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mercredi 20 février

« Le 21e siècle n'a pas commencé »

Alain Badiou : « Le 21e siècle n'a pas commencé » (entretien avec Elie During)
Entretien paru dans Art Press, n°310, mars 2005 / Interview published in Art Press, n°310, march 2005
2005.

Le philosophe se penche sur un siècle cent fois condamné. Non pour le réhabiliter, mais pour en ressaisir quelques vérités âpres, au croisement des avant-gardes politiques et artistiques. Hypothèse : la passion du XXe siècle n'est pas celle de l'imaginaire ou des idéologies, c'est la passion du réel.

La configuration de pensée que vous retracez dans Le Siècle (Seuil, 2005) se présente comme une constellation de figures singulières ou exemplaires, une sorte de panthéon subjectif. Vos héros se nomment Mandelstam, Brecht, Pessoa, Lénine, Mao, Malevitch, Freud, Webern, etc. : signes de reconnaissance disparates, mais qui témoignent d'une même « passion du réel » dont le moins qu'on puisse dire est que notre époque ne la partage pas, et même la redoute. Comment se retourner sur le Siècle sans céder, malgré tout, à un affect nostalgique, voire à cette détestation de l'époque qui est devenue aujourd'hui un genre littéraire à part entière ?

Le XXe siècle fait encore partie des conditions actives de la pensée, pour ce moment de transition où nous sommes. Il n'y a qu'à voir le discours dominant, qui le réduit, ce siècle, à ses atrocités : l'extermination des juifs d'Europe par les nazis et l'emploi sans limites du matériau humain par Staline. Nous ne parviendrons pas à ouvrir un nouveau siècle si nous ne brisons pas ces images dominantes. Nous ne serons que les rescapés frileux de l'atroce, tout contents de notre abri « démocratique ». Nous survivrons en consommant, dominés par la peur. Bien entendu, ces atrocités ont eu lieu. Tout négationnisme doit être combattu. Je soutiens seulement que bien d'autres choses ont eu lieu au XXe, dont certaines admirables, je dirais : éternelles. Et qu'en outre, pour avoir une intelligence des atrocités et en interdire le retour, il faut partir des passions affirmatives du siècle, et non d'une sélection de ses résultats désastreux. Ce travail n'est pas nostalgique : ni je ne pense, ni je ne souhaite, que fassent retour les passions du XXe siècle. Il ne contient non plus aucune imprécation contre notre fragile présent. Car rien n'est encore décidé de ce que nous serons. Que soient restaurées les peu stimulantes précautions d'avant l'époque violente des révolutions est bien naturel.

Il est vrai qu'une injonction parcourt votre livre : le XXIe siècle n'a pas encore commencé, il faut que le siècle commence ! Or tout indique que nous entrons dans une époque qui a perdu le courage des commencements. Né sous les auspices de la peur, de l'obsession sécuritaire et du consensus humanitaire, notre siècle ne peut plus se reconnaître dans le projet de créer un « homme nouveau » ou de « casser en deux l'histoire du monde ». Vous parlez à ce propos de Restauration : qu'est-ce qui se trouve restauré au juste ?

A bien y réfléchir, le mot « libéral », très utilisé, me semble en effet convenir pour situer la Restauration. C'est un mot venu du reste de la grande Restauration précédente, celle des années 1815/1845, après le séisme de la Révolution française. Le libéralisme est l'idée d'un devenir naturel des choses, sous l'impulsion de leur libre circulation commerciale, et sous des lois modérées. Que les riches soient riches, les pauvres, pauvres, que la famille soit consensuelle, l'héritage sacré, le confort partout désiré, l'opinion réglée par la liberté de la presse (Balzac avait déjà vu ce qu'elle valait, la liberté libérale de la presse !) : voilà ce qui suffit pour que l'avenir de l'humanité soit le meilleur possible. C'est aussi l'idée que tout peut se faire par contrat. La politique est un contrat citoyen, l'amour un contrat sexuel, la médecine un contrat de santé, l'exotisme un contrat de voyage…Tout ainsi est susceptible d'être plaidé. Et comme vous le dites, il ne s'agit que de poursuivre selon ces inclinations naturelles, jamais de commencer. Une version de tout cela nous est donnée, depuis la fin des années soixante dix, par la « nouvelle philosophie » : il faut se contenter de lutter contre le Mal (les extrémismes rouges ou noirs), car commencer à désirer le Bien est déjà une objection totalitaire au libéralisme.

On peut lire aussi dans votre livre une généalogie critique de l'art du siècle, au profit d'une affirmation résolue : l'art (cet art dit « contemporain ») doit en effet redevenir contemporain de son temps…

Oui, et sur ce point je souhaite simultanément valider les grandes ruptures voulues par les programmes artistiques du siècle, et m'en détourner. Exactement comme je souhaite valider les engagements politiques révolutionnaires les plus radicaux, tout en affirmant que les chemins de la politique sont aujourd'hui différents. L'art du XXe siècle, conçu comme art des avant-gardes, a glorieusement achevé sa carrière. Nous voici sur un seuil, hésitant entre un geste néo-classique introuvable, et une invention inéclaircie.

Quel a été le rôle distinctif de l'art dans l'invention et la formulation de la subjectivité agissante de ce Siècle ?

