les terrains d’une anthropologie comparative des sensibilités et des catégories affectives », Face à face — Regards sur la santé, 9 [en ligne].
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KATZ Pearl, 1981, « Ritual in the operating room », Ethnology, XX(4) : 335-350.

LACAN Jacques, 1991, L’Envers de la Psychanalyse, Le Séminaire livre XVII, Paris, Seuil.

LANGUMIER Julien, 2006a, « Des praticiens psychiatriques face à l’émotion de la catastrophe : Enquête sur les cellules d’urgence médico-psychologique (CUMP) », Face à Face — Regards sur la santé, 8 [en ligne].
http://www.ssd.u-bordeaux2.fr/faf/archives/numero_8/articles/langumier.htm

LE MENS Magali, 2006a, « L’hermaphrodite dans le cabinet du médecin, de la fin du 18e au 20e siècle », Face à Face — Regards sur la santé, 8 [en ligne].
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LÉZÉ Samuel, 2006, « Lutz Catherine, 2004, La Dépression est-elle universelle ? », L’Homme, 180, Compte-rendu d’ouvrage [en ligne].
http://lhomme.revues.org/document2590.html

MARCHE Hélène, 2006a, « Expression, qualification et mise en forme des émotions : les politiques de l’intime et l’expérience du cancer », Face à Face — Regards sur la santé, 8 [en ligne].
http://www.ssd.u-bordeaux2.fr/faf/archives/numero_8/articles/marche.htm

MEIDANI Anastasia, 2006a, « Corporéités “déviantes”, gestion des émotions et prise de risques », Face à Face — Regards sur la santé, 8 [en ligne].
http://www.ssd.u-bordeaux2.fr/faf/archives/numero_8/articles/meidani.htm

POUCHELLE Marie-Christine, 2003, L’hôpital corps et âmes, essai d’anthropologie hospitalière, Paris, Seli Arslan.

RIMBERT Gérard : 2006b, « “Taisez-vous, vieille folle !” L’auto-contrôle des émotions en maison de retraite », Face à Face — Regards sur la santé, 9 [en ligne].
http://www.ssd.u-bordeaux2.fr/faf/derniere_ed/articles/rimbert.htm

SOUM-POUYALET Fanny, 2006a, « Le risque émotionnel en cancérologie. Problématiques de la communication dans les rapports entre soignants et soignés », Face à Face — Regards sur la santé, 8 [en ligne].
http://www.ssd.u-bordeaux2.fr/faf/archives/numero_8/articles/Soum.htm

STRAUSS Anselm, 1992 (1959), Miroirs et Masques, une Introduction à l’interactionnisme, Paris, Editions Métailié.

TURNER Victor, 1990 (1969), Le Phénomène rituel, Structure et Contre-Structure, Paris, PUF.

WOLF Judith, 2006a, « Les émotions dans le travail en milieu mortuaire : obstacle ou privilège ? », Face à Face — Regards sur la santé, 8 [en ligne].
http://www.ssd.u-bordeaux2.fr/faf/archives/numero_8/articles/wolf.htm

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Une réforme de l’enseignement des mathématiques à l’école

L’enseignement des mathématiques à l’école : vers quelle réforme allons-nous ?
L’actualité éducative du N°447 de novembre 2006
Par Rémi Brissiaud

Une réforme de l’enseignement des mathématiques à l’école est assurément en route. Ainsi, sur le site education. gouv. fr, on peut lire dans la rubrique consacrée au socle commun :
« Les programmes comporteront dorénavant des repères annuels permettant aux élèves de situer leur progression dans l’acquisition du socle. Les premiers programmes les incluant seront publiés au cours de l’année scolaire 2006-2007 en vue d’une application à la rentrée 2007.
Des groupes d’experts composés d’inspecteurs et d’enseignants sont chargés :
  de préparer la mise en conformité des programmes avec les finalités du socle commun ;
  de préciser les objectifs de chaque cycle ainsi que les repères annuels prioritaires permettant de situer les élèves dans leur progression. »

Le texte qui suit est le résumé d’un article plus long qui a été mis en ligne sur le Café pédagogique ; il renverra souvent à cet article.

Une réforme inspirée par les militants du Grip ?

Rappelons la principale recommandation du socle commun dans le domaine des mathématiques : « Il est nécessaire de créer aussi tôt que possible à l’école primaire des automatismes en calcul, en particulier la maîtrise des quatre opérations qui permet le calcul mental. » Les thèmes de la précocité des apprentissages et de l’automatisation seront donc au cœur des échanges du groupe d’experts. Or, ces thèmes sont ceux qu’avancent depuis plusieurs années les membres d’un groupe de pression, le Groupe de réflexion interdisciplinaire sur les programmes, qui s’est formé autour de quelques professeurs de mathématiques et auquel appartiennent aussi aujourd’hui quelques professeurs d’écoles qui « expérimentent » le retour aux programmes de 1923. Et dans leur esprit, l’automatisation pourrait se passer de la compréhension, elle pourrait même être un prérequis de cette compréhension. Montrons-le.
Dans un article précédent intitulé : « Calcul et résolution de problèmes : il n’y a pas de paradis pédagogique perdu », je soulignais que bien avant 1970 (date approximative des réformes qui auraient inauguré la dégénérescence de notre système scolaire), les maîtres n’enseignaient pas vraiment la division avant le CE2 parce qu’ils proposaient seulement à leurs élèves des problèmes de partages où l’on cherche la valeur d’une part.
Or, divers travaux en psychologie cognitive et en didactique des mathématiques conduisent à penser que c’est une erreur pédagogique grave d’enseigner sur une longue durée aux élèves qu’effectuer une division serait synonyme de « partager » ou qu’effectuer une soustraction serait synonyme de « retirer ». Il convient mieux, dès l’introduction du symbolisme des opérations arithmétiques (les mots « soustraction », « division », les signes arithmétiques correspondants), de présenter la soustraction comme une opération plus générale que le simple retrait (elle permet notamment de résoudre des problèmes de complément, de recherche d’une différence), de présenter la division comme une opération plus générale que le simple partage (elle permet aussi de résoudre des problèmes de groupement : « Avec 45 images de collection, combien de pages contenant 6 images puis-je remplir ? », par exemple). Ce qui a conduit les enseignants, pour la division, à retarder jusqu’au CE2 l’introduction du formalisme de cette opération [1].
Dans le magazine La Vie, Michel Delord, le principal « théoricien » du Grip, répond ainsi à l’objection précédente : « Je veux bien croire que des élèves de CP se montrent inaptes à saisir tous les sens de la division. Mais ils peuvent déjà apprendre la technique, celle de la potence, et acquérir des automatismes. » En lisant ceci, on pense immanquablement à la formulation du socle commun (créer aussi tôt que possible à l’école primaire des automatismes en calcul). Et Michel Delord poursuit ainsi : « Ils (les élèves) comprendront mieux plus tard. Hier, les maîtres ne craignaient pas de dire : “C’est comme ça !” Pourquoi aujourd’hui, avoir peur d’enseigner ? »
Il oppose donc automatisation et compréhension, faisant de l’automatisation une sorte de prérequis de la compréhension. Or, dans le domaine des mathématiques, cette conception du progrès est erronée car la compréhension et l’exercice contribuent chacun à l’automatisation et à la mémorisation. De plus, souvent, la compréhension et l’exercice sont tous les deux indispensables : la contribution de l’un ne peut pas se substituer à celle de l’autre.
La mémorisation du résultat des additions élémentaires en fournit vraisemblablement le meilleur exemple. En effet, les enfants les plus en difficulté en arithmétique ne mémorisent pas les résultats de ces additions élémentaires jusqu’à des âges très avancés (12-14 ans). Lorsqu’on leur propose une addition élémentaire (7 + 8, par exemple), ils n’ont aucune idée du résultat tant qu’ils n’ont pas sorti des doigts pour les compter un à un. Or, les chercheurs suspectent que l’une des principales causes de ce phénomène est le fait que ces enfants comprennent mal le dénombrement, c’est-à-dire une procédure dont on pense souvent, de manière erronée, qu’elle est simple à comprendre. S’il suffisait d’apprendre par cœur les tables d’addition ou si l’exercice répété du comptage suffisait pour connaître le répertoire additif, cela se saurait : à force d’exercice, tous les élèves maîtriseraient ce répertoire additif. En fait, pour que les élèves progressent, il faut de plus qu’ils comprennent le dénombrement. Dans ce cas, donc, la compréhension est aussi un prérequis à la mémorisation.

Une réforme inspirée par les travaux en psychologie cognitive expérimentale ?

Le 2 octobre dernier, Gilles de Robien intervenait en conclusion d’un séminaire consacré à la lecture. Il a rappelé qu’il entend également réformer l’apprentissage du calcul et il a précisé que les recherches en cours et les hypothèses de la psychologie cognitive expérimentale serviront à « éclairer les travaux de réflexion que le ministère mènera ».
Cependant, une telle proclamation n’est en rien rassurante. Lors de la même allocution, en effet, Gilles de Robien a proclamé que « le déchiffrage, c’est la clé de la liberté de lire et de penser ». Aucun des chercheurs en psychologie cognitive invités à la tribune n’avait évidemment rapporté une conception aussi simpliste du progrès en lecture, conception selon laquelle l’accès à la lecture et à la pensée dépendrait d’une seule clé, le déchiffrage. Le ministre invite des chercheurs, mais peu importe ce qu’ils peuvent dire : il diffuse largement aux journalistes, sur les radios et à la télévision une conception simpliste du progrès en lecture, identique à celle que prônent les militants du Grip : Installons les automatismes du B-A, BA, la compréhension suivra, identique aussi à celle qui est la leur en mathématiques : Installons les automatismes en calcul, la compréhension suivra.
Si la référence aux recherches en psychologie cognitive signifiait que la commission d’experts va prendre au sérieux les travaux concernant les élèves en difficultés graves et durables, qu’elle va examiner les différentes hypothèses explicatives de ce phénomène, il n’y aurait rien à dire : ce type d’approche conduirait vraisemblablement à préconiser des pratiques pédagogiques favorisant mieux la compréhension du dénombrement à l’école maternelle, par exemple, et cela ne pourrait qu’avoir un effet bénéfique.
Mais on peut évidemment craindre que le ministre n’utilise les recherches en psychologie cognitive expérimentale du calcul comme alibi pour promouvoir une conception simpliste du progrès, diffusée à répétition durant la période préélectorale afin de polir son image de « ministre de l’Éducation nationale qui, enfin, ose réformer l’école ». On peut d’autant plus le craindre que certains travaux récents concernant le nombre chez l’enfant sont susceptibles de voir leurs résultats instrumentalisés par des personnes soucieuses de mettre en avant l’exercice et la répétition plutôt que la compréhension : c’est un ensemble de travaux d’inspiration innéiste qui ont été très largement médiatisés (le thème : « les bébés et le calcul » est devenu un marronnier) ; ils ont eu un rôle heuristique important pour la recherche mais de nombreux chercheurs pensent qu’ils conduisent à surestimer les compétences numériques du très jeune enfant. Cette question est développée dans l’article mis en ligne sur le Café pédagogique, article dont je reprendrai ici la conclusion :
Pour conclure, peut-être faut-il être abrupt : ce qui est demandé au futur « groupe d’experts » relève d’une mission impossible. Sauf à être d’une mauvaise foi accomplie, les personnes sollicitées ne pourront que prendre conscience qu’elles sont otages de débats politiques, épistémologiques, scientifiques et pédagogiques qui les dépassent largement. Si la lutte contre l’échec scolaire est bien l’objectif recherché, la méthode choisie n’est pas la bonne : dans un domaine, l’enseignement des mathématiques à l’école, qui n’a fait l’objet d’aucun débat ces dernières années, c’est du temps de ce débat dont nous avons besoin et non de la rédaction précipitée d’aménagements aux programmes actuels.

Rémi Brissiaud, MC de psychologie cognitive, IUFM de Versailles, équipe : « Compréhension, raisonnement et acquisition de connaissances ». http://paragraphe.univ-paris8.fr/crac/

[1] Cela ne signifie pas qu’il faudrait s’abstenir de tout enseignement, concernant cette opération au cycle 2 : les recherches ont amplement prouvé qu’à ce niveau de la scolarité, les élèves peuvent résoudre de nombreux problèmes de partage ou de groupement en s’imaginant la résolution de ces problèmes par l’action, avec du matériel. De plus, l’interrogation sur les tables de multiplication dès la CE1 sous la forme : « Dans la table de 3, 28 c’est 3 fois... », prépare également la compréhension de la division comme opération permettant de résoudre des problèmes variés.

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Colloque : l’Institut Gregory Bateson fête ses 20 ans



5 – 9 octobre 2007 Liège, Belgique

Compte rendu par François Klein, Irène Bouaziz, Chantal Gaudin   http://www.paradoxes.asso.fr/

Pour son vingtième anniversaire, l’Institut Gregory Bateson, représentant officiel du Mental Research Institute de Palo Alto pour l’Europe francophone, organisait deux jours de Colloque et trois Master Class. Nous vous présentons un compte rendu des deux journées du colloque et de brèves notes sur les Master Class. Vous trouverez aussi le texte complet de l’intervention d’Irène Bouaziz à ce colloque sur notre site : De la révolution à la co-évolution.

Un Patchwork pour les vingt ans de l’IGB
L’information est une différence qui fait la différence. Combien de «différences» au cours de ces deux jours de colloque organisé à l’occasion des vingt ans de l’Institut Gregory Bateson? La présence de deux Américains Jim Coyne et Lucy Gill, passés par Palo Alto en même temps que Jean-Jacques Wittezaele et Teresa Garcia les fondateurs et patrons de l’IGB. Le haut niveau de l’intervention d’Irène Bouaziz. Ou encore, l’émotion née de l’évocation par Henri Waterval de son amitié, profonde, avec Jean-Jacques, son «frérot», et des débuts de l’IGB dans le monde belge francophone de la justice des mineurs. Avec, aujourd’hui, une position où le modèle de Palo Alto, adopté par Henri, qui forme et supervise 400 assistants de justice, «peut s’intégrer dans une boucle de régulation globale à l’échelle d’un pays». Les atouts, la beauté et difficultés du travail sous contrainte… Une chanson de Graham Nash est venue rappeler quelle énergie et quel idéal animait l’IGB dans ses premiers pas. Mouchoirs, s’il vous plaît.



Autre différence : l’annonce de la création par Teresa, à Paris, de Circé, Centre d’intervention et de recherche sur l’évolution des systèmes humains. Elle quitte l’IGB et s’attelle à de la recherche, ouverte sur une diversité d’approches systémiques, une recherche épistémologique, méthodologique et technique appuyée sur ces terrains que sont l’individu, les dyades, les groupes (entreprises comprises) et les familles. Avec trois axes d’intervention: résolution de problèmes, psychothérapie et négociation. Au fil de la vie, une chose en entraîne une autre. A Liège, comme ailleurs. Pour rendre compte de ces deux jours de colloque, j’ai privilégié certaines interventions, occulté d’autres et critiqué des troisièmes. Le compte-rendu qui suit, avec sa sélection d’informations et ses omissions et ses erreurs éventuelles, n’engage que moi. Dans chaque paragraphe, je rapporte les propos des intervenants dans l’esprit de leur intervention comme dans sa lettre. Dans ce dernier cas, je mets des propos entre guillemets. Les considérations en italique sont miennes. Comme tout le paragraphe sur «Vingt ans ou quarante ans?». Bonne lecture.

La question anti-miracle
L’intervention la plus décapante et la plus vivifiante de ces deux jours aura sûrement été, à mes yeux, celle faite par Jim Coyne, qui a passé sept ans au Centre de thérapie brève. Ce spécialiste de la dépression («Vous y croyez, vous, à la dépression?», lui demanda Dick Fisch après sa conférence sur le sujet en 1978) la définit comme un phénomène qui « arrive entre les gens et pas dans la tête ou le corps d’une personne dépressive ». Il considère que «nous créons des difficultés aux gens par la manière dont nous entrons en contact avec eux.»
Parmi les souvenirs communiqués, celui qu’il a gardé de John Weakland. Celui-ci lui demande de le remplacer à un colloque pour y prendre la parole… Coyne est inquiet. Weakland le rassure à sa manière, recadrante: «Ne t’inquiète pas. Tous les autres qui présentent sont très connus et ce sont eux que les gens viennent voir, pas toi. Tu as l’air trop jeune et trop débraillé, et personne ne s’attendra à ce que tu dises des choses intelligentes. Tu ne peux pas les décevoir, ils n’attendent rien de toi.»
Au-delà des personnes et anecdotes évoquées, c’est l’esprit de Palo Alto qu’il est venu invoquer. Un esprit fait «d’irrévérence, d’humour et d’efficacité». Irrévérence, donc. Celle qui aidait Fisch à considérer que « la vie, c’est une suite d’emmerdements les uns après les autres » et que «si la thérapie est utile, c’est lorsque la vie devient le même emmerdement qui recommence encore et encore. La thérapie décoince les gens, de sorte qu’ils puissent ensuite se prendre les pieds dans la prochaine séquence de problèmes». Irrévérence encore que cette formule «Tout est bien qui finit». Pourquoi en effet s’acharner à ce que tout finisse bien, puisque «chaque bonheur est bordé d’un nuage noir, chaque éclaircie a un nuage foncé derrière». Irrévérence enfin que ce retournement, à 180°, de la question miracle. Traditionnellement, elle se formule : «Que feriez-vous si votre problème s’en allait?». Mais pourquoi ne pas la formuler ainsi, sous forme de «question anti-miracle»: «Que se passerait-il si votre situation était désespérée et que vous n’aviez pas d’autre choix que de vivre avec votre problème?». Autrement recadrant, isn’t it? De toute façon, «la situation est désespérée mais pas grave», disait Watzlawick. Humour.
L’efficacité est à chercher dans la patience. Celle qui permet, selon Coyne, «d’identifier la position du client et d’entrer en rapport avec elle». À partir des mots, uniquement. Au Centre de Thérapie brève du MRI, on «n’analyse pas le langage corporel», ni les images des bandes vidéos, «trop distrayantes», seul le son était travaillé, rapporte Coyne. L’attention au mot, chère notamment à Watzlawick, cet ex-espion philologue particulièrement attentif au langage dans les interactions. Patience encore qui consiste à ne rien vendre à son client sans qu’il l’ait demandé. «Attention au tempo de votre intervention, disait Watzlawick. Prenez votre temps. Et si vous avez le sentiment de faire quelque chose, alors ne faites rien. Surtout si vous avez un visiteur en séance, et pas un acheteur». «Si tu étais dans un magasin, tu passerais ton temps à vendre quelque chose à quelqu’un qui est juste venu s’abriter de la pluie», affirmait Dick Fisch à des apprentis thérapeutes trop pressés. De quoi d’ailleurs?