Je soutiens que le propre du siècle a été de combiner le motif de la destruction à celui de la formalisation. C'est vrai même dans la science pure. Le monumental traité de mathématiques de Bourbaki, entre les années quarante et les années soixante, vise à réduire à rien la « vieille » mathématique enseignée, à tout reprendre à zéro, et à imposer une forme axiomatique entièrement neuve à tous les secteurs, ainsi réunifiés, de la discipline. Mais l'art est depuis toujours singulièrement comptable de la question des formes. Il a donc contribué de façon très active aux solutions possibles d'un problème invariable : quelles sont les formes nouvelles dans lesquelles s'accomplit la destruction des anciennes représentations ? Toute nouvelle « école » de l'art, plastique, poétique, théâtrale, peut être définie comme une réponse à cette question. Son sujet agissant est alors une sorte de proportion neuve entre l'imprécation destructrice et la puissance gestuelle des formes.

« Tendanciellement, écrivez-vous, l'art du XXe siècle se centre sur l'acte plutôt que sur l'œuvre ». C'est l'idée d'un art absolu, d'un art « désoeuvré » qui aurait fait son deuil de l'œuvre ou de la forme finie au profit d'une saisie réflexive de son propre processus. Mais ce lieu commun semble vous inspirer des sentiments ambivalents. C'est qu'on peut soutenir que le désoeuvrement de l'art est déjà un des thèmes favoris du romantisme. A moins de ne retenir du romantisme que la posture, avec sa panoplie d'affects (exaltation pathétique du moi, sentiment du sublime, valeur expressive du corps, etc.).

Votre objection est pertinente : il faut clarifier le débat. Le XXe siècle, romantique dans sa passion de l'infini (ou du réel) et dans sa soumission au motif d'une subjectivité qui serait créatrice de part en part, ou absolument, a néanmoins tenté de circonvenir et d'asphyxier la posture romantique, presque directement religieuse, de l'artiste-mage, de l'interprète inspiré des dieux, du prophète qui trace les voies de l'avenir. Il a voulu inventer un matérialisme romantique. Soit une dissolution du geste créateur dans le Retour éternel de sa propre disparition. Mais les objets ne reviennent pas, seuls peuvent le faire les actes. D'où, tendanciellement, l'effacement de l'œuvre derrière son procès d'engendrement.

Au-delà du pathos et de la posture, le romantisme désigne d'abord pour vous un certain régime d'articulation du fini et de l'infini. C'est le schéma de l'incarnation : descente de l'infini de l'Idée dans le corps fini de l'œuvre, la forme primant toujours sur l'acte. Mais n'est-ce pas encore le primat de la forme qui s'exprime négativement dans la mise en scène de l'infini comme désincarnation, illimitation de la forme ? Votre « troisième esquisse d'un manifeste de l'affirmationnisme », publiée dans Circonstances 2 (Léo Scheer, 2004), va dans ce sens : « Nous affirmons qu'il n'y a, en art, que des œuvres, et qu'une œuvre est toujours finie, achevée, aussi achevée que possible. Le mythe du désoeuvrement est postromantique, il est l'ennui du fini au nom de l'infini vague. » Et déjà dans le Petit manuel d'inesthétique (Seuil, 1998), la réflexivité de l'art, la théâtralisation de ses procédés sont identifiés comme des survivances romantiques : les avant-gardes étaient « romantiques […] par la conviction que l'art devait renaître aussitôt comme absoluité, comme conscience intégrale de ses propres opérations ». Il ne saurait donc être question, aujourd'hui, de remettre sur pied le dispositif « didactico-romantique » des avant-gardes du siècle.

Non, cela est clairement impossible. En outre, vous avez raison de discerner une unité entre les tendances superficiellement contradictoires du désoeuvrement (au profit du geste pur) et de la forme ouverte, ou illimitée (contre l'univocité de la forme). Dans les deux cas, il s'agit de soutenir que la création artistique n'est pas un rapport entre l'infini et le fini, mais une installation infinie, une topologie où l'ouvert se dispense du clos. L'horizon hérité était celui de l'infini de l'Idée et de la finitude du corps sensible où elle devait advenir. Vous trouvez encore cette conviction chez Mallarmé et ses descendants. Mais dans le XXe siècle finissant, nous avons, soit une revendication exaspérée de la finitude (le corps comme souffrance ou supplice de son propre marquage), soit le thème d'une ouverture instantanée jamais close, d'un infini pur, d'un trait identique au tout d'une ligne. Ces deux orientations, à mon avis, s'équivalent. On peut du reste soutenir que l'une est chrétienne, ou « occidentale », l'autre orientale, ou « Zen ». Nous oscillons entre l'abjection de l'excrément rendu visible, et le sacré d'une trace qu'infinitise sa visible invisibilité. Nous devons faire retour à la difficile pensée d'un rapport entre infini et fini, en nous inspirant pour ce faire des sinuosités de la topologie.

Vous distinguez deux sens du mot « forme » : à côté de la conception traditionnelle, qui renvoie à l'organisation ou à la mise en forme d'une matière, il y a l'idée moderne de formalisation, qui est bien différente. C'est pourquoi, selon vous, le primat de l'acte peut déboucher sur un nouvel art formel. A quoi ressemblera-t-il ?