Coyne, visiblement marqué par la «simplicité puriste» du modèle appris au Centre de thérapie brève, aime ce que j’appellerais pour ma part, cette théorie minimaliste, cette intervention minimaliste, sa vision d’un but minimaliste, cette explication minimaliste proposée par ses mentors. Vingt ans après, il comprend ce qu’il appelle leur « refus de se vendre », leur dédain pour le marketing, les modes, les emballages alléchants, leur côté anti, antihéros et anti-utopiste, pour reprendre sa litanie. Ils ont, avec beaucoup d’orgueil, souligne-t-il, «évité le charisme, pour rester en dehors du mouvement, avec une image d’outsider, provocateur par rapport aux autres, et notamment aux psychiatres traditionnels avec lesquels ils dialoguaient peu, pas plus qu’avec les chercheurs en quête d’échantillons de patients permettant d’évaluer, dans le cadre de tests cliniques, l’efficacité comparée de différentes démarches thérapeutiques».
Mais en même temps, Coyne déplore rétrospectivement cette attitude. Elle a, dit-il, exclu le Centre de thérapie brève des discussions majeures aux États-Unis et ailleurs sur ces champs de recherche. La culture certes internationale des animateurs du Centre était malgré tout, selon lui, «très tournée sur elle-même». Il n’y avait pas au CTB de «produit de seconde génération», comme disent les  marketeurs». En outre, souligne Coyne, il n’y avait, outre Virginia Satir, pas de femme dans ce mouvement. Que serait-il advenu des idées de Palo Alto, si elles avaient eu non seulement trois pères, mais également trois mères? «Cela aurait été différent, cela aurait mieux marché», considère-t-il, en nous encourageant à conserver notre intégrité sur le plan théorique et méthodologique, tout en entrant en discussions et en conflit avec des gens aux langages différents, tout en formant les générations suivantes et en entrant en relation avec des institutions d’enseignement. Pour que se prolonge une dynamique, minimaliste.

Et Bateson dans tout cela ?
Dany Gerbinet, lecteur de Nature et but conscient, de Bateson, a rappelé que «a conscience sélectionne les informations de l’environnement en fonction du but qu’elle poursuit». Et que cette démarche peut bien sûr porter ses fruits et aboutir aux résultats escomptés, mais que la médaille a un revers et peut aboutir au résultat paradoxal de créer un problème par le mouvement même qui consiste à poursuivre un but. «II est vrai, considère-t-il, que la logique du «but conscient», de l’objectif poursuivi, procède d’une logique causale linéaire : Si A au temps 1, alors B au temps 2, alors j’atteins mon but conscient en C, au temps 3. Nous faisons alors des plans. Nous procédons par étapes. En oubliant que les phénomènes naturels, y compris les relations humaines, fonctionnent selon une logique circulaire : si A au temps 1, alors B, au temps 2, alors j’atteins mon but conscient en C au temps 3, alors D au temps 4, alors… on revient à A au temps X». Ce type de processus récursif est oublié dans la logique des buts conscients, ce qui multiplie les effets pervers. «Nous négligeons les informations qui ne concourent pas à la réalisation du but, analyse Gerbinet. La réalisation de nos buts conscients nous pousse à court-circuiter les régulations processives. Mais le processus prend soin de lui-même et les régulations se produiront de toute façon». Avec, à la clef, effet boomerang et problèmes écologiques, y compris dans l’écologie des relations humaines.
Toute la question pour Bateson, rappelle Gerbinet, est alors de «concevoir une action qui soit respectueuse de la nature processive du monde» et qui ne vienne pas, paradoxalement, alimenter le problème qu’elle est sensée résoudre. La réponse de l’école de Palo Alto, résume Gerbinet, est que «pour atteindre un but il faut l’abandonner».
L’interrogation batesonienne sur l’action appropriée vise aussi l’action thérapeutique. Et la réponse qu’apporte Irène Bouaziz, psychiatre batesonienne s’il en est, est de considérer qu’il faut renoncer à tout souci d’efficacité ainsi qu’à l’impératif de brièveté énoncé dans le libellé même de «thérapie brève». L’intervenant n’a, selon elle, pas de but à atteindre. S’il en avait, il tomberait dans le piège du but conscient. En outre, d’un point de vue systémique, «on ne peut jamais dire qu’une intervention provoque un changement dans un système», juge Irène Bouaziz. Pas d’orgueil donc dans la posture d’intervenant. Mais une vraie sensibilité préventive aux processus récursifs. Cette façon écologique de concevoir l’action thérapeutique et le changement fait confiance aux compétences des patients et clients d’aller mieux malgré les interventions des thérapeutes. «Nos interventions visent simplement la possibilité pour eux d’évoluer librement dans leurs propres systèmes, en co-évolution», juge-t-elle. Et son mode d’intervention laisse ainsi la possibilité qu’un patient soit satisfait de ne pas atteindre son objectif, de s’arranger avec la réalité, de voir son problème dissous plutôt que résolu, d’atteindre un autre objectif, d’être libre de ne pas être libre…
Cette position de «non-vouloir» dans une démarche thérapeutique ou de résolution de problèmes implique un certain rapport au monde de l’intervenant. «Il ne se perçoit pas comme étant à l’extérieur du monde avec ses outils, mais comme faisant partie du monde, en relation réciproque avec le monde», juge Irène. C’est, pour reprendre ses mots, un «élément invité parmi d’autres à interagir dans un système en demande de changement».

Constructivisme ou pré-constructivisme ?
«La thérapie est une rencontre entre deux visions du monde», a rappelé Jean-Jacques Wittezaele dans sa propre intervention portant sur la place de l’explication dans la thérapie. «La vision du monde du thérapeute Palo Altien est qu’il n’est pas là pour trouver des explications au problème de son patient, mais juste pour l’aider à trouver des solutions à ses difficultés. Il n’est pas là pour lui apprendre à vivre, diriger sa conscience ou gouverner son comportement. Notre réticence à donner des explications est sans doute liée à notre parti pris non normatif et non pathologisant» considère Jean-Jacques. Certes. Mais ça ne suffit pas. «La vision du monde du patient est qu’il lui faut une explication, juge-t-il. «Pourquoi je tombe systématiquement dans les mêmes erreurs? Qu’est ce qui ne va pas chez moi? Quelle est la cause de mes problèmes?» sont les questions de patient auxquelles le patron de l’IGB est souvent confronté.
Ces questions sur la cause sont donc « vitales » pour de nombreux patients, aux yeux de Jean-Jacques. Mais, rappelle-t-il, cela ne fait pas sens dans une thérapie équifinaliste, ancrée sur le comment de la causalité circulaire, plutôt que sur le pourquoi de la causalité linéaire. Pour éviter d’y répondre, le thérapeute dispose de quelques subterfuges. En voici deux, proposés dans l’intervention de Jean-Jacques au colloque. Il peut, comme Giorgio Nardone, affirmer «qu’il n’existe pas de réponses intelligentes à des questions stupides». Il peut, comme Jean-Jacques lui-même, s’en sortir en lui proposant un choix illusoire: «Si vous deviez choisir entre la recherche des causes de votre problème et la recherche de solutions, que choisiriez-vous?». Reste, juge l’orateur, que ce n’est pas pour autant que les patients renoncent à chercher les causes de leurs maux, même s’ils disent, pragmatiques, privilégier la recherche de solutions concrètes. «La recherche de cause les apaise», affirme Wittezaele. Et, poursuit-il, le thérapeute prend alors le risque de se couper de la vision du monde de son patient, de ne pas garder le contact avec cette construction. Il donne alors l’impression, craint Jean-Jacques, d’apparaître comme un thérapeute désinvolte et peu fiable, en balayant les questions. «Et, du coup, il prend le risque que le patient ne s’implique pas suffisamment dans la thérapie». Pire. «Si vous n’apportez pas d’explication causale, le patient continuera à se poser la question: d’où ça vient? Il y a alors un trou noir de la pensée, ce qui amplifie la difficulté pour laquelle le patient vient vous voir, car ce que nous ne comprenons pas, nous capture. Le patient souffre de ne pas comprendre. Cela peut alors focaliser toute son attention», analyse Jean-Jacques après vingt années de pratiques.
Et il n’est aujourd’hui plus à l’aise avec cet état de chose. Il souhaite aider le patient à donner du sens à sa thérapie afin qu’il y a adhère plus et mieux. C’est l’objet de sa communication. Il trouve sa propre réponse, le choix illusoire, un peu courte. Question posée à l’assemblée: «Qu’est ce qui motive ces patients et quelles sont leurs attentes» à vouloir trouver une cause à leur problème? Pour la plupart d’entre nous, considère-t-il, le passé détient la clef du présent. La cause permet la solution. D’autant, croient les patients selon Jean-Jacques, que s’ils changent sans identifier les causes, le problème risque de réapparaître à l’avenir. Autre prémisse, tout aussi erronée aux yeux du patron de l’IGB: «la prise de conscience des causes d’un problème nous libère de son emprise».
Il est vrai, concède Jean-Jacques, que «nous avons tous besoin de poser un regard sur notre vie et en faire une histoire qui se tienne, se la raconter de façon cohérente». Ce besoin — à dimension anthropologique si je comprends bien et plus seulement épistémologique ou culturelle comme les deux précédents «besoins» de comprendre — légitimerait que le thérapeute bref revoie sa pratique.
«Si nous ne pouvons pas répondre à ces questions, cela peut nuire à la crédibilité de la thérapie», poursuit Wittezaele. «Un patient qui ne fait pas le lien entre ce que les tâches l’ont amené à faire de différent et le fait qu’il aille mieux, continue à se poser des questions sur les causes de son problème. Même s’il trouve la solution, il n’a pas compris le mécanisme de la solution et il ne peut reproduire le mécanisme à l’avenir s’il y est à nouveau confronté, il a alors le sentiment qu’il n’a pas changé». Bref, pour le dire dans mes mots à moi, il n’y a pas que les tâches et les comportements. Les recadrages et la vente des tâches sont cruciaux. Nous travaillons aussi sur le domaine des croyances. «Les ressources de la pensée, sont aussi à mobiliser…», disait Jean-Jacques.



Parmi les pistes évoquées pour sortir de cette impasse, Jean-Jacques indique la possibilité pour le thérapeute d’expliciter ses propres prémisses théoriques. «Les prémisses, souligne-t-il, ont des tas d’implications d’ordre divers: politique, philosophique… Le thérapeute renonce alors à l’illusion d’être neutre, de n’exercer aucune influence… Ce qui guide son intervention devient critiquable. Les implicites sortent du flou.» Ces prémisses pourraient s’énoncer ainsi, d’après l’auteur de L’Homme relationnel : «importance des relations, relativité des points de vue, croire qu’il est important de ne pas trop lutter contre soi-même, foi dans la capacité d’évolution des individus, ne pas trop lutter contre ses émotions, pouvoir affronter ses fantômes, avoir grand souci de la liberté individuelle, se donner la liberté de pouvoir profiter des belles et bonnes choses, supporter les peines, profiter des joies, de la vie quotidienne…»
Autre piste évoquée par Jean-Jacques pour sortir de l’impasse de l’explication introuvable: «avoir une utilisation stratégique de la question de la causalité et du sens de l’explication». Le sens d’un événement dépend d’un contexte, subjectif et objectif, il n’a rien de scientifique ou de définitif.  L’objet d’un recadrage est précisément de changer le contexte d’un événement pour amener la personne à le percevoir autrement, si j’ai bien compris les leçons que l’on m’a données. «Comment construire les recadrages pour aider les patients à aller mieux?», se demande Jean-Jacques. Sa réponse: «En proposant des explications qui soient en prise avec la vie du patient et qui correspondent à sa vision du monde.»
Mais il y a aussi des moments, considère-t-il, «où il vaut mieux pas ne pas expliquer, notamment les situations où les tentatives de solution  vont dans le sens d’éviter la peur par un contrôle de la pensée. Donner une explication est alors contre productif». De même, selon lui, «quand il y a un aspect émotionnel, il est inutile d’expliquer».
Moment idéal, d’après Jean-Jacques, pour fournir une explication: la prescription de tâches. «Il est important là, dit-il, d’expliquer les raisons, tout en rejoignant le patient dans sa vision du monde. Notamment en reformulant l’histoire du patient et la manière dont il aborde le problème. Pour qu’il arrive lui-même à la conclusion qu’il doit donc faire autrement» : «la conséquence logique de votre explication est qu’il faut désormais que j’affronte les choses », par exemple. « S’il sort de la séance en ayant une explication à propos de comment ses comportements sont source du problème, il sera alors motivé pour faire la tâche», affirme Jean-Jacques. Enfin, toujours selon le co-auteur de l’ouvrage Aide ou Contrôle, lors de la dernière phase du travail, la consolidation des changements - après l’adhésion au travail, puis la construction et la présentation des tâches – l’explication est utile. «On multiplie les chances qu’il n’y aie pas de rechute si le patient a compris comment il fait pour entrer dans le problème. D’où l’importance des explications», dit-il.
Irène Bouaziz souligne, en commentaire de cette intervention, qu’il est essentiel de distinguer entre l’explication du mécanisme qui entretient un problème, mécanisme circulaire ou systémique, que l’on peut proposer au patient, et l’explication de l’origine du problème, au sujet de laquelle le patient a souvent beaucoup d’idées précises et bien arrêtées, qui sont autant de matériau précieux pour construire des recadrages et arrêter ses tentatives de solution

L’approche relationnelle est mal perçue chez les formateurs
Universitaire suisse, Vittoria Cesari forme aux relations humaines. Elle a centré sa contribution au colloque sur les «huit défis et ressources» dans l’application d’une approche systémique et relationnelle à l’école et, plus généralement, à la formation en entreprises. En rappelant en préambule que pour Sigmund Freud, il y avait trois métiers impossibles : enseigner, soigner et gouverner… Premier défi que pointe Vittoria Cesari: «le penchant des formateurs pour d’autres paradigmes». L’approche systémique et relationnelle arrive dans un environnement non pas hostile, mais encombré, affirme-t-elle. Difficile dans ce contexte de faire passer l’idée de Bateson: «Je ne vois que des relations, pas des personnes». Parmi ces autres paradigmes qu’elle rencontre: rechercher la cause des problèmes dans l’individu, dans la société ou dans la différence culturelle. Avec, à la clef, une causalité linéaire, bien argumentée dans un certain nombre de recherches, mais qui n’explique pas tout, loin de là.
Deuxième défi relevé par Vittoria Cesari: «prendre en compte les enjeux identitaires de la communication en situation de formation». Ou, pour le dire autrement, faire l’hypothèse qu’en situation de formation, la méta-communication — liée à la différence de niveau logique dans la communication entre contenu et relation «de telle sorte que le second englobe le premier et est par suite une méta-communication » pour reprendre les termes de Watzlawick — porte sur l’identité. «En formation, cette méta-communication, avance Vittoria Cesari, est une négociation identitaire, une négociation des rôles, une définition de soi et de l’autre. Voilà comment je me considère. Tu me considères. Tu te considères».
Troisième défi, selon l’intervenante suisse: «l’abondance de jugements et d’interprétations». «Comme enseignant, on pousse à la généralisation théorique et au diagnostic. Et il y a peu d’intérêts pour les boucles concrètes d’interaction», déplore l’intervenante. Il y a, selon elle, un travail d’approfondissement à effectuer pour aider l’autre à décrire comment il s’y prend concrètement. Même si c’est difficile: «le familier est trop évident pour être verbalisé. La verbalisation concrète n’est pas habituelle comme conduite sociale d’interaction». Vittoria Cesari liste encore d’autres défis qui freinent le développement d’une approche systémique et relationnelle dans le monde de la formation. Notamment la sous-estimation de la valeur de message que possède tout comportement. La propension à fixer des objectifs génériques et ambitieux. La confusion entre la matière enseignée et la personne. Bref, il reste beaucoup à faire pour faire gagner du terrain à une approche relationnelle de la communication dans le monde de la formation.

Quel problème serait résolu si nous faisions un team-building ?
Aux yeux de Lucy Gill, consultante en management depuis 1972, la formation n’est pas toujours la bonne solution pour une intervention en entreprises. Car «d’autres choses coincent», souligne-t-elle. Pour apprendre à répondre à une entreprise qui lui demandait une formation ou un team-building : «quel problème sera résolu une fois que la formation ou le team-building aura eu lieu ?», et proposer une intervention de résolution de problèmes plutôt qu’une prestation classique et pré-formatée, cette Américaine a rejoint le MRI en 1978. Elle a passé huit ans au Centre de thérapie brève.
Au début, raconte-t-elle, elle ne comprenait rien à ce que faisaient Dick Fisch et John Weakland. Ils étaient juste précis dans leurs mots lors de leurs interventions. Et puis, pour lui expliquer en quoi consistait le travail, Weakland a écrit sur un morceau de papier, ce qui deviendra la structure en trois paliers du livre de Lucy Gill, «Comment réussir à travailler avec presque tout le monde: Trois étapes pour venir rapidement à bout des problèmes relationnels insolubles». Voici ces trois étapes: Quel est le problème? Que font les personnes actuellement à propos de ce problème? Que devraient-ils faire à la place? Réponse: arrêter ce qu’ils font.



De Dick Fisch, elle a notamment retenu une capacité à redéfinir le problème de quelque chose d’immense en un tout petit truc. Et sa faculté à écouter les mots exacts des patients et à tester les contradictions. «Je ne suis pas efficace. — Comment faites-vous pour être inefficace». À un couple marié: «Comme vos disputes n’aboutissent en rien, est ce que cela créerait un problème si vous arrêtiez de vous disputer?». Sans oublier cette recommandation, pleine de bon sens, en faveur du silence du thérapeute  ou de l’intervenant: «Une fois que vous dites quelque chose, fermez-la, pour donner au client l’opportunité de faire partie de l’intervention».
De Dick Fisch, ce personnage discret, lent, paisible, mais capable aussi de parler fort et vite avec des cadres dirigeants d’entreprise, lorsqu’il accompagnait Lucy Gill dans un univers qui n’était pas le sien, l’intervenante a aussi reçu ce joli compliment pour sa formulation de la question suivante, destinée à aider le client à clarifier les choses dans sa tête: «Dans tous ces problèmes, lequel veux-tu résoudre d’abord?» Parfait lui a dit Dick Fisch. Avec un double implicite, le problème va être résolu et par le client, c’est bien mieux que «De tous ces problème lequel vous dérange le plus?».
Dans l’univers des entreprises, «où on ne peut pas utiliser le langage psy, où soit on résout le problème, soit on est viré, où on travaille sous contrainte si on ne change pas», Lucy Gill s’est toujours efforcée de s’en tenir d’abord aux faits et ensuite seulement elle se disait prête à écouter les sentiments, l’affect. En intervention, où l’approche thérapie brève était l’un des outils parmi d’autres qu’elle utilisait, l’un des éléments de son système outils, elle interviewait beaucoup. Si elle découvrait lors de ces entretiens que deux personnes seulement empêchaient l’équipe dans son ensemble de travailler, elle travaillait avec ces deux là. Sinon, c’est avec toute la chaîne de communication au sein de l’équipe qu’elle oeuvrait. Pas d’à priori, beaucoup de pragmatisme. Et une rigueur dans l’application des trois étapes de toute intervention, selon elle. Voilà ses clefs.

Audit ou intervention ?
Prenant la parole à son tour au sujet de l’entreprise, Claude Duterme a rappelé qu’un coaching en entreprise est une intervention sous contrainte, mais que cette contrainte n’est pas toujours explicitée par le responsable hiérarchique de la personne accompagnée. Que va-t-il se passer si la personne «ne veut pas changer»? «Dans la méthodologie d’intervention de Palo Alto, le point de départ de l’intervention est: quel est le problème? Problème voulant dire une situation momentanément bloquée ou particulièrement difficile depuis un certain temps. Un problème est le résultat d’un certain nombre d’interactions. C’est une qualité émergente de situations interactionnelles. Et des tentatives de solutions ont été mises en place de façon redondante qui ont conduit à ce que tout soit bloqué. Les tentatives de solution bloquent les capacités à faire autre chose que toujours la même chose. Elles constituent en fait une mise en œuvre du problème», a affirmé Claude Duterme.
S’il n’y a pas de problème, considère l’auteur de l’intervention, on est dans l’univers de la formation ou du conseil, dans un changement de niveau 1. Le consultant, dans son acception du métier, ne sait pas s’il est bon de déléguer, de faire du benchmarking, du management participatif… «Les gens font ce qu’ils veulent», juge-t-il. « Est-ce que ça leur convient ou pas? Comment arrivent-ils à ne plus être connectés à leurs propres ressources?» sont les questions qui, selon lui, se posent. Et l’intervention, pour un changement de niveau 2 qui «vise à reconnecter les personnes à leurs propres ressources mais pas à aller pêcher des ressources», consiste alors à les empêcher de faire ce qu’ils faisaient auparavant. Avec des injonctions fermes. «Nous sommes très injonctifs», assène-t-il.
Et il poursuit son raisonnement. Lorsqu’un praticien de Palo Alto intervient à un niveau plus global, celui d’une entreprise ou d’un service, il a aussi un client, qui est parfois difficile à trouver, et un problème comme point de départ de l’intervention. Si la situation n’est pas claire, il y a un diagnostic interactionnel à effectuer, considère Claude Duterme. «Parfois, lorsque nous avons plusieurs interlocuteurs différents, la définition même du problème entre dans les tentatives de solution du problème. Et il y a autant de tentatives de solution qu’il y a de définition du problème». Claude Duterme propose alors de « faire de l’extérieur » un diagnostic sur le problème. «On n’est pas pour autant dans l’analyse de système, précise-t-il. Ce n’est pas le système qui nous importe. Le système n’existe pas. Le système est une grille d’observation du monde vivant fonctionnant par auto-régulation». Il ne faut pas réifier le système, conseille-t-il. Celui-ci n’est rien d’autre qu’un ensemble d’interactions. Dans le diagnostic, tel que le pratique Claude Duterme, «il s’agit de repérer des régularités, des redondances, des interactions de toute une série d’individus, et on modélise ces interactions par ders patterns de comportement». Il convient alors, selon lui, de « repérer à un niveau supérieur les redondances dans les échecs des uns et des autres ». Puis, toujours dans le cadre de cette démarche « dutermienne » (ou plutôt pas mienne), pour restituer le diagnostic, de parler le langage officiel du client : dysfonctionnement, organisation, communication, management, suivant une approche explicative acceptable. Bref, proposer une vision du monde et explication qui permette « à un niveau général » de dire: «le problème c’est cela», afin de «sortir de la dispute ceci est le problème, non c’est cela».
Voici mes propres commentaires par rapport à cette intervention.
Si l’intervenant, dont le comportement comme celui des autres acteurs est d’autant plus stratégique qu’il est d’emblée perçu comme acteur de changement, envoie des messages de type: «surtout ne changez pas» pour ne pas être pris dans les redondances de l’entreprise, de l’équipe, du groupe, la démarche peut, selon moi, se révéler intéressante. Il s’agit en effet d’envoyer des messages à 180 degrés dans un contexte de communication qui énonce: «ici on est là pour changer». « Si votre comportement va à l’inverse des redondances, il y a beaucoup de chances que le changement soit en marche», pronostique Duterme.
Mais s’il s’agit juste, comme je le crains, d’entrer via l’audit dans une compétition symétrique pour la définition juste du problème, juste parce que systémique ou interactionnelle, la démarche pose question, résolument. Comme si on sortait d’un problème de définition du problème par un audit qui aboutit à une définition «experte» du problème: le message que nous envoyons alors au client et aux collaborateurs est que nous avons, du haut de notre position haute, défini le problème juste. Nous sommes allés dans le sens des tentatives de solution en cherchant, comme eux à définir le problème, mais nous l’avons fait d’une position extérieure qui, dans l’univers des entreprises et des consultants, est synonyme d’objectivité. Celle, par exemple, que prônent depuis quarante ans les sociologues Michel Crozier, formé lui aussi à la systémique aux environs de Palo Alto, et Erhard Friedberg dans leur approche qui vise le diagnostic des redondances afin de «débloquer» l’entreprise ou le «système d’action concret» étudié, pour employer leur terminologie. Cette démarche scientifique date de bien plus de vingt ans… Par rapport à elle, la dynamique de l’arrêt des tentatives de solution apporte, selon moi, une bien plus grande richesse de possibles pour les intervenants.

Vingt ans ou quarante ans ?
Ce sentiment d’assister non pas aux vingt ans de l’IGB mais aux quarante ans d’une pensée 68, voire plus ancienne, parfois mâtinée d’un peu de systémique, je l’ai eu à plusieurs reprises lors de ces deux jours de colloque. De façon un peu déroutante, une première fois, en écoutant l’intervention de Teresa sur les émotions. Une intervention qui coinçait le modèle quelque part entre des préoccupations de Gestalt Thérapie — entrez en contact avec vos émotions et exprimez les — et les «expériences émotionnelles correctrices» chères, notamment, à Giorgio Nardone. Mais on semblait oublier que les émotions, comme les mots ou les comportements, constituent une propriété émergente d’une interaction dans un contexte de communication. Et qu’elles constituent soit un problème, à co-construire, soit un but conscient (paradoxal, évidemment: «je veux ressentir de la joie»), soit une tentative de solution, à interrompre. Mais je n’énonce ici que ma propre vision que j’ai du mal à faire coïncider avec les propos à mes yeux un peu flous de Teresa.



Autre impression de retour loin loin loin dans le temps, l’intervention de Tihamer Wertz sur la multiculturalité à l’école. On aurait dit du Bourdieu de La reproduction (1970) sur les inégalités scolaires. Avec du pédagogisme constructiviste, de l’enthousiasme de travailleur social soucieux d’assurer souplesse et vie au système éducatif, ainsi qu’un retour à l’idéalisme égalitaire de Jules Ferry. Le tout habillé de quelques belles citations «systémiques», illustrant parfaitement la confusion de niveau logique qu’il peut exister autour de cette théorie des systèmes: à la fois une construction (qui ne décrit pas mieux le réel que n’importe quelle autre théorie), une norme idéologique pour les militants («il est important qu’un système soit mobile, ouvert, fluide et donc adaptable») et un outil d’intervention (interrompons les boucles de rétroactions positives qui ne font qu’amplifier un problème). Bref, nous ne savions plus très bien où nous étions, de quoi nous parlions et à quel niveau logique se situait l’allocution. Parmi ces citations du «collège invisible» de théoriciens de la communication à la mode Palo Alto, je vous en livre une qui explique sans doute pourquoi je suis sûrement le seul à penser de façon aussi critique après cette contribution au colloque. «La croyance implicite et souvent explicite concernant les rapports de l’homme avec l’expérience suppose que si deux êtres humains sont soumis à la même expérience des informations virtuellement identiques sont fournies et que chaque cerveau les enregistre de la même manière.» (E. Hall)
Pas de différence non plus, pas d’information nouvelle, dans la contribution de Vincent Gérard. Les ouvrages de Malarewicz sur l’hypnose, et notamment sur l’hypnose conversationnelle, disent déjà tout cela. Mieux et il y a longtemps. Dommage qu’il n’y ait pas eu, durant ce colloque, de réflexion spécifique sur l’usage de ces stratégies locutoires pour induire du 180° à nos clients et patients.

Une grille de diagnostic pour nos errements
L’intervention la plus utile pour des apprentis intervenants que nous resterons jusqu’au bout, j’espère, aura sûrement été celle de Patrice Boscolo sur les erreurs les plus fréquentes en thérapie brève. Premier type d’erreur pour Patrice: l’application du modèle. Soit que nous ayons une confiance aveugle dans le modèle d’intervention, soit une confiance tout aussi aveugle dans le protocole, ce qui revient à confondre la carte et le territoire, soit encore que nous suivions, toujours sans réfléchir, la grille d’intervention ou, au contraire, que nous la laissions tomber pour nous faire engluer dans la relation. Principale antidote: ne pas se considérer comme responsable du changement ou du non changement.
Deuxième famille de chemins de traverses: les erreurs dans la gestion de la relation. Nous pouvons manquer de confiance dans nos compétences, avoir peur d’ennuyer le patient avec nos questions de détail interactionnel ou lâcher rapidement, trop rapidement, la posture paradoxale. Ce qui peut d’ailleurs provoquer le changement… Autre erreur, d’après Boscolo: le changement de stratégie. (Comme si il était d’ailleurs possible d’avoir une autre stratégie que l’arrêt des tentatives de solution.) La question se pose notamment lorsqu’on demande au patient de faire des tâches: attention à ne pas vouloir les rendre trop acceptables. Elles risquent alors d’aller dans le sens des tentatives de solution. Le thérapeute peut aussi adopter un mauvais positionnement. Ce qui le conduirait, par exemple, à se laisser enfermer dans la vision du monde du patient. Ou à se laisser envahir par ses émotions. Ou encore à conduire une thérapie expéditive. «On doit voir la brièveté non pas comme une fin en soi, mais comme une conséquence de la manière d’aborder les problèmes. Attention: ne pas bâcler le processus de travail.» L’excès de pudeur ou imposer son propre rythme à la relation entrent, d’après Boscolo, dans la même famille.
Troisième genre d’erreurs: des soubresauts dans l’application de la grille. Considérer les parents comme clients, forcément clients, au prétexte qu’ils amènent leur gamin en thérapie. Oublier de prioriser les choses dans un problème présenté globalement comme complexe. Ne pas poser la question miracle. Mettre n’importe quoi dans la grande marmite des tentatives de solution. Adopter une position trop basse, notamment la vente des tâches. Proposer une tâche irréaliste. Voilà pour le tableau clinique des erreurs. Le chemin est long pour améliorer notre écoute et notre mode de questionnement, pour bien cerner les boucles de régulation inefficaces pour le patient sans projeter ni interpréter. Mais c’est un chemin qu’il ne faut surtout pas emprunter en ayant le but conscient d’y arriver un jour. Le paradoxe n’est jamais loin.

Où habitez-vous à Palo Alto ?
À l’issue de ce colloque, subsiste une forme d’optimisme sur l’avenir du modèle de Palo Alto, ce modèle cybernétique réducteur de complexité qui s’appuie sur un client, un problème, un objectif, des tentatives de solution et un arrêt de ces tentatives. À partir de cette version de base, partagée, plusieurs écoles fleurissent. «Elles ont des évolutions différentes du fait de sensibilités différentes et des circonstances de la vie», juge Irène Bouaziz. «À un pôle du spectre théorique, certains recherchent des techniques de plus en plus efficaces, des modèles vendables, comparables à d’autres pour évaluer et se faire reconnaître. À l’autre pôle de ce même spectre, d’autres sont centrés sur la posture du thérapeute ou de l’intervenant, une posture qui peut aller jusqu’à la méditation. Et entre les deux, un champ immense avec un avenir plutôt brillant». Avec de multiples domaines à continuer à défricher: l’écoute, les modes de régulation des relations, les patterns les plus bloqués, les processus d’influence entre thérapeute et patient, les boucles interactionnelles en situation de formation, le travail sous contrainte des auxiliaires de justice ou en entreprise, la posture d’un consultant acteur du non changement…

Une journée avec Lucy Gill (8 octobre 2007)
Lucy Gill aura été la seule consultante à avoir travaillé avec l’équipe du Centre de Thérapie Brève du MRI de Palo Alto (tout au moins la seule à avoir laissé une trace dans l’histoire).

Elle a su, avec intelligence et pragmatisme, adapter le modèle de résolution de problème au contexte de l’entreprise.
Ne s’embarrassant jamais de considérations psychologiques, sa façon d’aborder les situations et d’appliquer la stratégie est d’une grande simplicité. L’atelier qu’elle a animé à Liège, alors qu’elle est maintenant à la retraite, était particulièrement bien structuré et vivant, alternant exposés et exercices pratiques. Pour ne pas reprendre le détail de ce qu’elle a fort bien exposé dans son livre (Comment travailler avec presque tout le monde, Retz, 2006) – ce qui a été fait sans gêne ni manifestement crainte d’un procès sur le site Internet de Mediat-Coaching qui ne cite même pas ses sources – nous ne mentionneront que les quelques points suivants :
- En réponse à la sempiternelle question des consultants: «comment vendre l’approche de Palo Alto?»,  elle dit : «Je ne la vends pas, je la fais.»
- L’approche de Palo Alto est, pour Lucy Gill, un outil parmi d’autres dans sa boîte à outils; elle l’utilise lorsqu’il y a un problème à régler, ce qui n’est pas le cas dans toutes les situations dans lesquelles on lui demande d’intervenir.
Ben évidemment !
Encore une réponse simple aux questions récurrentes de ces consultants en quête de nouveaux outils pour se positionner sur un marché difficile.
- La grande importance qu’elle accorde à l’utilisation de la vision du monde du client pour argumenter les interventions paradoxales, garantie d’efficacité comme de respect.
- Sa métaphore de l’amibe pour illustrer les six éléments essentiels d’un travail en équipe efficace et surtout leur interdépendance, ce qui permet, en touchant un seul des éléments, de mettre en mouvement tous les autres. Il s’agit de : communication et circulation de l’information, processus de décision, buts, rôles et attentes, méthodes et mécanismes et finalement la confiance, qui résulte du bon fonctionnement des cinq autres.

En conclusion, une excellente journée avec une excellente praticienne.
Jim Coyne, lors du Colloque de l’IGB, regrettait que les trois «pères» de la Thérapie Brève n’aient pas eu d’enfant et imaginait qu’il en aurait été autrement si ce modèle avait eu des mères. Lucy Gill, «mère» de l’application de l’approche en entreprise, ne semble malheureusement pas avoir fait beaucoup plus d’enfants non plus… ou alors, ils sont d’une discrétion exemplaire.
En étant optimiste, on peut considérer que les places sont encore à prendre.

Une journée avec James Coyne (9 octobre 2007)
Jim Coyne est un psychiatre américain qui a travaillé 8 ans au Centre de Thérapie Brève du MRI de Palo Alto.
Il s’est spécialisé dans le traitement des dépressions et nous a présenté les multiples facettes de son travail dans un atelier particulièrement touffu dont il n’est pas facile de rendre compte Les dépressions sont des situations dans lesquelles l’usage du paradoxe est particulièrement délicat. Le risque est grand, lorsque l’on donne rapidement quelques exemples marquants, de caricaturer des interventions qui ne peuvent donner des résultats que si elles sont faites dans la nuance et la subtilité. Conscient de cela, Jim Coyne nous avertit qu’une collection de trucs présentés sans un cadre stratégique fait courir le risque qu'ils soient utilisés à tort et à travers. Il considère qu’il est plus précieux d'enseigner un mode de raisonnement qui permettra de trouver des tactiques «sur mesure».
Nous nous risquons cependant à présenter quelques unes des notions abordées dans cet atelier un peu trop riche.

Coyne nous rappelle que la dépression est à la fois sous diagnostiquée et sur diagnostiquée: il y a beaucoup plus de prescriptions d'antidépresseurs que de déprimés et beaucoup de dépressions graves jamais traitées, tant en France qu’aux États-Unis.
Autre information quelque peu inquiétante: aux USA on commence à trouver des antidépresseurs dans le foie des poissons.

Au Centre de Thérapie Brève de Palo Alto on n’utilisait pas de diagnostic. Richard Fisch considérait que parler de dépression réifie les choses, dispense d'observer, médicalise, ignore le contexte, ne donne pas d'élément sur le problème, ni sur les tentatives de solution, ce qui laisse la place à tous les présupposés.
Jim Coyne, lui, fait le choix d’utiliser le terme dépression parce que cela permet de parler le langage du patient et des autres professionnels.
Il s’est ainsi rapidement démarqué de ses «maîtres» et, de la même façon, il nous explique qu’il a fait le choix de prescrire des tâches dès la première séance alors que John Weakland, qui savait pourtant quoi faire au bout de 15 minutes d’entretien, donnait rarement une tâche avant la troisième séance, pour prendre le temps de vérifier, de la rendre acceptable, que le patient la demande…

Que nous dit donc Jim Coyne?
Comment parler a un déprimé?
Les déprimés ont le droit de se sentir misérables, vous ne pouvez pas leur voler ça, alors: ne les encouragez pas, ne les complimentez pas, n’argumentez pas, ne minimisez pas leurs problèmes, ne leur dites pas «je comprends» parce qu’il est probable que vous ne comprenez pas, ne dites pas de choses positives.