Voilà où ma méditation à la fois culmine et tourne court. On ne sort du romantisme que par la voie de la formalisation. Cependant, le siècle a su médier cette opposition. Il a pratiqué ce que j'ai appelé un romantisme formalisé, soit d'un côté la réduction de la finitude de l'œuvre à l'acte de sa genèse, de l'autre la réduction de l'infinité de l'Idée à sa trace gestuelle. Finalement, le romantisme formaliste, typique d'aujourd'hui, vise à faire coïncider dans une sorte de présent pur et toujours révocable, la disparition d'un objet et le corps actif d'un sujet. Par quoi nous restons, mais sous une forme presque évanouie, dans le schème romantique de l'incarnation. Ce vers quoi il faut se tourner retiendrait du formalisme, la précision et l'injonction de l'axiome, et du romantisme l'exigence de l'Idée, étrangère à toute résignation. Nous disions : sortir du romantisme par la formalisation. Plus précisément : trouver les axiomes d'un point de réel, et concevoir l'œuvre comme l'ensemble des conséquences de ces axiomes. L'idée fondamentale, en art et ailleurs, est aujourdh'ui celle d'une discipline des conséquences. Rendre visibles les conséquences d'un axiome sur le réel, tel est le chemin. Et il est vrai qu'un tel axiome croise la politique, c'est inévitable.

L'héritage de l'art du Siècle ne serait-il pas alors plutôt du côté de l'art critique, dont le principe, si clairement illustré par Brecht, est de mettre en scène et de faire travailler l'écart entre le réel et son semblant ? Pas un art « absolu », mais un art lucide, capable d'exhiber le montage de fictions et de masques par lequel l'artiste risque de dissimuler l'efficace réelle de ses opérations… Cependant, s'il n'y a plus de création dans l'ordre de la politique, ou si c'est le « consensus éthique » qui en tient lieu, un art critique est-il encore possible ? C'est la question formulée par Rancière dans son dernier livre.

Réel et semblant, oui, c'est la grande question. C'est sans doute pourquoi le XXe siècle a été par excellence le siècle du spectacle, en un sens moins métaphysique que celui que revendiquait Debord : invention du cinéma, certes, mais aussi, par Stanislavski et Meyerhold, de la mise en scène comme art indépendant. Invention aussi des gigantesques spectacles de la politique révolutionnaire d'Etat. Dans cette dialectique, le problème, que j'ai souligné, est celui de la « pureté » du réel. Car où s'arrête le semblant ? Où est le « dernier » masque ? Le travail de l'écart risque à tout moment de se dissoudre dans les jeux de miroir qui furent, Pirandello en témoigne, une des grandes tentations du théâtre du Siècle. Parce qu'il y a deux thèses à distinguer. Celle qui dit simplement qu'entre le réel et le semblant, on peut montrer la distance, et inciter ainsi à une identification au réel. C'est la voie brechtienne de la critique des représentations idéologiques. Et celle, bien plus tortueuse, et bien plus implantée dans la création artistique vivante, qui dit que le réel n'est rien d'autre que l'écart lui-même. Le réel, c'est toujours l'intervalle de deux fictions. C'est en ce point que la question de Rancière devient vive, et très ajustée. L'invention politique a, de longue date, été chargée de fournir à l'art un point d'arrêt. « Ceci est incontestablement réel », prescrit la politique ; « que l'art distribue les fictions au revers desquelles, ou au défaut desquelles, se tient cet incontestable ». Tel est le chemin éclairé de Brecht. Il y a un moment où le semblant n'est plus de mise. Arturo Ui est une canaille, cela ne saurait être relativisé par la fiction où intervient son masque. Mais dans une période où l'invention politique est minorée, que faire ? Eh bien, tenir qu'elle existe toujours au moins en un point. Nous n'avons pas besoin, après tout, de totalisation réelle. Un point suffit. Ou comme dirait Lacan : un point de capiton. Il y a toujours assez de politique dans le monde pour proposer à l'art au moins un point de capiton, où s'épingle et s'exténue l'infini renvoi des semblants.

A partir d'un poème de Celan, vous dégagez la figure d'un « nous » qui ne serait pas un « je » ou un sujet collectif : c'est le « nous » disparate de l'ensemble, auquel fait écho dans vos analyses la notion de fraternité. « Ensemble », vous le rappelez, était aussi le mot d'ordre des manifestants de décembre 1995. Mais vous dénoncez par ailleurs, dans des termes proches de ceux de Rancière, l'orientation caritative d'une partie de l'art contemporain. L'artiste devient une sorte de médiateur social chargé d'« interroger » ou d'accueillir de nouvelles figures de la communauté : rencontre, partage, entrelacement des récits de vie intimistes et de la mémoire collective, mise en scène ironique ou festive des relations de proximité entre les êtres, des formes de subjectivation et de coexistence induites par la consommation des biens symboliques, etc.