Quelques exemples de tâches
Passer une semaine à se dire qu’on va vivre tout le temps déprimé comme ça et ne rien faire; puis passer la semaine suivante à observer ce qu'on pourrait faire, mais ne rien faire sauf besoin irrépressible. Faire la liste de toutes les choses qu'on aurait dû faire et qu’on n’a pas faites qui seront des choses à ne surtout pas faire la semaine suivante. Et même mieux, dès qu'on se dit «j'aurais du faire ça», le noter sur la liste et s'en dispenser tout de suite. Penser qu’on pourrait rester déprimé comme ça pour toujours et se demander comment on ferait pour vivre en aménageant sa vie. (Éviter de se battre pour faire lâcher la dépression, mais l'aménager.)

À propos des tâches non faites
Redéfinir le fait que le patient n'a pas fait une tâche comme une contribution à la thérapie parce qu'il y a certainement une bonne raison pour ça.
Il faut toujours protéger la dignité et la coopération du patient, dit Jim Coyne et nous ajoutons : principe fondamental de l’approche développée par le C.T.B. de Palo Alto et qui est passé aux oubliettes dans la version «évoluée» de la Thérapie Brève, comme on a pu le voir dans l’atelier de Giorgio Nardone.

Encore quelques petites idées
Les thérapies de groupe: le "blues group" pour les déprimés au moins 6 mois après une rupture; le groupe est devenu une équipe de consultants qui a constitué une boite à outils avec une quantité de définitions de recadrages.
Rire avec les déprimés, mais ne jamais rire d'eux.
Être très respectueux. Être très attentif et sensible aux différences culturelles: chaque culture offre des ressources différentes.

En conclusion
Jim Coyne est un thérapeute et un chercheur remarquablement dynamique et c’est une grande chance d’avoir eu l’occasion d’assister à cette journée. Il travaille actuellement sur le rôle de la vie relationnelle sur la santé. Il vient par ailleurs de publier, avec son équipe de l’Université de Pennsylvanie, une étude qui fait grand bruit sur les effets du moral dans l’évolution des cancers. Leur recherche, portant sur 1093 patients atteints de cancers de la tête et du cou, montre que l’état émotionnel, qu’il soit positif ou négatif, n’influe pas sur la survie.
Ce résultat va à l’encontre de ce que l’on pensait jusqu’à présent et on trouve sur le Net nombre de commentaires outrés… Pour nous, il a l’immense avantage de déculpabiliser les patients. Actuellement, la plupart des services de cancérologie, proposent, quand ils n’imposent pas, aux patients des psychothérapies avec l’idée de leur faire prendre conscience de la façon dont ils se sont «provoqué leur cancer»…

Il y a encore bien du chemin à faire pour faire passer dans le monde de la médecine et de la psychologie une vision systémique prenant en compte la complexité des interactions.
© I. Bouaziz, C. Gaudin/Paradoxes

Les Master Class
Une demi-journée avec Giorgio Nardone (5 octobre 2007)

Giorgio Nardone, psychologue italien, propose une approche qu’il qualifie d’évoluée du modèle de Palo Alto. Doué d’une énergie et d’une force de conviction hors du commun, ce conquérant a diffusé très largement sa méthode à travers l’Italie et de plus en plus dans d’autres pays, faisant dire aux américains que l’avenir de la Thérapie Brève se trouve maintenant en Europe. Giorgio Nardone insiste sur la dimension stratégique, fortement inspiré en cela par les stratégies guerrières et en particulier par les «36 stratagèmes» de l’art de la guerre chinois. Il précise qu’il ne veut plus faire référence à la systémique, notion détournée par les thérapeutes familiaux.
Ces dernières années, délaissant un peu les stratagèmes, il a développé une forme de «dialogue stratégique» inspiré des sophistes grecs et principalement du «dialogue heuristique», de Protagoras. Avec cette méthode il assure résoudre la plupart des problèmes en 6 à 7 questions et une ou deux séances.
Ainsi, dans cet atelier mené tambour battant, il nous a exposé, avec comme à son habitude force citations, les principes de ce «dialogue stratégique» (cf. Il dialogo strategico – comunicare persuadendo  tecniche evolute per il cambiamento –, de Giorgio Nardone et Alessandro Salvini, éditions Ponte Alle Grazie, 2004, traduit prochainement en français) et fait une démonstration spectaculaire avec une patiente aimablement prêtée par l’Institut Gregory Bateson.

Le «dialogue stratégique» proposé par Giorgio Nardone apparait comme une mécanique simpliste et extraordinairement artificielle qui repose sur des questions à choix illusoire ayant pour but, d’une part de faire apparaitre le thérapeute qui les pose comme un expert sur le sujet et d’autre part d’obliger le patient à accepter de considérer son problème autrement. Ponctué de longues reformulations recadrantes débutant systématiquement par: «permettez-moi de résumer pour voir si j'ai bien compris et corrigez-moi si je me trompe», le dialogue est bien plus un monologue hypnotique du thérapeute. L’objectif principal de la séquence des interventions est de créer une peur plus grande que celle qui constitue le problème, au point que le patient, «cloué sur sa chaise» par de terrifiantes métaphores, est contraint de changer.

La démonstration qui a suivi l’exposé a, en tous les cas, achevé de terrifier une partie de l’auditoire et malheureusement (mais, comme dirait «le grand sophiste grec Antiphon d’Athènes», ne faut-il pas de tout pour faire un monde?) séduit l’autre partie.
Il s’agissait d’une femme inquiète pour son fils qui a des difficultés pour s’intégrer à l’école où il se fait maltraiter par les autres enfants. Sans même la laisser exposer la situation en détail, lui coupant régulièrement la parole, Nardone a diagnostiqué (oui, oui, on diagnostique maintenant chez les Thérapeutes Brefs Evolués) un problème d’hyperactivité chez l’enfant et d’hyperlaxisme chez la mère. Il a injoncté à cette femme, avec une autorité qu’en 28 ans de pratique nous n’avions pas vu chez le pire des psychiatres répressifs, de se montrer autoritaire avec son fils: «Si vous n'êtes pas à même d’apprendre à votre fils à respecter les règles, que va-t-il devenir?, ou il sera lui-même victime de violence, d’abus, ou alors c’est lui qui sera violent et abuseur. Et ce sera la responsabilité des parents. Vous voulez être complice de ce futur?»

La maltraitance, la culpabilisation, comme moyen d’imposer une tâche…

Pétrifiées d’horreur, comme quelques autres, nous eûmes l’impression d’assister à une séance de torture et nous nous en voulons encore d’être restées silencieuses devant une pratique aussi choquante.xx Position haute dans la relation, vision pathologisante, conception normative des rôles familiaux et de l’éducation, absence de respect du client…
Un peu dur de voir ceci à Liège, dans le giron de l’IGB qui nous a enseigné, il est vrai il y a longtemps maintenant, exactement l’inverse.

Le principal apprentissage que nous avons fait lors de cet atelier aura été qu’une même matrice, disons, pour faire simple, l’approche interactionnelle de Palo Alto, peut donner tout et son contraire.
Nous y aurons aussi gagné une semaine de vacances, décidant, pour cette année, de nous dispenser d’aller à la 3ème Conférence Européenne de Thérapie Brève Stratégique et Systémique organisée par Nardone dans son fief d’Arezzo, Italie. Il y a des limites à la solidarité internationale…

Interdisciplinarité et événementiel : nouvelles armes des programmateurs ?

Le Théâtre national de la Colline et l’association Biz’Art organisent une rencontre sur ce thème le 15 décembre à Paris. On constate aujourd’hui que des lieux spécialisés s’ouvrent à d’autres formes artistiques, que des spectacles jouent sur le métissage des genres et des oeuvres… Où en est-on et que signifie cette tendance ?

Samedi 15 décembre (11h) au Théâtre National de la Colline

Interdisciplinarité et événementiel, les nouvelles armes des programmateurs ?

Débat animé par Arnaud Laporte, journaliste à France Culture
Journée organisée par le Théâtre national de la Colline et Biz’Art, l’association des étudiants et diplômés du Master 2 Management des Organisations culturelles de l’Université Paris Dauphine

Intervenants :
Jean Blaise, directeur du Lieu Unique (Nantes), initiateur de la Biennale Estuaire
Fazette Bordage, co-coordinatrice de Mains d’Œuvres (Saint-Ouen)
José Manuel Gonçalvès, directeur de la Ferme du Buisson, Scène Nationale de Marne-la-Vallée

Présentation :
La danse se faufile entre les toiles des musées, l’art contemporain vient se frotter aux grands maîtres, la musique populaire s’invite au théâtre. Quant à l’Opéra, il cède quelques pages de programme à l’opérette ! Les courants, jadis ennemis, et le mépris des disciplines entre elles, semblent avoir cédé la place à une sorte de complémentarité et de volonté d’ouverture, mettant sur un pied d’égalité anciens et modernes, culture d’élite et formes populaires. Pourquoi le Musée d’Orsay associe des œuvres impressionnistes à des œuvres contemporaines ? Pourquoi le théâtre du Châtelet inclut des soirées consacrées à l’opérette et pourquoi le musée du Louvre accueille le danseur Bill T. Jones au milieu des statues de la renaissance italienne ? Le Centre Pompidou n’a-t-il pas ouvert la voie ?
Ces institutions qui avaient habitué les parisiens et les touristes à une franche séparation entre les époques et les disciplines, débordent désormais d’imagination pour que s’infiltre dans leur programmation le maximum d’intrus possible ! Rares sont les institutions qui restent campées sur leur discipline d’origine, les unes et les autres marquent une tendance chaque année plus affirmée, à la transversalité.

Quel est donc ce phénomène nouveau qui mélange les genres au risque de faire tomber des bastions jusqu’alors imprenables ? Est-ce par volonté d’en découdre avec les querelles entre anciens et modernes, est-ce parce qu’aujourd’hui un professionnel de la culture à le droit d’avouer son goût pour des formes plus prosaïques de la culture de masse ? Ou bien est-ce que l’on ne serait pas en train de réaliser que cette longue tradition du verrouillage interdisciplinaire mène à une dégénérescence interne et qu’il est temps de faire sauter ces barrières, pour que les différents publics se côtoient, se mélangent, s’enrichissent les uns les autres. Pour que les frontières de genre s’effacent au bénéfice du seul talent et que le courant passe entre les générations de visiteurs.

Les scènes nationales pratiquent cette pluridisciplinarité depuis longtemps, et elles font découvrir différentes formes artistiques : théâtre, musique, danse, cirque… Est-ce là une forme de démocratisation de la culture ?

Prochains rendez-vous organisés dans ce cycle de rencontres :

- Samedi 9 février : Démultiplication de l’offre et saturation de la demande : un paradoxe à gérer
- Samedi 12 avril : La mutualisation dans le secteur culturel : enjeu ou survie ?

Renseignements et réservations :
Sylvie Chojnacki :          01 44 62 52 27       / s.chojnacki@colline.fr

Plus d’infos : www.biz-art.asso.fr

Posté par Max Emme à 15:45 - Actualités - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

La généalogie de la morale, extrait.

   Friedrich Nietzsche, La généalogie de la morale, Leipzig, 1887, III, aphorismes 23-25 (traduction d’H. Albert, Paris, 1900, réédition Nathan, 1985).






  L'idéal ascétique n'a pas seulement corrompu le goût et la santé, il a encore corrompu une troisième, une quatrième, une cinquième, une sixième chose (je me garderai bien de les énumérer toutes, je n'en finirais pas) Ce n'est pas ce que cet idéal a accompli que je veux mettre en lumière ici, seulement sa signification, ce qu'il laisse deviner, ce qui est caché derrière lui, sous lui, en lui, ce dont il est l'expression provisoire, obscure, chargée de points d'interrogation et de malentendus. Et ce n'est que pour atteindre ce but que je ne devais pas épargner à mes lecteurs un aperçu de son action néfaste : afin de les préparer enfin au dernier aspect, l'aspect le plus effrayant que la question du sens de cet idéal puisse prendre à mes yeux. Que signifie la puissance de cet idéal, sa monstrueuse puissance ? Pourquoi ne lui a-t-on pas opposé plus de résistance ? L'idéal ascétique exprime une volonté : se trouve la volonté adverse en qui s'exprimerait un idéal adverse! L'idéal ascétique a un but, — celui-ci est assez général, pour qu'en dehors de lui tous les intérêts de l'existence humaine paraissent bornés, mesquins, étroits ; à la poursuite de ce but unique, il emploie les temps, les peuples, les hommes; il n'admet aucune autre interprétation, aucun autre but; il rejette, nie, affirme, confirme uniquement dans le sens de son interprétation (— exista-t-il du reste jamais un système d'interprétation plus conséquent et d'invention plus ingénieuse ?) ; il ne s'assujettit à aucune puissance, il croit au contraire à sa prééminence sur toute puissance, il croit à son absolue différence hiérarchique avec toute autre puissance, — il est persuadé que toute puissance sur terre doit d'abord recevoir de lui un sens, un droit à l'existence, une valeur, comme instrument de son œuvre, comme voie et moyen vers son but, but unique... Où est l'antithèse de ce système défini de volonté, de but et d'interprétation ? Cette antithèse pourquoi manque-t-elle ?... Où est l'autre « but unique » ?... On me répondra qu'il ne manque pas, que, non seulement il a lutté longtemps et avec succès contre cet idéal, mais encore qu'il l'a vaincu sur presque tous les points importants : notre science moderne tout entière en porterait témoignage, — cette science moderne qui, véritable philosophie de la réalité, n'aurait manifestement foi qu'en elle-même, aurait manifestement seule le courage, la volonté d'elle-même, et jusqu'ici aurait fort bien su se passer de Dieu, de l'au-delà et des vertus négatrices. Cependant tout ce tapage et ce bavardage d'agitateurs ne fait pas la moindre impression sur moi : ces trompettes de la réalité sont de piètres musiciens, leurs voix ne sortent pas assez intelligibles des profondeurs, ils n'expriment pas l'abîme qu'il y a dans la conscience scientifique — car aujourd'hui la conscience scientifique est un abîme — le mot « science », dans les gueules de pareils tapageurs, est simplement un abus, une insolence, une impudeur. Prenez le contre-pied de ce qu'ils disent et vous aurez la vérité : la science aujourd'hui n'a pas la moindre foi en elle-même, elle n'admet aucun idéal au-dessus d'elle — et là où il lui reste encore de la passion, de l'amour, de la ferveur, de la souffrance, là encore, bien loin d'être l'antithèse de cet idéal ascétique, elle n'en constitue que la forme la plus nouvelle et la plus noble. Cela vous paraît-il étrange ?... Il est vrai qu'il y a parmi les savants d'aujourd'hui pas mal de braves gens travailleurs et modestes, à qui plaît leur petit coin retiré et qui, parce qu'ils s'y sentent à l'aise, élèvent parfois la voix de façon immodeste en prétendant que tout le monde, aujourd'hui devrait être satisfait, surtout dans la science, — il y a là tant de choses utiles à faire ! Je n'en disconviens pas ; pour rien au monde je ne voudrais troubler le plaisir que ces travailleurs prennent à leur métier : car je me réjouis de leur besogne. Mais s'il est vrai qu'à présent l'on travaille énergiquement dans le domaine scientifique et qu'il y a des travailleurs satisfaits de leur sort, il reste à prouver que la science, dans son ensemble, possède aujourd'hui un but, une volonté, un idéal, la passion d'une grande foi. C'est tout le contraire, ainsi que je l'ai indiqué : lorsqu'elle n'est pas la plus récente manifestation de l'idéal ascétique, — il s'agit là de cas trop rares, trop choisis et trop distingués pour que le jugement en soit influencé — la science est aujourd'hui la couverture pour toute sorte de mécontentement, d'incrédulité, de remords, de despectio sui, de mauvaise conscience — elle est l’inquiétude même du manque d'idéal, la souffrance causée par l’absence d'un grand amour, le mécontentement d'une tempérance forcée. Oh ! que de choses la science ne dissimule-t-elle pas aujourd'hui ! Que de choses du moins ne doit-elle pas dissimuler ! La capacité de nos plus éminents savants, leur application ininterrompue, leur cerveau qui bout nuit et jour, la maîtrise même de leur métier, — combien souvent tout cela a pour véritable objet de s'aveugler volontairement sur l'évidence de certaines choses ! La science comme moyen de s'étourdir. Connaissez-vous cela ? On les blesse parfois au vif — tous ceux qui sont en rapport avec des savants savent cela — on les blesse profondément par un mot tout à fait inoffensif, on s'aliène la sympathie de ses amis savants au moment où l'on croit leur rendre hommage, on les met hors d'eux-mêmes, simplement parce que l'on n'a pas été assez fin pour deviner à qui on a affaire : à des êtres qui, souffrant sans vouloir s'avouer ce qu'ils sont, qui s'étourdissent, se fuient eux-mêmes et n'ont qu'une crainte : prendre conscience de ce qu'ils sont en réalité...