Vous mettez le doigt sur la plaie ! La crise fondamentale de cette ouverture de siècle est que nous sommes pris dans la tenaille de l'individualisme jouisseur d'un côté et du « nous » communautariste de l'autre. Le « nous » de la fraternité politique, celui dont - par exemple - se fait tout l'art des romans de Malraux, ne nous est plus accessible que très fragmentairement. Les sucreries sur « l'être-ensemble » citoyen, la convivialité, le respect de l'autre, ne sont que des manteaux usés qu'on jette sur le nu indécent de la survie personnelle et rapace. Et la restauration des folklores, des religions, des agapes nationales ou villageoises, n'est que l'abri provisoire de quelques tueries utiles aux puissants. L'art, peut-être, et singulièrement le cinéma, ne pourraient-ils avoir pour fonction d'inventer une sorte de « nous » anonyme, comme est celui qui unit les mathématiciens dans l'accord sur une démonstration, ou les amants dans l'accord de leur traversée du monde ? Je le crois, et c'est aussi pourquoi je scrute les arts immédiats.

Dans un numéro récent de Critique consacré à la « cinéphilosophie », vous parlez du cinéma comme « emblème démocratique ».

Oui, avec toute l'ambiguïté de la formule. Car le cinéma est évidemment la production industrielle d'une démocratie des images, d'un universel partage des images, dont le paradigme est l'art pompier des Empires finissants. Mais il est aussi la ressource d'une adresse nouvelle de l'art, d'une universalité encore balbutiante. Il est le seul art qui soit, aujourd'hui, à la mesure du monde. Il est le seul à pouvoir inventer les enseignements et les fables qui feront lever chez les jeunes, qui montent sur la scène de la vie harassée, les nouvelles et indispensables « révoltes logiques ». J'ai foi dans le cinéma. Du reste je me dis qu'une fois publiée l'ultime écrit synthétique de ma philosophie, Logiques des mondes, qui doit paraître au début de 2006, je tenterai de tourner la philosophie du côté de l'expression filmique. Après tout Platon, après avoir dit du théâtre tout le mal qu'il en pensait, a quand même donné à son commencement philosophique une forme théâtrale. Or aujourd'hui, la philosophie recommence, cela est certain. Le cinéma pour recommencer, après le théâtre pour commencer ? Pourquoi pas ?

Pour finir, vous marquez votre défiance à l'égard d'un art qui se complait dans la célébration du corps supplicié ou dans une forme de cruauté orgiaque. Pourtant, vous le rappelez, la cruauté est une figure du réel. Elle se manifeste chaque fois qu'un individu est transcendé par « quelque chose de plus vaste que lui ».

La cruauté n'a de sens qu'à rendre lisible la transcendance de l'Idée. Elle est alors elle-même déplacée du corps vers le plus-que-le-corps, elle est la violence faite au fini par l'infini, violence qui n'est pas une incarnation ou une descente, mais une relation disjonctive, aurait dit Deleuze. Ce genre de cruauté nous rend plus forts, nous rend meilleurs. Alors qu'en général, évidemment, le consentement à la cruauté avilit. Il ne s'agit jamais, dans l'art, que de traverser la cruauté vers l'affirmation du point de laquelle, rétroactivement, la cruauté s'illumine comme avènement d'un sur-corps. N'ayons pas peur des mots : d'un corps glorieux. C'est une des définitions possibles de l'art : faire voir ce que c'est qu'un corps glorieux. La plupart des exhibitions contemporaines du corps n'y parviennent nullement. Elles arrêtent au contraire le corps dans l'insuffisance de son obscénité.

« L'art atteste ce qu'il y a d'inhumain dans l'humain. » Il est clair que dans cette formule l'inhumain doit se concevoir sans le pathos qui accompagne l'idée d'une altérité radicale. Lyotard parlait lui aussi de l'inhumain, mais vous vous réclamez d'un « inhumanisme formalisé ».

Absolument. Il n'y a dans l'accès à l'inhumain, que je crois seulement préliminaire au surhumain, aucune instance de l'Autre. L'art doit nous montrer des incorporations nouvelles, ce dont l'humain est intérieurement capable, et qui est bien au-delà de lui. Encore une fois : ce que c'est qu'un corps glorieux. Toujours plus nouveau, et d'une gloire elle-même neuve.

Posté par Max Emme à 14:13 - Arts et Culture - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


QUELS CAPITALISMES POUR LE 21ème SIECLE ?


Déclaration finale du Cercle des économistes
Aix-en-Provence, 8 juillet 2007

Le capitalisme a triomphé. Saura-t-il surmonter sa victoire ? Les rencontres économiques d’Aix en Provence 2007 se sont interrogées sur l’existence ou non de capitalismes divers, sur leur convergence éventuelle et les modalités de cette cohabitation. Le cercle des économistes juge que la domination du capitalisme anglo-saxon n’est pas une certitude. Bien au contraire, c’est une pluralité de capitalismes qui s’imposera. Les économistes se doivent donc de s’interroger sur les conséquences de cette diversité durable. Même si les capitalismes, aujourd’hui comme hier, se nourrissent de valeurs communes, rien ne permet d’assurer que leur concurrence ne créera pas de tensions difficiles à surmonter. C’est à la recherche d’une gouvernance mondiale, de règles du jeu efficaces et équitables, tant dans les domaines économiques, financiers, sociaux et environnementaux que cette déclaration tente d’apporter des réponses.