   24. — Et maintenant examinons ces cas exceptionnels dont je parlais tantôt, ces derniers idéalistes qui soient aujourd'hui parmi les philosophes et les savants : aurions-nous peut-être en eux les adversaires désirés de l'idéal ascétique, les anti-idéalistes de cet idéal ? C'est là en effet ce qu'ils croient être, ces « incrédules » (car cela, ils le sont tous) ; être les adversaires de cet idéal, c'est là précisément ce qui semble constituer leur dernier reste de foi, tant sur ce point leurs discours, leurs gestes sont passionnés : — mais est-ce là une raison pour que ce qu'ils croient soit vrai ?... Nous qui « cherchons la connaissance », nous nous défions précisément de toute espèce de croyants ; notre défiance nous a peu à peu enseigné à tirer à cet égard des conclusions inverses de celles qu'on tirait jadis : je veux dire à conclure, partout où la force d'une croyance apparaît au premier plan, que cette croyance a des bases quelque peu fragiles, ou même qu'elle est invraisemblable. Nous aussi, nous ne nions pas que la foi « sauve » : mais pour cette raison même nous nions que la foi prouve quelque chose, — une foi puissante, moyen de salut, fait naître des soupçons à l'égard de son objet, elle ne fonde pas la « vérité », mais seulement une certaine vraisemblance — de l'illusion. Or, qu'arrive-t-il dans ce cas ? — Ces négateurs, ces isolés du temps présent, ces esprits intransigeants qui prétendent à la netteté intellectuelle, ces esprits durs, sévères, abstinents, héroïques, qui sont l'honneur de notre temps, tous ces pâles athées, antichrétiens, immoralistes, nihilistes, ces sceptiques, ces incrédules et autres rachitiques de l'esprit (ils le sont tous en quelque façon), ces derniers idéalistes de la connaissance en qui seuls aujourd'hui réside et s'incarne la conscience intellectuelle, — ils se croient en effet aussi détachés que possible de l'idéal ascétique, « ces libres, très libres esprits » : et cependant je vais leur révéler une chose qu'ils ne peuvent voir eux-mêmes — car ils manquent de l'éloignement nécessaire : — c'est que cet idéal est précisément aussi leur idéal, ils en sont eux-mêmes les représentants aujourd'hui plus que personne peut-être; ils sont sa forme la plus spiritualisée, ils sont l'avant-garde de ses troupes d'éclaireurs et de guerriers, sa forme de séduction la plus captieuse, la plus subtile et la plus insaisissable : — si, en quelque chose, je suis déchiffreur d'énigmes je veux l'être avec cette affirmation! Non, ceux-ci sont loin d'être des esprits libres, car ils croient encore à la vérité... Lorsque les Croisés se heurtèrent en Orient sur cet invincible ordre des Assassins, sur cet ordre des esprits libres par excellence, dont les affiliés de grades inférieurs vivaient dans une obéissance telle que jamais ordre monastique n'en connut de pareille, ils obtinrent, je ne sais par quelle voie, quelques indications sur le fameux symbole, sur ce principe essentiel dont la connaissance était réservée aux dignitaires supérieurs, seuls dépositaires de cet ultime secret : « Rien n'est vrai, tout est permis »... C'était là de la vraie liberté d'esprit, une parole qui mettait en question la foi même en la vérité... Aucun esprit libre européen, chrétien, s'est-il jamais égaré dans le mystère de cette proposition, dans le labyrinthe de ses conséquences ? connaît-il par expérience le minotaure de cette caverne ?... J'en doute, ou, pour mieux dire, je sais qu'il en est autrement : — rien n'est plus étranger à ces soi-disant esprits libres, à ces esprits qui ne sont absolus que sur un seul point, que la liberté, l'affranchissement de toute entrave, entendu dans ce sens ; les liens les plus étroits sont précisément ceux qui les attachent à la foi en la vérité, personne plus qu'eux n'y est plus solidement enchaîné. Je connais tout cela, de trop près peut-être ; cette louable abstinence philosophique qu'ordonné une telle foi, ce stoïcisme intellectuel qui finit par s'interdire tout aussi sévèrement le « non » que le « oui », cette volonté à s'en tenir à ce qui est, au factum brutum, ce fatalisme des « petit faits » (ce petit faitalisme, comme je le nomme) où la science française cherche maintenant une sorte de prééminence morale sur la science allemande, ce renoncement à toute interprétation (à tout ce qui est violence, arrangement, abréviation, omission, remplissage, amplification, falsification, bref à tout ce qui appartient en propre à l'interprétation) — tout cela, pris en bloc, est aussi bien l'expression de l'ascétisme de la vertu que n'importe quelle négation de la sensualité (ce n'est là, au fond, qu'un cas particulier de cette négation). Mais la force qui pousse à cet ascétisme, cette volonté absolue de la vérité, c'est, que l'on ne s'y trompe pas, la foi dans l'idéal ascétique lui-même, ne serait-ce que sous la forme de son impératif inconscient, - c'est la foi en une valeur métaphysique, en une valeur en soi de la vérité, valeur que seul l'idéal ascétique garantit et consacre (elle subsiste et disparaît en même temps que lui). Il n'y a, en bonne logique, pas de science « sans présupposés » ; la seule pensée d'une telle science est inconcevable, paralogique : une science suppose nécessairement une philosophie, une « foi » préalable qui lui donne une direction, un sens, une limite, une méthode, un droit à l'existence. (Celui qui veut procéder inversement et se dispose par exemple à fonder la philosophie « sur une base strictement scientifique », devra d'abord placer la tête en bas, non seulement la philosophie, mais même la vérité, ce qui serait un manque d'égard bien choquant envers deux dames aussi vénérables !) Sans doute (…) « l'homme véridique, véridique dans ce sens extrême et téméraire que suppose la foi dans la science, affirme par là sa foi en un autre monde que celui de la vie, de la nature et de l'histoire ; et dans la mesure où il affirme cet « autre monde », eh bien ! son antithèse, ce monde-ci, notre monde, ne devra-t-il pas le nier ?... — C'est toujours encore une croyance métaphysique sur quoi repose notre foi en la science, — nous aussi, nous autres penseurs d'aujourd'hui qui cherchons la connaissance, hommes sans dieu et antimétaphysiciens, nous aussi nous prenons encore notre flamme à cet incendie qu'une croyance plusieurs fois millénaire a allumé, à cette foi chrétienne qui fut aussi la foi de Platon — que Dieu est la vérité et que la vérité est divine... Mais quoi, si précisément cela devenait de moins en moins digne de foi, si rien n'apparaissait plus comme divin, si ce n'est l'erreur, l'aveuglement, le mensonge, — si Dieu lui-même se trouvait être notre mensonge, un mensonge qui a le plus duré ? — II convient ici de faire une pause et de méditer longuement. La science elle-même a besoin désormais d'une justification (ce qui ne veut même pas dire qu'il en existe une pour elle). Interrogez sur ce point les philosophies les plus anciennes et les plus récentes : il n'en est point qui ait conscience que la volonté de vérité elle-même puisse avoir besoin d'une justification ; il y a là une lacune dans toutes les philosophies. — D'où cela vient-il ? C'est que jusqu'ici l'idéal ascétique a dominé toutes les philosophies, du fait que la vérité a toujours été posée comme Etre, comme Dieu, comme instance suprême, que la vérité ne devait pas être envisagée comme problème. Comprend-on ce « devait » ? — Depuis le moment où la foi dans le Dieu de l'idéal ascétique a été niée, il se pose aussi un nouveau problème : celui de la valeur de la vérité. — La volonté de vérité a besoin d'une critique — définissons ainsi notre propre tâche —, il faut essayer une bonne fois de mettre en question expérimentalement la valeur de la vérité... (…)

   25. Non ! qu'on ne vienne pas me parler de la science, quand je cherche l'antagoniste naturel de l'idéal ascétique, quand je demande : « Où est la volonté adverse en qui s'exprime un idéal adverse ? » Pour un tel rôle la science est loin d'être assez autonome, elle a besoin elle-même, en tout état de cause, d'un idéal de la valeur, d'une puissance créatrice de valeurs qu'elle puisse servir et qui lui donne foi en elle-même — car, par elle-même, elle ne crée aucune valeur. Ses rapports avec l'idéal ascétique n'ont pas le caractère de l'antagonisme; on serait plutôt tenté de la considérer comme la force de progrès qui régit l'évolution intérieure de cet idéal. Si elle lui résiste et le combat, cette opposition, à tout bien considérer, ne s'attaque pas à l'idéal même, mais à ses ouvrages avancés, à sa façon de montrer et de masquer son jeu, à sa rigidité, sa dureté, sa dogmatisation, — elle libère la vie, en lui, en niant tout l'aspect exotérique de ce principe. Tous deux, la science et l'idéal ascétique, se tiennent sur le même terrain — je l'ai déjà donné à entendre : — ils se rencontrent dans une commune surestimation de la vérité (plus exactement : dans une croyance commune que la vérité est inestimable, incritiquable), et c'est ce qui fait d'eux nécessairement des alliés, — de sorte que, à supposer qu'on les combatte, c'est ensemble seulement qu'on peut les combattre et les mettre en question. Si l'on cherche à estimer la valeur de l'idéal ascétique, on est forcément amené à estimer la valeur de la science : c'est là un fait et il importe d'ouvrir l'œil et de dresser l'oreille à temps ! (L'art, soit dit en passant, car en un autre endroit je reviendrai un jour plus longuement sur ce point, — l'art sanctifiant précisément le mensonge en mettant du côté de la volonté de tromper la bonne conscience, est, par principe, bien plus opposé à l'idéal ascétique que la science : voilà ce que ressentit l'instinct de Platon, cet ennemi de l'art, le plus grand que l'Europe ait produit jusqu'à ce jour. Platon contre Homère : voilà l'antagonisme complet, réel : — d'un côté le fanatique de l'au-delà, le grand calomniateur de la vie ; de l'autre, son apologiste spontané, la nature toute d'or. C'est pourquoi l'assujettissement de l'artiste à l'idéal ascétique constitue le comble de la corruption artistique, malheureusement une corruption des plus ordinaires : car rien n'est aussi corruptible qu'un artiste). Même au point de vue physiologique, la science repose sur les mêmes bases que l'idéal ascétique : l'un et l'autre supposent un certain appauvrissement de l'énergie vitale, — c'est, dans les deux cas, le même tiédissement des passions, le même ralentissement du rythme ; la dialectique prend la place de l'instinct, la gravité pose son empreinte sur le visage et les gestes (la gravité, ce signe infaillible d'une difficulté accrue des échanges, de difficultés et de luttes dans l'accomplissement des fonctions vitales). Voyez, dans l'évolution d'un peuple, les époques où le savant passe au premier plan : ce sont des époques de fatigue, souvent de crépuscule, de déclin, — c'en est fait de l'énergie débordante, de la certitude de vie, de la certitude de l'avenir. La suprématie du mandarin ne signifie jamais rien de bon : tout aussi peu que l'avènement de la démocratie, que les tribunaux d'arbitrage remplaçant la guerre, que l'émancipation des femmes, la religion de la pitié et autres symptômes d'une énergie vitale qui décline. (…). — Non! cette « science moderne » — essayez donc de voir clair ! — est pour l'instant le meilleur allié de l'idéal ascétique, et cela, parce que le plus inconscient, le plus involontaire, le plus dissimulé, le plus souterrain des alliés ! Ils ont jusqu'à présent joué le même jeu, les « pauvres d'esprit » et les adversaires scientifiques de l'idéal ascétique (qu'on se garde bien, soit dit en passant, de prendre ces derniers pour l'antithèse de ceux-ci, pour des riches d'esprit, par exemple : ils ne le sont pas, je les ai nommés les rachitiques de l'esprit). Et ces fameuses victoires des hommes de science : sans doute ce sont des victoires — mais sur quoi ? L'idéal ascétique ne fut nullement vaincu, bien au contraire, il fut fortifié, je veux dire rendu plus insaisissable, plus spirituel, plus séduisant, toutes les fois qu'une muraille, un ouvrage avancé dont il s'était entouré et qui lui donnait un aspect grossier était impitoyablement battu en brèche et démoli par la science. S'imagine-t-on vraiment que la ruine de l'astronomie théologique, par exemple, ait été une défaite de l'idéal ascétique ?... L'homme est-il peut-être devenu par là moins désireux de résoudre l'énigme de l'existence par la foi en un au-delà, depuis que, à la suite de cette défaite, cette existence est apparue comme plus fortuite encore, plus vide de sens et plus superflue dans l'ordre visible des choses ? Est-ce que la tendance de l'homme à se rapetisser, sa volonté de rapetisser, n'est pas, depuis Copernic, en continuel progrès? Hélas! c'en est fait de sa foi en sa dignité, en sa valeur unique et irremplaçable dans l'échelle des êtres, — il est devenu un animal, sans métaphore, sans restriction ni réserve, lui qui, selon sa foi de jadis, était presque un Dieu («enfant de Dieu», «Dieu fait homme»)... Depuis Copernic, il semble que l'homme soit arrivé à une pente qui descend, — il roule toujours plus loin du centre. — Où cela ? — Vers le néant ? Vers « le sentiment poignant de son néant ?... » Eh bien ! ce serait là le droit chemin — vers l’ancien idéal !... Toutes les sciences (et non point seulement l'astronomie, dont l'influence humiliante et rabaissante a arraché à Kant ce remarquable aveu : « elle anéantit mon importance »...), toutes les sciences, naturelles ou non-naturelles — c'est ainsi que j'appelle la critique de la raison par elle-même — travaillent aujourd'hui à détruire en l'homme l'antique respect de soi, comme si ce respect n'avait jamais été autre chose qu'un bizarre produit de la vanité humaine ; on pourrait même dire qu'elles mettent leur point d'honneur, l'austérité et la rigueur de leur ataraxie stoïque à entretenir chez l'homme ce mépris de soi obtenu au prix de tant d'efforts, en le présentant comme son dernier, son plus sérieux titre à l'estime de soi (en quoi l'homme a raison ; car celui qui méprise est toujours quelqu'un « qui n'a pas désappris à estimer »...). Mais est-ce là en réalité travailler contre l'idéal ascétique ? Croit-on encore sérieusement (comme les théologiens se le sont imaginé un temps), que par exemple la victoire de Kant sur la dogmatique des théologiens (« Dieu », « âme », « liberté », « immortalité ») ait porté atteinte à cet idéal ! — laissons pour le moment de côté la question de savoir si Kant a jamais eu le dessein de lui porter atteinte. Ce qui est certain, c'est que tous les philosophes transcendantaux ont, depuis Kant, de nouveau cause gagnée, — ils sont émancipés de la tutelle des théologiens : quelle joie ! — Kant leur a révélé ce chemin détourné où ils peuvent désormais, en toute indépendance et avec la tenue scientifique la plus décente, satisfaire « les désirs de leur cœur ». De même : qui pourrait désormais en vouloir aux agnostiques si, pleins de vénération pour l'Inconnu, le Mystère en soi, ils adorent comme Dieu le point d'interrogation lui-même ? (…). À supposer que tout ce que l'homme « connaît », loin de satisfaire ses désirs, les contrarie au contraire et leur fasse horreur, n'est-ce pas une échappatoire vraiment divine que d'en pouvoir rejeter la faute non sur les « désirs », mais sur la « connaissance » elle-même !... « II n'y a pas de connaissance, donc — il existe un Dieu » ; quelle nouvelle elegantia syllogismi ! quel triomphe de l'idéal ascétique ! —

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lundi 10 décembre

JLG, biofilmographie.


3 décembre 1930. Naissance à Paris. Enfance en Suisse, dans une famille de la grande bourgeoisie genevoise.

Courts métrages
en tant que : Réalisateur

1954   Opération béton    Jean-Luc Godard
1955   Une femme coquette    Jean-Luc Godard
1957   Tous les garçons s'appellent Patrick    Jean-Luc Godard
1957   Une histoire d'eau    Jean-Luc Godard, François Truffaut
1958   Charlotte et son Jules    Jean-Luc Godard
1964   Paris vu par : Montparnasse-Levallois    Jean-Luc Godard
1964   Reportage sur Orly    Jean-Luc Godard
1969   British sounds    Jean-Luc Godard, Jean-Henri Roger
1969   Classe de lutte    René Vautier, Pierre Lhomme, Joris Ivens, [etc.]
1972   Letter to Jane    Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin
1979   Scénario de Sauve qui peut (la vie)    Jean-Luc Godard
1982   Changer d'image    Jean-Luc Godard
1982   Scénario du film Passion    Jean-Luc Godard
1983   Petites notes à propos du film Je vous salue Marie    Jean-Luc Godard
1984   Lettre à Freddy Buache    Jean-Luc Godard
1986   Meetin' Woody Allen    Jean-Luc Godard
1986   Soft and hard    Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville
1988   On s'est tous défilé    Jean-Luc Godard
1988   Puissance de la parole    Jean-Luc Godard
1990   Enfance de l'art (L')    Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville
1994   Deux fois cinquante ans de cinéma français    Anne-Marie Miéville, Jean-Luc Godard
1998   Old place (The)    Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville
2000   Originie du XXIème siècle (L')    Jean-Luc Godard
2001   Dans le noir du temps    Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville

en tant que : Scénariste

1954   Opération béton    Jean-Luc Godard
1955   Une femme coquette    Jean-Luc Godard
1964   Paris vu par : Montparnasse-Levallois    Jean-Luc Godard
1969   British sounds    Jean-Luc Godard, Jean-Henri Roger
1972   Letter to Jane    Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin
1979   Scénario de Sauve qui peut (la vie)    Jean-Luc Godard
1984   Lettre à Freddy Buache    Jean-Luc Godard
1986   Meetin' Woody Allen    Jean-Luc Godard
1986   Soft and hard    Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville
1988   On s'est tous défilé    Jean-Luc Godard
1988   Puissance de la parole    Jean-Luc Godard
1990   Enfance de l'art (L')    Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville

en tant que : Dialoguiste

1964   Paris vu par : Montparnasse-Levallois    Jean-Luc Godard

en tant que : Auteur du commentaire

1954   Opération béton    Jean-Luc Godard

en tant que : Producteur

1950   Quadrille (Le)    Jacques Rivette
1952   Divertissement (Le)    Jacques Rivette
1956   Sonate à Kreutzer (La)    Eric Rohmer
1972   Letter to Jane    Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin

en tant que : Directeur de la photographie

1955   Une femme coquette    Jean-Luc Godard
1972   Letter to Jane    Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin

en tant que : Ingénieur du son

1972   Letter to Jane    Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin

en tant que : Monteur

1954   Opération béton    Jean-Luc Godard
1955   Une femme coquette    Jean-Luc Godard
1957   Une histoire d'eau    Jean-Luc Godard, François Truffaut
1984   Lettre à Freddy Buache    Jean-Luc Godard
1986   Meetin' Woody Allen    Jean-Luc Godard
1988   On s'est tous défilé    Jean-Luc Godard
1988   Puissance de la parole    Jean-Luc Godard
1990   Enfance de l'art (L')    Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville

en tant que : Interprète

1950   Quadrille (Le)    Jacques Rivette
1951   Présentation ou Charlotte et son steak    Eric Rohmer
1954   Opération béton    Jean-Luc Godard
1955   Une femme coquette    Jean-Luc Godard
1956   Coup du berger (Le)    Jacques Rivette
1957   Une histoire d'eau    Jean-Luc Godard, François Truffaut
1963   Begegnung mit Fritz Lang    Peter Fleischmann
1963   Paparazzi    Jacques Rozier
1963   Parti des choses : Bardot et Godard (Le)    Jacques Rozier
1964   Petit jour    Jacques Pierre
1964   Statues    François Weyergans
1965   Jean-Luc Godard    Jacques Doniol-Valcroze
1968   Two american audiances : Godard on Godard    Mark Woodcock
1972   Letter to Jane    Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin
1982   Chambre 666    Wim Wenders
1982   Changer d'image    Jean-Luc Godard
1983   Petites notes à propos du film Je vous salue Marie    Jean-Luc Godard
1986   Meetin' Woody Allen    Jean-Luc Godard
1986   Soft and hard    Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville
2003   Epreuves d'artistes    Gilles Jacob
Longs métrages