I. LES CONSTATS

Le capitalisme a pour noyau dur la propriété privée des moyens de production, la coordination par les marchés et le respect des droits de propriété. Au-delà, il prend des formes très différentes ainsi, l’économie sociale de marché, longtemps caractéristique de l’Europe continentale, donne un rôle aux parties prenantes – Etat et syndicats notamment – dans la conduite des affaires et attend de l’Etat qu’il corrige les inégalités. Le libéralisme anglo-saxon, lui, met l’accent sur la responsabilité de chacun – y compris dans la richesse ou la misère - et sur la liberté de circulation des hommes, des biens et des capitaux. Le contrôle de l’Etat sur les entreprises est faible dans les pays anglo-saxons, important en France, très fort en Russie ou en Chine, deux pays qui ne s’affichent pas comme capitalistes mais qui, de fait, le sont devenus.

Les rencontres d’Aix-en-Provence ont permis de dégager cinq constats dont certains sont inattendus.

1. Il n’y a pas de capitalisme sans valeurs
Ces valeurs sont diverses : le capitalisme n’a pas grandi dans un terreau unique qu’il soit religieux ou laïc. On peut en déterminer trois catégories :

Les premières, dont la diversité doit être respectée parce qu’elles n’affectent pas les autres. Un bon exemple en est le poids de l’Etat dans le capital des entreprises.
Les deuxièmes, dont les différences peuvent nuire aux autres. L’absence de transparence des entreprises et des marchés l’illustre bien.
Les troisièmes que nous considérons comme des valeurs universelles avec lesquelles il n’est pas possible de transiger, par exemple le respect de la personne humaine et de l’environnement. Ces valeurs sont d’autant plus indispensables que le capitalisme, quelle que soit sa forme, est créateur d’inégalités, particulièrement élevées aujourd’hui. Dans les sociétés démocratiques, le processus politique fondé sur des valeurs partagées permet de déterminer le degré acceptable d’inégalités et donc le niveau de la protection sociale. Ceci n’est pas le cas ailleurs.
2. Les formes de capitalismes sont diverses.
Elles mutent dans des directions que personne n’avait anticipées. Contrairement aux attentes, le capitalisme de marché n’est pas devenu le seul modèle. Le capitalisme familial prospère, de l’Europe du Sud au Mexique. En Chine, en Russie, au Moyen-Orient naît un nouveau capitalisme d’Etat, financé par les excédents des paiements courants, qui jette son dévolu sur les entreprises européennes et américaines.

3. Les capitalismes devront coexister.
La coexistence des capitalismes est régie par des dynamiques complexes. Certes, il y a des forces de convergence, notamment sous la pression des marchés financiers. Mais, il y a aussi, évidemment, une concurrence entre capitalismes et une forme de sélection naturelle. Le modèle dominant ne sera pas forcément le plus efficace, ni le mieux accepté socialement.

4. La coexistence pacifique des capitalismes n’est pas garantie.
Parce que le progrès naît de la différence, parce que l’économie doit respecter la diversité des valeurs, parce que nous croyons au rôle positif de la concurrence, nous pensons que la diversité des capitalismes est une chance. Mais nous craignons que leur coexistence ne suscite des tensions croissantes et peut-être un jour ne déclenche des conflits. La première mondialisation, qui avait vu un développement sans précédent des échanges et du bien être, s’est brisée en 1914.

5. Il n’y a pas d’autorité supranationale pour organiser cette coexistence.
La gouvernance mondiale est aujourd’hui, on le sait, cruellement insuffisante. Dans nombre de domaines, comme l’environnement, la concurrence ou la propriété intellectuelle, il n’y a pas d’autorité globale. Et les institutions existantes – Fonds monétaire et Banque mondiale notamment - manquent de légitimité politique. Au total, il n’y a pas de règles du jeu communes aux différentes formes de capitalisme. Une entreprise chinoise peut lancer une OPA hostile avec de l’argent public ; en Europe, c’est presque impossible. L’Europe s’interdit de manipuler la valeur de sa monnaie, le Japon ou la Chine le font en utilisant leurs réserves de change, les Etats-Unis avec les déclarations de leurs dirigeants.

II. NOS PROPOSITIONS

Nous sommes confrontés à une situation totalement nouvelle qui comporte des menaces qui pourraient remettre en cause la survie même du capitalisme. C’est dans la volonté de les surmonter que nous faisons les propositions suivantes.

1. Viser une cohabitation harmonieuse des capitalismes et s’en donner les moyens
La seule chance pour éviter des tensions incontrôlables est d’essayer de concevoir et de faire respecter des règles du jeu communes au niveau mondial. L’objectif n’est pas de chercher la convergence vers un modèle unique mais d’organiser la cohabitation des capitalismes.

Proposition n°1 :

Créer un L 20 : les institutions internationales doivent être profondément réformées pour devenir plus légitimes et mieux intégrer les interactions entre les différentes dimensions de la politique économique. L’enceinte pertinente pour discuter des politiques économiques mondiales serait un « L-20 » prenant la forme d’une réunion régulière des Chefs d’Etat et de gouvernements des vingt grands pays développés et émergents. Sa feuille de route serait de double nature :

réformer les organismes spécialisés tout en élargissant leur représentativité (FMI, Banque mondiale, BRI, OMC) et créer une nouvelle Organisation mondiale de l’environnement.
définir un socle de règles communes minimales dans les domaines du droit des entreprises, de la concurrence, de la propriété intellectuelle des contrôles des capitaux avec une coordination des politiques monétaires et de change.
Proposition n°2 :

Faire respecter les règles du jeu. Aujourd’hui, chacun sait que ce n’est pas vraiment le cas. Il faut donc se donner des moyens véritables en créant une gamme de sanctions graduées, comme c’est le cas pour l’OMC, pour les pays qui ne respectent pas les règles sur l’ensemble des thèmes évoqués. Peut-être faut-il imaginer une organisation spécifique destinée à instruire et éventuellement sanctionner dans des processus adaptés, par la vigueur et la rapidité, à cette nouvelle mondialisation.

2. Défendre notre capitalisme en le réformant
Le Cercle des économistes pense qu’il faut défendre le modèle auquel nous croyons. Ce modèle c’est celui de l’Europe continentale : une économie de marché qui bénéficie de la stabilité des règles de droit, qui consulte et implique l’ensemble des parties-prenantes, et dont les conséquences les plus injustes sont corrigées par un système de redistribution efficace sans pour autant étouffer l’économie.

Proposition n°3 :

Mettre l’Europe au cœur de l’élaboration des normes mondiales. L’Europe dispose d’un corpus cohérent et commun de normes pour la régulation de l’ensemble des marchés. Il est temps qu’elle affirme ses positions dans les négociations mondiales portant tant sur les domaines financiers que comptables, environnementaux ou de protections des individus.

Proposition n°4 :

Mettre en œuvre des règles de réciprocité systématiques. S’il s’avère que la vision optimiste d’une régulation mondiale ne peut être mise œuvre, nous demandons que soient conçues, discutées et mises en œuvre des règles de réciprocité systématiques. Si nos partenaires ne respectent pas nos règles, et seulement dans ce cas, nous devons pouvoir nous protéger. Ceci peut passer, par exemple, par le blocage des participations majoritaires en provenance de pays qui, dans les secteurs concernés, n’appliquent pas de règle de réciprocité.

Il reste deux milliards d’êtres humains oubliés, pour qui le mot capitalisme n’a aucun sens. C’est le défi, en ce début du XXIe siècle, de les y intégrer. Ceci signifie de les aider à asseoir une économie suffisante pour leurs besoins fondamentaux mais en même temps de créer les institutions nécessaires, là comme ailleurs, à l’émergence du capitalisme.

Les membres du cercle des économistes expriment leur attachement à la pluralité et à la diversité de l’information économique en France. Les débats de ces journées ont montré que le capitalisme avait plusieurs formes d’expression, il est sain et nécessaire que dans une économie de marché, ces différentes voix s’expriment.

Posté par Max Emme à 14:09 - Idées,Société - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Agenda 21 pour une autre mondialisation

Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme - site web : http://www.fph.ch

Résumé

L’un des objectifs de l’Assemblée Mondiale de Citoyens était d’élaborer un "agenda pour le21ème siècle" c’est-à-dire d’identifier des perspectives communes à tous les participantsL’Assemblée a commencé par des ateliers "collégiaux" réunissant des participants appartenant àun même milieu social ou professionnel. Chaque atelier a énoncé son propre agenda présentésous forme de "carte collégiale" de propositions. Le rapprochement de ces cartes a permis d’identifier 17 thèmes communs. Chacun d’eux a fait l’objet d’un atelier thématique.L’exploitation de ces matériaux et leur comparaison avec les autres travaux de l’Alliance pour unMonde responsable, pluriel et solidaire permet de dégager aujourd’hui un agenda commun,d’identifier un ensemble de changements majeurs, interdépendants, qui devront être entrepris aucours du 21ème siècle. Ils traduisent la manière dont nos formidables moyens de connaissance etde production devront être orientés. L’élaboration d’un socle éthique commun, la mise en placede nouvelles formes de gouvernance depuis le niveau local jusqu’au niveau mondial etl’émergence d’une communauté mondiale à travers la structuration progressive de la société civilesont les éléments majeurs de cet agenda.