en tant que : Réalisateur

1959   A bout de souffle    Jean-Luc Godard
1960   Petit soldat (Le)    Jean-Luc Godard
1960   Une femme est une femme    Jean-Luc Godard
1961   Sept péchés capitaux (Les)    Claude Chabrol, Edouard Molinaro, Jean-Luc Godard, [etc.]
1961   Sept péchés capitaux : La Paresse (Les)    Jean-Luc Godard
1962   Carabiniers (Les)    Jean-Luc Godard
1962   Rogopag    Roberto Rossellini, Jean-Luc Godard, Pier Paolo Pasolini, [etc.]
1962   Rogopag : Le nouveau monde    Jean-Luc Godard
1962   Vivre sa vie    Jean-Luc Godard
1963   Mépris (Le)    Jean-Luc Godard
1963   plus belles escroqueries du monde (Les)    Claude Chabrol, Roman Polanski, Jean-Luc Godard, [etc.]
1963   plus belles escroqueries du monde : Le grand escroc (Les)    Jean-Luc Godard
1964   Bande à part    Jean-Luc Godard
1964   Paris vu par    Jean-Daniel Pollet, Jean Rouch, Jean Douchet, [etc.]
1964   Une femme mariée    Jean-Luc Godard
1965   Alphaville, une étrange aventure de Lemmy Caution    Jean-Luc Godard
1965   Masculin féminin    Jean-Luc Godard
1965   Pierrot le fou    Jean-Luc Godard
1966   Deux ou trois choses que je sais d'elle    Jean-Luc Godard
1966   Made in U.S.A.    Jean-Luc Godard
1966   plus vieux métier du monde (Le)    Jean-Luc Godard, Franco Indovina, Mauro Bolognini, [etc.]
1966   plus vieux métier du monde : Anticipation ou l'amour en l'an 2000 (Le)    Jean-Luc Godard
1967   Amore e rabbia
La Contestation    Carlo Lizzani, Bernardo Bertolucci, Pier Paolo Pasolini, [etc.]
1967   Amore e rabbia : L'Amore
La Contestation : L'Amour    Jean-Luc Godard
1967   Chinoise (La)    Jean-Luc Godard
1967   gai savoir (Le)    Jean-Luc Godard
1967   Loin du Vietnam    Jean-Luc Godard, Joris Ivens, William Klein, [etc.]
1967   Loin du Vietnam : Caméra-oeil    Jean-Luc Godard
1967   Week-end    Jean-Luc Godard
1968   Cinétracts    Jean-Luc Godard, Alain Resnais, Chris Marker
1968   One + One    Jean-Luc Godard
1968   One american movie (one A.M.)    Jean-Luc Godard
1968   Un film comme les autres    Jean-Luc Godard, Groupe Dziga Vertov
1969   Luttes en Italie    Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin
1969   Pravda    Jean-Luc Godard, Jean-Henri Roger, Paul Burron
1969   Vent d'est    Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin
1970   Ici et ailleurs    Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville
1970   Jusqu'à la victoire    Jean-Luc Godard, Groupe Dziga Vertov
1970   Vladimir et Rosa    Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin
1972   Tout va bien    Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin
1975   Comment ça va ?    Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville
1975   Numéro deux    Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville
1976   Six fois deux, sur et sous la communication    Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville
1978   France, tour, détour, deux enfants    Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville
1979   Sauve qui peut (la vie)    Jean-Luc Godard
1981   Passion    Jean-Luc Godard
1983   Prénom Carmen    Jean-Luc Godard
1984   Détective    Jean-Luc Godard
1984   Je vous salue Marie    Jean-Luc Godard
1986   Aria    Nicholas Roeg, Charles Sturridge, Jean-Luc Godard, [etc.]
1986   Aria : Enfin il est en ma puissance    Jean-Luc Godard
1987   King Lear    Jean-Luc Godard
1987   Soigne ta droite    Jean-Luc Godard
1988   Français vus par... (Les)    Jean-Luc Godard, Werner Herzog, Luigi Comencini, [etc.]
1988   Français vus par... : Le dernier mot (Les)    Jean-Luc Godard
1989   Histoire(s) du cinéma    Jean-Luc Godard
1989   Histoire(s) du cinéma : fatale beauté    Jean-Luc Godard
1989   Histoire(s) du cinéma : la monnaie de l'absolu    Jean-Luc Godard
1989   Histoire(s) du cinéma : le contrôle de l'univers    Jean-Luc Godard
1989   Histoire(s) du cinéma : les signes parmi nous    Jean-Luc Godard
1989   Histoire(s) du cinéma : seul le cinéma    Jean-Luc Godard
1989   Histoire(s) du cinéma : toutes les histoires    Jean-Luc Godard
1989   Histoire(s) du cinéma : une histoire seule    Jean-Luc Godard
1989   Histoire(s) du cinéma : une vague nouvelle    Jean-Luc Godard
1989   Nouvelle vague    Jean-Luc Godard
1990   Allemagne, année 90 neuf zéro    Jean-Luc Godard
1991   Contre l'oubli    Chantal Akerman, René Allio, Denis Amar, [etc.]
1991   Contre l'oubli : Thomas Wainggai (Indonésie)    Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville
1992   Hélas pour moi    Jean-Luc Godard
1993   Enfants jouent à la Russie (Les)    Jean-Luc Godard
1994   JLG JLG    Jean-Luc Godard
1995   For ever Mozart    Jean-Luc Godard
1999   Eloge de l'amour    Jean-Luc Godard
2000   Moments choisis des Histoire(s) du cinéma    Jean-Luc Godard
2001   Ten minutes older : The Cello    Bernardo Bertolucci, Mike Figgis, Jiri Menzel, [etc.]
2001   Ten minutes older : The Cello : Dans le noir du temps    Jean-Luc Godard
2003   Notre musique    Jean-Luc Godard

en tant que : Scénariste

1960   Petit soldat (Le)    Jean-Luc Godard
1960   Une femme est une femme    Jean-Luc Godard
1961   Sept péchés capitaux : La Paresse (Les)    Jean-Luc Godard
1962   Carabiniers (Les)    Jean-Luc Godard
1962   Rogopag : Le nouveau monde    Jean-Luc Godard
1962   Vivre sa vie    Jean-Luc Godard
1963   Mépris (Le)    Jean-Luc Godard
1963   plus belles escroqueries du monde : Le grand escroc (Les)    Jean-Luc Godard
1964   Bande à part    Jean-Luc Godard
1964   Une femme mariée    Jean-Luc Godard
1965   Alphaville, une étrange aventure de Lemmy Caution    Jean-Luc Godard
1965   Pierrot le fou    Jean-Luc Godard
1966   Deux ou trois choses que je sais d'elle    Jean-Luc Godard
1966   Made in U.S.A.    Jean-Luc Godard
1966   plus vieux métier du monde : Anticipation ou l'amour en l'an 2000 (Le)    Jean-Luc Godard
1967   Amore e rabbia : L'Amore
La Contestation : L'Amour    Jean-Luc Godard
1967   Chinoise (La)    Jean-Luc Godard
1967   gai savoir (Le)    Jean-Luc Godard
1967   Loin du Vietnam : Caméra-oeil    Jean-Luc Godard
1967   Week-end    Jean-Luc Godard
1968   One + One    Jean-Luc Godard
1968   One american movie (one A.M.)    Jean-Luc Godard
1969   Pravda    Jean-Luc Godard, Jean-Henri Roger, Paul Burron
1969   Vent d'est    Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin
1970   Ici et ailleurs    Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville
1970   Vladimir et Rosa    Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin
1972   Tout va bien    Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin
1975   Comment ça va ?    Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville
1975   Numéro deux    Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville
1976   Six fois deux, sur et sous la communication    Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville
1978   France, tour, détour, deux enfants    Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville
1981   Passion    Jean-Luc Godard
1984   Je vous salue Marie    Jean-Luc Godard
1986   Aria : Enfin il est en ma puissance    Jean-Luc Godard
1987   King Lear    Jean-Luc Godard
1987   Soigne ta droite    Jean-Luc Godard
1988   Français vus par... : Le dernier mot (Les)    Jean-Luc Godard
1989   Nouvelle vague    Jean-Luc Godard
1990   Allemagne, année 90 neuf zéro    Jean-Luc Godard
1992   Hélas pour moi    Jean-Luc Godard
1993   Enfants jouent à la Russie (Les)    Jean-Luc Godard
1994   JLG JLG    Jean-Luc Godard
1995   For ever Mozart    Jean-Luc Godard
1999   Eloge de l'amour    Jean-Luc Godard
2003   Notre musique    Jean-Luc Godard

en tant que : Adaptateur

1959   A bout de souffle    Jean-Luc Godard
1965   Masculin féminin    Jean-Luc Godard
en tant que : Dialoguiste

1959   A bout de souffle    Jean-Luc Godard
1960   Petit soldat (Le)    Jean-Luc Godard
1960   Une femme est une femme    Jean-Luc Godard
1961   Sept péchés capitaux : La Paresse (Les)    Jean-Luc Godard
1962   Carabiniers (Les)    Jean-Luc Godard
1962   Vivre sa vie    Jean-Luc Godard
1963   plus belles escroqueries du monde : Le grand escroc (Les)    Jean-Luc Godard
1964   Bande à part    Jean-Luc Godard
1964   Une femme mariée    Jean-Luc Godard
1965   Alphaville, une étrange aventure de Lemmy Caution    Jean-Luc Godard
1965   Masculin féminin    Jean-Luc Godard
1965   Pierrot le fou    Jean-Luc Godard
1966   Deux ou trois choses que je sais d'elle    Jean-Luc Godard
1966   Made in U.S.A.    Jean-Luc Godard
1967   Chinoise (La)    Jean-Luc Godard
1967   Week-end    Jean-Luc Godard
1981   Passion    Jean-Luc Godard
1984   Détective    Jean-Luc Godard

en tant que : Auteur du commentaire

1966   Deux ou trois choses que je sais d'elle    Jean-Luc Godard
1967   Loin du Vietnam : Caméra-oeil    Jean-Luc Godard

en tant que : Producteur

1975   Comment ça va ?    Jean-Luc Godard, Anne-Marie Miéville
1984   Détective    Jean-Luc Godard

en tant que : Producteur délégué

1979   Sauve qui peut (la vie)    Jean-Luc Godard
1994   Lou n'a pas dit non    Anne-Marie Miéville

en tant que : Directeur de la photographie

1968   Cinétracts    Jean-Luc Godard, Alain Resnais, Chris Marker
1968   Un film comme les autres    Jean-Luc Godard, Groupe Dziga Vertov
1988   Français vus par... : Le dernier mot (Les)    Jean-Luc Godard

en tant que : Compositeur de la musique

1972   Tout va bien    Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin

en tant que : Monteur

1968   Un film comme les autres    Jean-Luc Godard, Groupe Dziga Vertov
1969   Pravda    Jean-Luc Godard, Jean-Henri Roger, Paul Burron
1969   Vent d'est    Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin
1970   Vladimir et Rosa    Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin
1979   Sauve qui peut (la vie)    Jean-Luc Godard
1981   Passion    Jean-Luc Godard
1983   Prénom Carmen    Jean-Luc Godard
1984   Je vous salue Marie    Jean-Luc Godard
1986   Aria : Enfin il est en ma puissance    Jean-Luc Godard
1987   King Lear    Jean-Luc Godard
1987   Soigne ta droite    Jean-Luc Godard
1988   Français vus par... : Le dernier mot (Les)    Jean-Luc Godard
1989   Histoire(s) du cinéma    Jean-Luc Godard
1989   Nouvelle vague    Jean-Luc Godard
1990   Allemagne, année 90 neuf zéro    Jean-Luc Godard
1992   Hélas pour moi    Jean-Luc Godard
1993   Enfants jouent à la Russie (Les)    Jean-Luc Godard
1994   JLG JLG    Jean-Luc Godard
1995   For ever Mozart    Jean-Luc Godard

en tant que : Interprète

1958   Paris nous appartient    Jacques Rivette
1959   A bout de souffle    Jean-Luc Godard
1959   Signe du lion (Le)    Eric Rohmer
1960   Petit soldat (Le)    Jean-Luc Godard
1961   Cléo de 5 à 7    Agnès Varda
1961   Soleil dans l'oeil (Le)    Jacques Bourdon
1962   Shéhérazade    Pierre Gaspard-Huit
1963   Mépris (Le)    Jean-Luc Godard
1964   Bande à part    Jean-Luc Godard
1966   Deux ou trois choses que je sais d'elle    Jean-Luc Godard
1966   espion (L')    Raoul Levy
1967   Loin du Vietnam : Caméra-oeil    Jean-Luc Godard
1968   One american movie (one A.M.)    Jean-Luc Godard
1969   Pravda    Jean-Luc Godard, Jean-Henri Roger, Paul Burron
1970   Vladimir et Rosa    Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Gorin
1978   Cinématon    Gérard Courant
1983   Prénom Carmen    Jean-Luc Godard
1987   King Lear    Jean-Luc Godard
1987   Soigne ta droite    Jean-Luc Godard
1993   Enfants jouent à la Russie (Les)    Jean-Luc Godard
1994   JLG JLG    Jean-Luc Godard
1996   Nous sommes tous encore ici    Anne-Marie Miéville
1999   Après la réconciliation    Anne-Marie Miéville
2001   Léaud l'unique    Serge Le Péron
2003   Notre musique    Jean-Luc Godard

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jeudi 06 décembre

Entretien avec Alain Platel, Fumiyo Ikeda et Benjamin Verdonck

Nine Finger

Quelle est l’origine de ce projet?
Fumiyo Ikeda: Il y a cinq ans, Anne Teresa de Keersmaeker m’a demandé si je ne voulais pas créer une pièce àpart, en dehors de ses propres chorégraphies que j’interprète depuis longtemps. Je ne savais pas vraiment commentm’y prendre. L’équipe de la compagnie Rosas m’a alors conseillée de choisir d’abord les personnes avec lesquellesj’avais envie de travailler plutôt qu’un sujet ou une musique. J’ai donc réfléchi dans ce sens et demandé àBenjamin Verdonck qui est acteur et performeur, et que je connais depuis quinze ans. Nous nous sommes rencon-trés sur un projet de film alors qu’il était encore au Conservatoire. Par ailleurs, j’avais depuis longtemps envie de travail-ler avec le chorégraphe Alain Platel, mais avec une équipe plus restreinte que dans ses propres pièces qui réunis-sent beaucoup de monde. Nous n’avions jamais eu d’occasion de ce genre jusqu’à aujourd’hui. L’une de nos plusgrandes difficultés a été de trouver des dates. Il nous a fallu beaucoup de temps pour caler nos emplois du tempsrespectifs et trouver des temps de répétition communs! Nous nous sommes d’abord retrouvés régulièrement, simple-ment pour discuter autour d’éléments divers. Alain nous faisait beaucoup parler de ce qui nous intéressait à cemoment-là, autour de l’actualité, des films, de la musique. Mais rien encore qui puisse présager de ce dont noustraitons dans la pièce. Tout était toujours très ouvert dans ces discussions. Nous ne savions rien encore lorsqueBenjamin a proposé un titre: Nine Finger.
Il avait alors déjà dessiné ce visage avec des larmes, qui est aujourd’huil’affiche du spectacle. Le premier jour de répétition, il a amené le livre d’Uzodinma Iweala (écrivain né à Washingtonde parents nigérians), qui raconte la guerre à travers les yeux et les mots d’Agu, un enfant-soldat.
Alain Platel, comment vous-êtes vous retrouvé dans ce projet?
Alain Platel: Quand Fumiyo m’a demandé si je voulais participer à cette création, je voulais d’abord m’assurer qu’ilne s’agissait pas d’un solo, car ce qui m’intéresse dans le travail est la dimension collective, la notion de groupe. Enmême temps, je connaissais le travail de Benjamin, et cela me rendait très curieux de voir comment des caractèressi différents, presque à l’opposé, pouvaient créer ensemble. Nous avons d’abord, à travers nos rencontres régulières,cherché à trouver un sol commun. Quand Benjamin a proposé de travailler sur ce livre de l’enfant-soldat, une autrequestion s’est posée à nous.
A-t-on le droit en tant qu’Européen de prendre cette parole à notre compte, d’en faireune pièce?
Nous avons donc cherché comment raconter cette histoire. Et comme le sujet traite de l’insupportable, ilfallait aussi être certain de pouvoir transmettre ce propos et cette langue au public. Le texte seul, dans sa violence,faisait très peur. Nous avons demandé à d’autres personnes de nous rejoindre dans ce processus et nous leur avonsmontré des étapes du travail. Leurs réactions nous ont encouragés dans cette voie.Choisir un texte comme celui-ci, c’est aussi une forme d’engagement. Chacun est lié à ce qui se passe dans lemonde. C’est pourquoi nous avons décidé d’intégrer cette histoire avec des éléments plus personnels, notammentautour du sentiment d’impuissance que l’on ressent lorsque l’on est confronté au témoignage de cette réalité. D’unpoint de vue simplement humain, individuel. Cela nous a permis d’introduire un espace entre notre regard extérieursur cette réalité, et le sujet du livre. La présence de Fumiyo fait le lien entre les deux.
Comment vous est venu le titre de cette pièce Nine Finger?
Benjamin Verdonck: En fait, c’est une association. Au mot “finger”, il manque volontairement un “s”. C’est cette idée qui m’intéressait. Après nos discussions, il me semblait que ce titre reflétait la question qui occupait nos temps derencontre: comment se positionner envers l’actualité, avec notre langage. Nine Finger, “neuf doigt” et ce quelquechose qui manque, me semblait être une image adaptée à ce projet à venir. Cette image, je l’ai représentée par undessin, un visage et des larmes. Sans encore avoir une idée très précise de ce que nous allions faire, puisque nousn’avions pas encore commencé les répétitions. Mais il y avait pour moi cette direction qui s’esquissait à travers noséchanges. Même aujourd’hui, après la création, j’ai vraiment l’impression que cette pièce est en fait très fidèle à cepremier temps du processus de travail. Nous ne sommes pas partis du texte, nous avions commencé avant. Mais nous avons immédiatement été tous les trois d’accord sur l’idée de le mettre en scène. Cette décision a évidemment enclenché un autre type de travail et de questionnement.
Comment traiter par l’esthétique un propos aussi cru etdifficile, qui témoigne d’une histoire à laquelle nous sommes liés mais qui n’est pas la nôtre?
Nous vivons dans cequ’on appelle un pays riche. Nous ne vivons pas en Afrique et en général l’idée que nous pouvons nous en fairepasse par les images diffusées par les médias. Nous avons cherché comment nous pouvions nous situer, quelleplace pouvait être la nôtre face à cette réalité.
Fumiyo Ikeda: En fait, en reprenant ce texte à notre compte, ce que nous essayons de dire, c’est que nous sommestous concernés par la guerre et la violence. Cela n’arrive pas qu’aux autres. Nous ne pouvons pas faire comme sicela n’existait pas parce ce que cela se passe loin de chez nous.

Vous avez chacun un parcours différent et cette pièce vous réunit pour la première fois tous les trois, comment avez-vous travaillé avec Alain Platel?
Benjamin Verdonck: Nous avons essayé de dire ce nœud qui nous prend au ventre quand nous nous tenons informésde ce qui se passe dans le monde. Très concrètement, Alain m’a demandé de jouer la réaction physique du texte,d’évoquer ce que j’en ressentais et non pas de jouer un enfant-soldat. De travailler plutôt sur ma propre relation,intime, au personnage de l’enfant-soldat. J’ai surtout étudié comment je réagissais à ce qu’il disait.Fumiyo Ikeda: C’est surtout un travail sur la distorsion. De la manière dont c’est écrit. On a l’impression qu’il y a toujoursun décalage entre les mots, le temps, les actions et les émotions. C’est un drôle de sentiment. C’est très physique. Le texte raconte assez, nous cherchons plutôt à tenir, à abstraire.
Benjamin Verdonck: La position d’Alain nous accompagne beaucoup, il cherche surtout à écouter les gens avec lesquels il collabore, à faire émerger ce qu’ils ont en eux. Je pense qu’il a vraiment travaillé à partir de nos envieset de nos façons d’être. Dès le premier jour des répétitions, il était très clair que j’allais intervenir à partir du texte,avec un micro, Fumiyo avec la danse. Mais nous nous sommes beaucoup interrogés sur la manière de traiter cesujet. Nous avons cherché à préserver un mouvement même dans le jeu, entre être dedans et dehors, l’expression etla retenue. Cela nous semblait très important autour de ce sujet et aussi dans la relation au public car ce n’est pasune pièce faite pour plaire, le sujet est très dur, cru et direct. Il y a une sorte d’impossibilité à dire, à nommer avec un tel propos, que l’on essaie pourtant de donner à entendre, réfléchir, partager.

Fumiyo Ikeda: Nous avons sélectionné et intégré plusieurs séquences de texte. Ensuite, nous avons cherché commentmettre en relation le jeu et le mouvement, le théâtre et la danse, en évitant de simplement alterner, ou passer d’unlangage à l’autre. Il nous fallait trouver des liens entre les deux sans être illustratif et en restant entre des élémentsconcrets et des figures abstraites. Il est clair que même pour Alain, la présence du texte apportait une structure quenos travaux respectifs ne nous apportent pas d’habitude. On a travaillé avec le moins de matériel possible. Lesimprovisations, les listes de mots-clés, le travail avec les objets nous ont surtout aidé à chercher des possibilités, desmatériaux pour la pièce.

Fumiyo Ikeda est danseuse et Benjamin Verdonck, acteur. De quelle façon avez-vous traité ces différences de langage?
Alain Platel: Ils ont surtout cherché ensemble comment trouver des liens. Ils voulaient aussi avoir des moments dansésà deux. Si Benjamin est un acteur très engagé physiquement, sa manière de bouger n’a évidemment rien à voir avec celle de Fumiyo, qui est très élaborée. Mais la confrontation entre les deux est très belle, touchante. Le matériel gestuel a été développé avec elle. De son côté, Benjamin a travaillé sur une manière de parler qui suggère plu-tôt qu’elle ne raconte. Elle est aussi liée à l’écriture. L’anglais utilisé par l’auteur est celui d’un enfant, un langage élémentaire avec beaucoup d’onomatopées. Les mots sont très liés aux sons. Ce qui nous a beaucoup intrigué. Parla suite, nous avons fait le choix des passages que nous voulions raconter, et qui sont devenus des scènes. En travaillant sur l’état de confusion donné par le texte, nous avons élargi la dimension de ce récit, qui est au singulier,en donnant à chaque scène une perspective plus générale. Le matériel gestuel et textuel a été redistribué entre euxdeux et la parole a été traitée au même niveau que le corps. Les mots sont relayés par le mouvement ou les actions. À travers cette pièce nous ne cherchons évidemment pas à convertir ou culpabiliser le public. L’idée c’est toujours de partager un sentiment.

Propos recueillis par Irène Filiberti en février 2007

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Musique:les Managers et leurs statuts, une question d’auteur …

1 Introduction :

La fonction et le rôle du « manager» d’un groupe de musique sont souvent sujets à discussion dans la filière musicale. Cela provient en partie du fait de l’absence de législation précisant le statut du manager (salarié, profession indépendante, société …) ainsi que de ses différentes activités professionnelles.

En effet, à la différence de l’agent artistique, qui lui possède un statut et dont s’inspirent pourtant sur un certain nombre de points les managers, (contrat avec les artistes, pourcentage de commission …), ces derniers sont tenus de prendre des libertés avec le cadre légal.

Pour autant, le manager, contrairement à l’agent artistique, cumule plusieurs fonctions qui nécessitent des connaissances et des compétences autres que commerciales et de placement. À la connaissance de l’environnement du spectacle (lieux de diffusion, festivals, producteurs …), du secteur phonographique (édition, distribution, production), s’ajoutent le droit des artistes (intermittence, droit d’auteurs et droits voisins …), de la communication (élaboration d’un book, réseau des médias …), de la technique (sonorisation, lumière, régie …) et de l’artistique.

Il s’agit bien d’une activité professionnelle riche et légitime dans le contexte actuel. Mais elle se retrouve cependant au carrefour de plusieurs métiers déjà existants et réglementés (éditeur, attaché de presse, régisseur de tournée, chargé de production, agent artistique …).

La question des modes de rémunération des managers (commissions, salaires), préalable indispensable à toute reconnaissance professionnelle, est par conséquent « sensible » et complexe. Un des usages de la profession est la possibilité de percevoir un complément de rémunération à travers un pourcentage sur le montant des droits d’auteurs qui revient aux dits auteurs.

Il s’agit là d’une problématique qui comprend aussi bien des données économiques, que juridiques et philosophiques. La nécessité de définir et de distinguer les sources de revenus est fondamentale aussi bien pour les artistes/auteurs que pour les personnes qui travaillent avec et pour eux, en l’occurrence les managers.

II historique du droit d’auteur :

Le droit et les lois qui composent le droit d’auteur sont les fruits d’une longue histoire culturelle, politique, économique et philosophique. C’est la raison pour laquelle il convient de se retourner sur la longue histoire du droit d’auteur. Cet article ne faisant pas défaut à son esprit, cette partie s’appuie principalement sur les recherches et écrits de l’ouvrage « Bruits » de Jacques Attali.

Dès 460 avant JC, Diagoras, philosophe et compositeur grec, faisait état d’avoir été dépossédé des « inventions issues de son esprit » . En fait, la notion de droit d’auteur en tant que produit et propriété intellectuelle dont seront issus des revenus commerciaux, est apparue avec le développement de la représentation publique au XVI siècle en France à travers l’essor de l’oratorio (textes religieux et laïc qui accompagnent la musique sacrée) et de l’opéra.

C’est ainsi que la représentation musicale deviendra progressivement un « bien marchand ». Première étape avant l’aboutissement dans les années 60 de « la culture de masse » et de la société de consommation où la musique en tant que valeur économique et sociétale tiendra une place importante.

Mais revenons un peu en arrière. Au XIIème siècle , après de longues et sanglantes guerres, la paix s’installe en Europe. Les routes et chemins y deviennent notamment plus sûrs. La musique est à l’époque l’apanage du jongleur . Le jongleur peut jouer aussi bien pour une noce paysanne que pour le seigneur du coin.

Toujours au XIIème siècle dans le Limousin, des princes poètes à leurs heures « oisives », donnent naissance à l’esprit courtois. Ils écrivent des libellés amoureux et composent des mélodies. Sans le savoir, ils posent les premières pierres, non de l’église romaine, mais de la musique savante.

« L’œuvre musicale appartient au seigneur qui l’a écrite ou commandée. Encore cette propriété est-elle abstraite :Il ne pense ni à la céder, ni à la commercialiser. Pas un noble n’achète la musique d’un autre ; chacun préfère jouer la sienne ou celle de ses jongleurs/ménestrel libre de droit » écrit Attali .

Le ménestrel, à la différence du jongleur, est « employé» dans les cours de France et d’Allemagne (Ménestrel provient de « ministérialis » qui signifie fonctionnaire). La musique est dès lors un instrument du pouvoir, ce qui faisait dire à Molière dans le Bourgeois Gentilhomme « Sans la musique, un état ne peut subsister » voire exister.

En Italie et dans les Flandres, ainsi qu’en Angleterre, la bourgeoisie prend de plus en plus de poids. Certains jongleurs commencent à louer leurs services à d’autres qu’aux seigneurs et aux paysans (marchands ou des communes). En réaction, les ménestrels s’organisent alors en confrérie (comprenant une caisse de retraite et de maladie, des tarifs fixés par les règlements municipaux) sur le modèle des métiers d’artisanat et du commerce. Il est même créé et légiféré un monopole pour les mariages et les cérémonies de famille qui exclut les jongleurs.

Le Premier règlement de cette corporation de musiciens date de 1321. À partir du XIV siècle, ils deviennent des « entrepreneurs » qui proposent leurs services en qualité d’interprètes. Qui dit que les musiciens sont par nature dénués d’esprit d’organisation ?

Avec l’arrivée de l’imprimerie (1450), la musique se transforme en « marchandise » et sa valeur se traduit en monnaie. En effet jusque-là, l’œuvre appartenait soit au couvent, soit à l’église ou au seigneur qui l’avait commandée. Personne ne pensait l’acheter. Avec l’imprimerie, c’est la possibilité de produire et de vendre des partitions. Cela aura par ailleurs une influence esthétique majeure sur la façon de jouer qui était alors fortement liée à l’improvisation et à la mémoire du musicien. Cela apportera de même une rigueur de jeu de la part de l’interprète et également une nouvelle exigence d’écoute de la part de l’auditeur.

Et surtout, un nouveau métier voit le jour : l’éditeur de musique. Ce dernier achète l’œuvre à l’auteur et vend les partitions. En revanche ni lui, ni l’auteur ne sont rémunérés quand des interprètes représentent l’œuvre en public. Toujours est-il qu’un nouveau concept se manifeste : la propriété de l’auteur sur son œuvre et l’arrivée d’un entrepreneur (l’éditeur) qui puisse la « vendre » avec son autorisation.

Observons qu’à cette époque, certains musiciens en Italie et en Angleterre obtiennent le droit d’imprimer leurs œuvres sans passer par un éditeur. Cela n’est pas le cas en France où l’on peut s’inquiéter du pouvoir absolu des éditeurs. Ceux-ci n’ont pas de limite de temps et possèdent le monopole de la vente de partitions puisqu’en 1527, l’édition musicale en France obtient le droit exclusif d’imprimer la musique et de vendre des partitions à des interprètes (amateurs ou professionnels) sans droit de suite pour l’auteur.

Deux éditeurs (Roy et Ballard) obtiennent même le 16 février 1552, le privilège perpétuel d’imprimer toute la musique vocale et instrumentale. Bien entendu, cela ne concerne que les oeuvres savantes. Aucun droit n’est encore reconnu à ce moment pour les musiques populaires dont personne n’a d’ailleurs l’idée de les imprimer et encore moins de les commercialiser.

Pour autant, les auteurs considèrent déjà l’éditeur comme un simple locataire de l’œuvre. Une décision du roi du 13 août 1703 finira par leur donner raison « Tout privilège éternel d’édition est nul de plein droit ». « Au bout d’un certain temps » comme dirait Fernand Raynaud, l’œuvre doit revenir à l’auteur. Reste à préciser à partir de quel moment et pour quelle durée.

Une jurisprudence va permettre de clarifier cette situation de « bail locatif ». Une Ordonnance du conseil de Lyon datée du 25 octobre 1711 interdit formellement aux marchands et aux ouvriers de fabrique de soierie « de voler, vendre, prêter ou se servir de dessin de fabrique qui leur sont confiées ». La notion de contrefaçon et le droit moral font leur entrée dans l’espace judiciaire. Peu de temps auparavant, en 1710 en Angleterre, le décret « statute of Anne» attribue la propriété des copies des livres et autres écrits à leurs auteurs pour une période limitée.

Poursuivons cette évolution historique et législative : « Le 21 mars 1749 les éditions Ballard se voient refuser par Louis XV un privilège général pour l’impression musicale ; le conseil du roi reconnaît l’insaisissabilité des œuvres musicales qui appartiennent aux auteurs sauf les opéras, sur lesquels l’Académie royale exerce encore sa propriété ».

À la fin du 18 ème siècle, les chanteurs de rue vendent leurs textes à la volée, ce dont s’aperçoivent avec intérêt les éditeurs. Après un long travail de lobbying, ils obtiennent que les privilèges d’impression et d’édition s’appliquent également aux chansons et à l’art populaire.

En tout état de cause, ces différentes législations reviennent à proclamer la séparation de la propriété de l’œuvre de celle de la partition. Car l’œuvre existe en soi puisqu’elle peut être cédée à différents éditeurs.

La pensée et philosophie des Lumières vont avoir une influence énorme en faveur des auteurs-compositeurs. Nous pouvons citer Diderot et sa « lettre sur le commerce de la librairie » (1763) : « Est-ce qu’un ouvrage n’appartient pas à son auteur autant que la maison ou son champ ? Est ce qu’il n’en peut aliéner à jamais la propriété ? L’auteur est maître de son ouvrage, ou personne dans la société n’est maître de son bien. Le libraire le possède comme il était possédé par l’auteur, il a le droit incontestable d’en tirer telle partie qui lui convient par les éditions réitérées ».

Le 13 janvier 1791, à l’initiative de Beaumarchais avec le soutien de Mirabeau et de Robespierre, une loi est promulguée sur la liberté des théâtres qui réaffirme les droits des auteurs sur leurs œuvres. Elle interdit la contrefaçon et la représentation d’œuvres théâtrales sans l’autorisation des auteurs ou de leurs ayants droits jusqu’à 5 ans après leur mort.

Par ailleurs, Maître Chapelier, avocat à Rennes et président du comité constitutionnel, proclame solennellement que la propriété littéraire et artistique « est la plus sacrée, la plus légitime, la plus inattaquable et la plus personnelle des propriétés ». Sacralisation de l’artiste ou de l’auteur ? À vous de juger…

Enfin le 8 mars 1791 est créé un bureau des perceptions des droits des auteurs et compositeurs dramatiques. Puis, le 10 juillet 1793, la loi s’étend autant au musicien, qu’au peintre, qu’au graveur et qu’à l’auteur. La propriété intellectuelle est limitée dans un premier temps, à la durée de vie des auteurs. Qu’importe, la loi ne sera pas appliquée en raison de la dérive dictatoriale de la Révolution Française et des années de terreur qui suivront. Mais une nouvelle fois sont posés les fondements actuels et modernes du droit d’auteur français.

Comme nous avons pu le constater, la musique et sa représentation dans la sphère publique engendrent des enjeux économiques et financiers réels. Et pourtant, il existe une véritable difficulté à circonscrire la musique, en dépit de son activité commerciale, au secteur marchand et économique classique.

Pour l’économiste libéral Adam Smith : « une œuvre musicale ne crée de richesses que si elle augmente le salaire réel de celui qui la produit et/ou le profit de celui qui fournit le capital. Un musicien est productif que s’il provoque la vente de partition et de place de concert ». Pour lui le prix d’un billet ne dépend pas de la valeur esthétique de l’œuvre jouée mais bien de l’offre et de la demande du public.

Il convient de faire remarquer que la musique tout comme le théâtre n’obéit pas aux lois économiques libérales classiques. On peut la donner (la musique) sans la perdre et son usage ne la dégrade pas. Une œuvre musicale plus que la peinture ou la sculpture est par essence immatérielle car elle peut être écouté et reproduite sans un quelconque support physique.

Pour Karl Marx, « Un travailleur n’est productif que s’il fabrique un objet matériel ou un service vendu avec profit par des capitalistes ». Un chanteur n’est donc productif que s’il est le salarié d’un patron, d’un compositeur ou d’un éditeur.

Karl Marx poursuit « Une chanteuse qui chante comme un oiseau est un travailleur improductif. Lorsqu’elle vend son chant, elle est salariée ou marchande. Chanteuse engagée pour donner des concerts et rapporter de l’argent, elle est un travailleur productif car elle produit directement du capital ».

Qu’elles soient libérales ou marxistes, ces théories sont en contradiction avec le droit d’auteur. Parfois pertinentes lorsqu’elles concernent l’interprétation et la diffusion d’une œuvre à un moment donné, elles ne prennent pas en compte le rapport et le travail de l’auteur/compositeur, ni de l’auto-production. Pour ne citer que cet exemple, Chopin ne vivait que par les leçons de piano qu’il enseignait et non par ses œuvres pourtant jouées de son vivant.

La distinction économique entre l’interprète et le compositeur va s’opérer début 1848. Un auteur de chanson Emile Bourget et deux auteurs de comédie Paul Henrion et Victor Parizot entendent à leur grande surprise au « caf conc les ambassadeurs » une chanson du premier, et deux sketch des seconds. Ces oeuvres sont interprétées sans leur accord par un chanteur et un comédien. Par conséquent, ils refusent de payer l’addition et réclament leur paiement en tant qu’auteurs.

Le 3 août 1848 le tribunal leur donne raison et le jugement sera confirmé par la cour d’appel du 26 mars 1849 en application de la loi de 1793.

« Toute représentation publique d’une œuvre quelle qu’elle soit ne peut avoir lieu sans le consentement financier et moral de l’auteur ou de son représentant à qui elle doit apporter une rémunération indépendante des autres frais même en cas de spectacle gratuit ou déficitaire »

C’est ainsi que ces derniers décident de fonder en 1850 la Sacem, qui correspond à l’explosion de la musique populaire (chanson). Il faudra pourtant attendre 1957 et le code de propriété intellectuelle qui assure que « l’auteur d’une œuvre de l’esprit jouit sur cette œuvre de l’esprit du seul fait de sa création d’un droit de propriété » pour que soit enfin gravée dans les « tables de la loi » la philosophie du droit d’auteur.