Résumé de l’Agenda pour le 21ème siècle Un agenda, c’est l’énoncé des "choses à faire". L’Agenda pour le 21ème siècle identifie leschangements majeurs à conduire, du niveau local au niveau mondial, au cours desprochaines décennies.A l’issue de l’Assemblée Mondiale de Citoyens, on peut considérer que cet Agenda existe, aumoins à l’état d’esquisse. Trois constats permettent de l’affirmer : les préoccupations expriméespar les différents milieux sociaux et professionnels sont voisines ; les propositions issues desdifférents ateliers thématiques se rejoignent; les conclusions de l’Assemblée et la synthèse descahiers de propositions de l’Alliance convergent.Lorsque s’assemblent de tous les horizons géographiques, culturels, sociaux et professionnels desfemmes et des hommes soucieux de l’avenir et conscients de leur responsabilité, le dialogue entreeux est possible et fécond. L’Agenda pour le 21ème siècle issu de l’Assemblée Mondiale deCitoyens a été construit de manière démocratique et transparente, par une démarcheascendante, partie de la diversité des points de vue issus des différents milieux sociaux etprofessionnels et des différentes régions du monde pour dégager par étapes les priorités et lesstratégies communes.
Deux priorités se dégagent avec force : l’éthique et la gouvernance. Comment s’en étonner ? Les sociétés de la planète sont interdépendantes entre elles et avec le reste du monde vivant. Lamondialisation est irréversible. Mais l’évolution accélérée des sciences, des techniques et del’économie, les nouveaux rapports de domination qui en découlent, l’emprise excessive desrapports marchands, l’incompatibilité des modèles actuels de développement et deconsommation avec les grands équilibres de la planète, tous ces changements rapides ontbousculé les systèmes de pensée et les modalités d’organisation des sociétés qui s’étaient forgés aucours de l’histoire. Ils ont entraîné la ruine des repères intellectuels, moraux et politiquestraditionnels, ont affaibli les solidarités construites au fil des siècles. Les valeurs, les systèmes depensée et les régulations sociales et politiques n’ont pas suivi au même rythme. Il est temps au21ème siècle de réduire ce décalage, de réaffirmer la primauté des fins sur les moyens.
C’est le principal message de l’Agenda. Il peut donc se résumer en une phrase : construire un socle éthique, des modèles de production et de vie, des régulations sociales et politiquescorrespondant à ce nouvel état du monde.L’Agenda ne se laisse pas découper en parties distinctes. Chaque question qu’il traite renvoie àtoutes les autres. Nous l’avons vérifié à l’Assemblée : chaque fois qu’on prétend approfondir unthème particulier on déborde sur les autres. C’est une difficulté quand il faut en exposersimplement le contenu. Mais c’est aussi une force. Les changements individuels sontindissociables des changements collectifs. L’organisation locale des sociétés ne peut se penserhors de leur insertion dans la société mondiale. L’Agenda du 21ème siècle, c’est l’émergenceprogressive, tâtonnante, d’un autre modèle , irréductible à ceux, libéral ou communiste,qui ont marqué le monde moderne. Il ne s’agira pas d’un changement de siècle mais d’unchangement d’ère. La plate-forme pour un Monde Responsable, Pluriel et Solidaire de 1993 enavait l’intuition. Les travaux de l’Assemblée Mondiale de Citoyens en apportent la démonstration.Le nouveau modèle est fondé sur la relation. Sur une planète petite, peuplée et fragile, lesinteractions entre les personnes, entre les sociétés, avec l’environnement sont constantes,nombreuses, intenses et s’établissent à toutes les échelles. Nous avions appris à juxtaposer, àdécouper, à séparer : les connaissances, les territoires, les niveaux de gouvernance, les questions ;l’économique et le social, l’individuel et le collectif, le scientifique et le culturel, le local et leglobal, les femmes et les hommes, le commerce et l’environnement, le public et le privé. Nous pensions que cet effort de séparation, de distinction, était le signe de l’intelligence et la conditionde l’efficacité. Il va falloir maintenant apprendre à relier.

Les valeurs qui s’imposent, sont celles de la relation et de la coopération, celles de la paix, de la modération et du partageplutôt que celles de la guerre, de l’exploit et de l’accumulation. Ces nouvelles priorités seretrouvent dans tous les domaines, l’éducation, la production, les échanges économiques etculturels, la gouvernance. L’interdépendance des parties de l’Agenda en est le reflet. Cetentrelacement permanent est le reflet du caractère systémique des changements à venir.

Comment faire du neuf avec du vieux ? Comment accoucher du 21ème siècle avec des systèmesde pensée dépassés, des vérités et des situations tenues pour acquises, des institutions forgées àune autre époque et pour une autre situation ? Cette question éternelle prend dans l’Agenda uneacuité particulière. S’il s’agit de changer le système d’éducation, qui éduquera les futurséducateurs ? Comment concevoir le futur modèle et comment organiser le passage du modèleactuel au modèle futur ? Par où commencer si tout se tient ? A ces questions apparemmentinsolubles, l’Assemblée apporte des réponses encourageantes, pragmatiques et parfoisdérangeantes.Des réponses encourageantes et pragmatiques parce que partout et dans tous les domaines desgermes de ce changement existent, même s’ils ne sont que partiels et locaux. La valeur ajoutée del’Assemblée est simplement de les relier, de les agencer, d’en faire apparaître la cohérenceprofonde. C’est cette mise en réseau – encore une fois la relation, encore une fois le rapport dulocal au global - , qui permet à chaque personne, chaque expérience de sortir de la marginalité, dese découvrir partie prenante d’une aventure collective. D’où aussi l’importance, maintes foissoulignée dans l’Agenda, de construire des réseaux internationaux.