II Juridique

Comme nous l’avons vu, un ensemble d’événements historiques, philosophiques et économiques a façonné la législation liée aux auteurs et à leurs œuvres.

Pour rappel, la loi du 11 mars 1957 inscrite dans le code de la propriété intellectuelle (CPI) et les modifications apportées par celle du 3 juillet 1985 (Droits voisins) reconnaissent aux auteurs et interprètes des droits patrimoniaux et moraux.

Ce canevas de textes législatifs détermine et délimite les conditions d’exercice (durée d’exploitation de 70 ans après la mort de l’auteur) et de rémunération des auteurs ainsi que de certains contrats (édition, représentation, adaptation audiovisuelle…).

Le droit moral regroupe les concepts juridiques suivants : la divulgation de l’œuvre (les conditions de diffusion), le respect de l’œuvre, son retrait. Ce droit est perpétuel, inaliénable, imprescriptible. Lorsque la rappeuse Keny Arkana attaque le FN pour l’utilisation de son titre « Nettoyage au Kärcher » dans un cadre politique et de propagande, elle fait jouer son droit de propriété morale lié à sa création/travail artistique.

Les droits patrimoniaux, eux, fixent le cadre de la rémunération légale et sont, selon le CPI, « l’exploitation d’une oeuvre cédée par un auteur en contrepartie d’une rémunération ». On en reconnaît deux principaux : le droit de représentation (spectacle, télédiffusion, discothèque…), et le droit de reproduction ou fixation mécanique (disque, DVD). Un troisième, moins connu, est celui du droit d’adaptation appelé aussi reprise ou traduction. L’interprétation par Franck Sinatra du morceau « Comme d’habitude » de Claude François en est une bonne illustration.

À cela s’ajoute la rémunération légale pour copie privée dont le téléchargement et le développement de la musique en ligne posent un certain nombre de problèmes d’application et de philosophie notamment par rapport au principe de gratuité de l’écoute en ligne.

Sur un plan uniquement juridique, il est nécessaire de savoir que :

Sauf exception strictement prévue (L122-5 L 311-1 du CPI), celui qui désire exploiter une œuvre (reproduction ou représentation) doit obtenir l’autorisation de l’auteur, qu’il soit un tourneur, un agent artistique ou bien un éditeur. Ceux-ci ne peuvent en aucun cas contractualiser avec une autre personne morale ou physique l’utilisation d’une oeuvre s’ils n’ont pas l’accord de son auteur.

Les articles L111-1 et articles L113-1 précisent que « la qualité d’auteur appartient, sauf preuve contraire, à celui ou ceux sous le nom de qui l’œuvre est divulguée »

Le Titre III (exploitation des droits) du CPI indiquent également que les droits de reproduction et de représentation peuvent êtres cédés (cession) à un tiers (éditeurs, diffuseurs) à titre gratuit ou onéreux.

L’article L 131-3 fait état de mentions distinctes dans l’acte de cession et du domaine d’exploitation des droits cédés qui doivent êtres limités quant à leurs étendues (territoire et durée), leurs destinations, aux lieux et à leurs durées d’exploitation. Par exemple l’œuvre d’un auteur peut en effet être cédée pour être diffusée sur le seul territoire français et ce pour 5 années. Essentiel, l’article L131-4 formalise le principe de rémunération en contrepartie de la cession des droits de l’auteur.

C’est ainsi que les seuls contrats possibles et énoncés dans le CPI (chapitre II) entre un auteur et un tiers sont :

Le contrat d’édition (L 132-1 à L132-7)

Le contrat de représentation (L132-8 à L132-22)

Le contrat de production audiovisuelle (L132-23 à L 132-30)

Le contrat de commande pour une publicité (L132-1 à L132-33)

Ce qui signifie que tout autre contrat, comme certains contrats de « management » qui intègrent des questions d’exploitation et de rémunérations en lien avec les droits d’auteurs, est nul et non avenu au regard de la législation actuelle.

L’excellent ouvrage de Pierre-Marie Bouvery « les contrats de la musique », s’il ne nie pas les pratiques de la profession, apporte quelques règles de prudence (juris-prudence) à observer.

En ce qui concerne la question du pourcentage des managers, Bouvery souligne que :

« En principe, seules les rémunérations issues des contrats négociés par le manager pendant la durée du mandat donnent lieu au versement de la commission. Certains contrats prévoient toutefois que cette commission s’applique aux œuvres et enregistrements créés et réalisés pendant la durée du contrat. La commission du mandataire (le manager) étant la contrepartie effective, il convient d’être vigilant sur la validité de ce type de clause ».

En principe seules les rémunérations liées à l’exploitation de l’œuvre et des enregistrements qui ont fait l’objet d’une intervention du manager – et non à toutes celles créées pendant l’exécution du mandat – peuvent à priori constituer l’assiette de la commission du mandataire »

En clair, la commission du manager doit correspondre à un travail réel et effectué qui pourrait être celui d’un éditeur ou bien d’un producteur.

Bouvery poursuit sur ce sujet : « Il est parfois prévu qu’en ce qui concerne les redevances dues au titre de l’exploitation des oeuvres de l’artiste, le manager percevra sa commission uniquement sur la part éditoriale. Cela signifie que le manager doit négocier avec l’éditeur un reversement commercial sur les recettes qui reviennent à l’éditeur. Les redevances des droits d’auteurs revenant à l’artiste étant libre de toute commission ». On peut regretter que peu d’éditeurs acceptent de négocier avec un manager un reversement commercial, quand bien même son travail est effectif et nécessaire.

D’un point de vue fiscal, les droits d’auteurs pour l’administration relèvent des BNC (bénéfices non commerciaux). Ceux-ci comprennent les bénéfices des professions libérales, les redevances perçues par les artistes (vente de CD, DVD ….), la rémunération équitable sur la copie privée, les droits d’auteurs perçus pas les écrivains et compositeurs (Art 92.2 3 du code général des impôts). L’exception étant que, les droits d’auteurs peuvent relever du traitement de salaires si l’auteur reçoit une rémunération par un tiers (SACEM, éditeurs …).

D’où l’interrogation légitime : sous quel régime un agent artistique ou un manager déclare ses revenus de commission ayant pour source les droits d’auteurs de l’artiste dont il gère les intérêts. En tant que salarié de l’artiste ou de l’éditeur ? Ou bien en tant qu’indépendant (profession libérale) ?

III Problème structurel du Manager

En fait, il existe une problématique « structurelle » et lexicale de l’activité de manager. Ce terme recouvre de surcroît des réalités bien différentes selon les cas (manager, secrétaire artistique, consultant en gestion de carrière, régisseur de tournée …) Ce dernier, disons le clairement afin d’éviter tout procès d’intention, a un rôle et une fonction prépondérante dans le développement réussi d’une carrière d’artiste. Et la grande majorité d’entre eux sont des passionnés qui « mouillent le maillot » et dont la probité n’a pas à être remise en cause.

Comme cela a été évoqué en introduction, le manager est celui qui coordonne, anticipe et élabore des stratégies, des moyens à mettre en place pour l’artiste (groupe) avec l’ensemble des acteurs et partenaires du secteur musical et audiovisuel (producteur spectacle, éditeurs, disques, médias, société civiles ….). On pourrait donc considérer comme « normal » qu’il puisse, en raison de l’étendue de son travail, percevoir un revenu sur l’ensemble des revenus de l’artiste dont il s’occupe. Sauf que cela reviendrait à admettre que tous revenus et ressources générées par l’artiste ne possèdent pas de spécificité, ni de différences de traitement quant à leurs origines.

En fait le manager est confronté à deux logiques économiques : l’une « entreprenariale » et l’autre salariale.

En effet, étant simultanément sur plusieurs champs économiques, c’est lui qui met en action et en initiative le travail mené avec un artiste, sans qu’il soit assuré d’un retour sur son investissement.

En ce sens, il y a une très forte cohérence lorsque certains managers montent des structures privées de management et de production. Mais encore faut-il avoir les moyens de le faire. Ce qui, en début de carrière et dans un secteur difficile économiquement, n’est pas toujours possible ou confortable.

C’est la raison pour laquelle, le manager se fait régulièrement rémunérer en tant que salarié sous le régime de l’intermittence (plusieurs employeurs). Soit en qualité de régisseur de tournée, soit en tant que chargé ou assistant de production … Toutefois si un manager, pour son travail effectué, doit percevoir un pourcentage sur l’ensemble des revenus de l’artiste, il serait cohérent que cela soit pour des prestations de service et en qualité de mandataire. Et par conséquent en tant que non-salarié.

On le voit, cela nécessite un positionnement clair et assumé de la part de la profession, avec toutes les difficultés que cela comporte sur le plan économique et social. Le manager est-il un employeur, un prestataire ou bien un salarié ? Selon son champ d’intervention, qui va au-delà d’une simple activité de placement (négociation d’un contrat phonographique, travail de démarchage pour trouver des concerts, recherches de partenaires financiers …), il se retrouve régulièrement dans plusieurs situations et cadres professionnels.

Observons que depuis peu (31 décembre 1992), les agents artistiques peuvent être producteur de spectacles sous la condition expresse qu’ils ne puissent percevoir une commission de mandataire sur la distribution du spectacle qu’ils produisent. Tout comme la SACEM et la SACD, qui tolèrent que l’agent perçoive 10% des droits d’auteurs avec toutes les réserves que l’on peut avoir au regard du CPI. En revanche, à la différence de la majorité des managers, les agents artistiques assument leurs positions en tant qu’entrepreneurs (profession libérale ou gérant de société).

Le droit d’auteur est une ressource financière supplémentaire soit pour des personnes qui sont dans une « survie économique », soit dans une recherche maximum de profits. De là à tarir la source en ponctionnant sur les droits de ceux (auteurs) qui sont à l’origine de nos métiers (managers, producteur, diffuseurs, attachés de presse, journaliste, sociétés civiles …), il y a là un risque de nivellement par le bas et une confusion des rôles qui ne servira ni les intérêts des artistes, ni de la création, que cela soit de bonne ou de mauvaise foi.

Le droit d’auteur est un dû pour les créateurs, faisons en sorte qu’il ne devienne pas une dîme « culturelle » dont ils seraient redevables envers l’ensemble de la chaîne de la production musicale (médias, manager, producteur de spectacles…).

En conclusion, la question des commissions sur les droits d’auteur par les managers, inspire un sujet beaucoup plus large que celui de la musique et du spectacle. Cela prouve la difficulté de mener de front une activité d’entrepreneur rentable sur un plan économique comportant un minimum de protection sociale (retraite, sécurité sociale). Les attachés de presse ou les avocats, par exemple, pourraient en témoigner également. La remise en cause du régime du salariat et l’incitation (fondée ou non, libérale ou libertaire) à développer sa propre activité professionnelle sont les deux faces de la même pièce qui se repoussent et s’attirent.

Un modèle mixte mêlant un revenu salarial et de prestataire devrait pouvoir être proposé et encadré dans certains secteurs d’activités économiquement fragiles comme celui du spectacle. Il y a là de vrais enjeux aussi bien professionnels que sociaux sur lesquels l’ensemble de la profession devrait réfléchir et surtout s’approprier.

Marc Bouchet

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mardi 04 décembre

Les incendiaires.Pamphlet contre les paradigmes économiques des banques centrales

Les banques centrales dépassées par la globalisation.
Patrick Artus
Éditeur : Perrin
résumé par André BERNAY

Les attaques répétées du chef de l’État contre la politique de la Banque Centrale européenne, nouveau bouc émissaire du déficit de croissance et du manque de compétitivité de la France, trouvent un relais théorique dans cet essai de Patrick Artus, dont le titre provocateur, voire populiste, cache une synthèse originale sur le système monétaire international et ses mécanismes.

La fin de l’inflation

Le rejet actuel de la Banque Centrale européenne (BCE), à la fois par les citoyens qui la tiennent pour responsable de la vie chère et par les politiques qui accusent la confusion entre indépendance et irresponsabilité , reflète l’inadaptation de la politique monétaire au contexte macro-économique. Cette déduction est bien évidemment infondée. D’une part la perception de l’inflation est systématiquement supérieure à la dérive de l’indice des prix, comme le montre le petit module qui vous permet de calculer votre "propre inflation" sur le site de l’INSEE. D’autre part l’insistance de certains États membres pour obtenir une politique monétaire plus souple cache le souci de réduire l’endettement public sans réaliser les réformes structurelles qui s’imposent.

Quoi qu’il en soit, les inquiétudes des citoyens et des politiques alimentent le débat public sur la légitimité des banques centrales. Pour Patrick Artus, le système institutionnel des banques centrales, conçu pour lutter contre l’inflation des années 1970, n’est plus en mesure de répondre aux risques financiers et bancaires d’une économie globalisée. L’ouverture des économies, le faible coût du travail et le surinvestissement dans les pays émergents crée une pression à la baisse sur les prix des biens et des services. Cet environnement déflationniste conduit à une panne de la croissance, dissimulée par l’accroissement de l’endettement des ménages. Ainsi l’inflation "monétaire", c'est-à-dire la dérive des prix liée à une augmentation de la liquidité en circulation, "a été éradiquée par l’arrivée des pays émergents" . L’inflation actuelle a pour origine deux facteurs indépendants de la politique monétaire. D’une part la tension sur le marché des matières premières (forte demande chinoise, risques sur l’offre) tire les prix de l’énergie, des métaux et des produits alimentaires à la hausse. D’autre part l’inflation dans les services provient des moindres gains de productivité par rapport au secteur industriel (effet Balassa-Samuelson).

Le retour vers une économie inflationniste n’est envisageable que dans l’hypothèse d’un renfermement protectionniste ou d’une hausse des prix de services protégés de la concurrence internationale (comme les services financiers en Grande Bretagne qui représentent 21% de l’emploi). Ces hypothèses apparaissent peu crédibles pour la zone euro.

L’inefficacité et les effets pervers de la politique monétaire

Le ciblage de l’inflation est une politique, au mieux inefficace, au pire déstabilisatrice.

L’accumulation de réserves de change par les pays émergents a fortement accru la liquidité en circulation sur les marchés financiers mondiaux. Les banques centrales ne contrôlent donc plus qu’une faible part de la liquidité mondiale. Cette liquidité, investie sur les marchés financiers internationaux, maintient les taux longs à des niveaux historiquement faibles et réduit les capacités de contrôle des banques centrales.

L’hétérogénéité des zones monétaires implique également une forte asymétrie de l’effet de la politique monétaire. En Europe comme aux États-Unis, les cycles de croissance divergent entre les régions si bien qu’une même politique monétaire, disons restrictive, peut éviter la surchauffe dans une zone de forte croissance et simultanément plonger dans la récession une zone déjà en difficulté. Cet effet pervers est compensé aux États-Unis par une forte redistribution fiscale. Un tel mécanisme au sein de l’Union européenne nécessiterait une très forte augmentation du budget de l’Union et un fédéralisme fiscal auquel les États membres ne sont pas prêts. Toutefois la principale source d’inefficacité de la politique monétaire demeure l’hétérogénéité des modes de financements. Ainsi le canal du taux d’intérêt n’agit pas de manière équivalente en Allemagne, où 85% des ménages empruntent à taux fixe, et en Espagne, où 95% des ménages empruntent à taux variable.

Enfin, citant avec ironie Jean-Claude Trichet et Ben Bernanke, Patrick Artus rappelle les limites de la doctrine monétariste des banques centrales : la stabilité des prix accroît la croissance et réduit le chômage puisque les acteurs économiques, confiants dans la stabilité des taux d’intérêt à long terme empruntent et investissent à long terme. Le contrôle de l’inflation permet de réduire la variabilité de l’économie notamment de la production et de l’emploi. Mais les effets pervers du ciblage d’inflation sont nombreux : augmentation de la variabilité des actifs, des taux de change, déséquilibre de la balance commerciale et croissance explosive des taux d’endettement des ménages.

L’incapacité des banques centrales à prédire les récentes crises financières prouve que le contrôle des prix ne suffit pas à assurer la stabilité du prix des actifs. Au contraire, la transparence de la politique monétaire homogénéise les anticipations des acteurs sur les marchés et amplifie les crises. "Une grande homogénéité des anticipations conduit les agents économiques à prendre simultanément les mêmes positions sur les prix des actifs" . La solution pour réduire ce risque est de limiter les variations brutales de taux courts. Or la lenteur de la réaction de la Banque centrale est responsable de l’accroissement inquiétant de l’endettement des ménages qui fait peser un risque social important sur les emprunteurs les moins solvables. Une politique monétaire restrictive, c’est prendre le risque de déprimer la demande de biens et services, le marché de l’immobilier, mais aussi d’accroître les inégalités.

Il n’est pas ici question de considérer les banques centrales comme responsables de l’ensemble des déséquilibres financiers de l’économie mondiale, mais simplement de souligner l’inadaptation de ces institutions aux défis actuels et le cruel besoin de réforme.

Quelles solutions ?

Les banques centrales doivent redevenir un instrument de politique économique, soutien des politiques structurelles afin de permettre une réforme de l’État en limitant le coût social pour ne pas revivre le choc de la désinflation compétitive des années 1980. Pour cela, le contrôle de l’inflation doit être remis sur un pied d’égalité avec le soutien de l’emploi et de la croissance. Le contrôle du prix des actifs doit devenir un objectif à part entière de la politique des banques centrales. La limitation de la liquidité mondiale nécessite une coopération internationale des régulateurs monétaires et des actions concertées face aux déséquilibres financiers et bancaires. Enfin la légitimité des banques centrales passe par un meilleur contrôle démocratique et une définition de l’objectif de la politique monétaire en accord avec les instances politiques (le parlement européen pour la BCE, le congrès pour la FED…).

Ces propositions pêchent toutefois par un manque de précision sur les modalités de mise en œuvre. Revenir sur le traité de Maastricht paraît difficile dans un contexte de défiance face aux institutions européennes. Le défaitisme de l’auteur et le ton alarmiste de la conclusion soulignent autant l’urgence de réformer que l’échec de l’économiste à proposer des solutions innovantes.

Au final, Les incendiaires offrent une synthèse de l’ensemble des critiques existantes contre la politique économique des banques centrales. Si l’auteur s’abstient d’entrer dans les détails des mécanismes monétaires, au risque de décevoir le lecteur averti à la recherche de démonstrations rigoureuses, la clarté des explications et la pertinence des exemples font de ce livre un bon support pour comprendre les débats actuels.

Posté par Max Emme à 21:31 - Actualités - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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