Des réponses parfois dérangeantes parce qu’elles ne mettent pas en scène les affrontementsclassiques : droite contre gauche, Nord contre Sud, classe sociale contre classe sociale. Lesmutations, sans ignorer les conflits d’intérêt, résultent tout autant de changements de regards quede nouveaux rapports de force.L’Agenda émerge des contributions des uns et des autres. C’est l’œuvre de tous. Le changementse conçoit en marchant. Il associe la pensée et l’action. L’Agenda tire sa légitimitédémocratique de la convergence et de la cohérence des préoccupations et expériences venues detous les horizons. C’est un modèle ouvert, bricolé, évolutif, non un nouveau dogme.L’éthique est le premier domaine de convergence, le socle de l’Agenda. Tous les ateliers"collégiaux" de l’Assemblée sans exception en ont parlé ainsi que la plupart des ateliersthématiques. Quatre valeurs, liées entre elles, sont plébiscitées : la responsabilité – à l’égard desautres, à l’égard de la planète - ; la capacité à prendre en compte à la fois l’unité et la diversité dumonde ; la tolérance et le respect - c’est à dire la manière d’accepter l’autre dans son égalité etsa différence - ; la solidarité. Tout le reste en découle. La citoyenneté, par exemple, , autrethème très présent dans les propositions, est conçue comme un équilibre de droits et de devoirs,comme le résultat d’un comportement responsable.Ces valeurs n’ont de réalité qu’à travers des pratiques : la responsabilité n’existe que par descomportements responsables, la tolérance par des comportements tolérants, etc. C’est pourquoila diffusion de ce socle éthique ne peut être le fruit d’un discours moral mais doit résulterd’apprentissages sociaux. L’éducation à la citoyenneté, par exemple, ne peut se faire que parl’exemple, à travers la pratique de la citoyenneté dans les systèmes éducatifs. La démocratie n’estpas seulement, n’est pas avant tout un système politique. C’est d’abord un espace d’apprentissagede la responsabilité et du partenariat. C’est le comportement responsable qui fonde en dernier ressort la légitimité de l’exercice du pouvoir économique et politique, même si la légalité de cepouvoir vient du vote des actionnaires ou des électeurs.Le socle éthique fait le pont entre les comportements individuels et les normes sociales.
Le monde ne peut fonctionner que si désir individuel, prestige social et obligations juridiques etinstitutionnelles se renforcent mutuellement. Les stratégies de changement combinent larecherche individuelle de sens et la création de nouvelles normes sociales ; l’une ne va pas sansl’autre.L’image de socle éthique est à prendre au pied de la lettre : ce sur quoi se fonde tout le reste. Lacombinaison des valeurs entre elles forme la palette des conduites comme la palette infinie descouleurs se forme à partir d’un petit nombre de couleurs de base. Ce n’est pas une listejuxtaposée de préceptes moraux mais une vision du monde.La gestion de la biosphère et des ressources naturelles est un bon exemple de cette combinaisonet de cette vision. Elle est gouvernée par les deux principes de responsabilité et de solidarité : la responsabilité conduit à la protection et impose l’attention aux interrelations au sein desécosystèmes et avec les activités humaines ; la solidarité conduit au partage équitable de tout cequi n’existe pas en quantité infinie.L’éducation répond aux mêmes exigences. Elle appelle une réforme de contenu, pour deveniréducation à l’être, aux relations, à la complexité. Elle appelle aussi, au nom de l’équité, à unnouveau partage des savoirs. Ainsi se dessinent les deux faces indissociables du bienpublic : le fruit d’une responsabilité partagée ; ce à quoi chacun accède de façonéquitable. Protection de l’environnement et justice sociale doivent être les deux faces d’unemême monnaie.Responsabilité et solidarité créent les conditions du partenariat et du contrat. Lagouvernance, le droit, les régulations politiques, l’organisation des services publics constituent lecadre de la mise en œuvre des responsabilités de tous plutôt que l’assujettissement de chacun àdes normes au nom de l’intérêt public. D’où l’importance accordée au développement dedémarches citoyennes – exprimant la conscience individuelle et collective de la responsabilité – etaux moyens d’évaluer publiquement l’exercice réel des responsabilités. Les principes departenariat et de contrat social deviennent des références centrales. Les pouvoirs publics ont pourpremière responsabilité d’organiser ce partenariat et de s’y engager. Chaque milieuprofessionnel tire du contrat qui le lie au reste de la société la justification ultime de saliberté et de ses privilèges. Les systèmes publics d’information citoyenne jouent pour le respectdu contrat un rôle aussi important que la justice.La prise en compte des relations et la double exigence d’unité et diversité sont au cœurde la construction de la société mondiale à venir. Cela se vérifie dans tous les domaines.Qui dit relation dit en effet horizontalité, transversalité, enracinement, territoire, recherche decohérences. D’où l’insistance constante, dans l’Agenda, sur la place du local : dans l’éducation, lascience, les médias, l’organisation économique et sociale, la gestion des échanges, la préservationdes écosystèmes, la gouvernance. Au lieu de juxtaposer des lois universelles de la physique et del’économie ou des filières verticales de production et de distribution, il faut en organiser les liensdans un contexte et sur un territoire.Cohérence locale ne veut pas dire isolement, ne veut pas dire autarcie. Ce n’est pas un retour enarrière. C’est, au contraire, une marche en avant vers un nouveau degré d’intégration desconnaissances et des activités, vers une capacité nouvelle à associer diversité et unité, autonomieet solidarité.
Car les différents territoires, les différents contextes locaux sont interdépendants jusqu’au niveau mondial.Il n’y a plus d’un côté les problèmes locaux et del’autre les problèmes mondiaux. Tout est local, tout est mondial.Un concept commun, presqu’un mot d’ordre, guide la recherche de formes nouvelles de culture,d’organisation sociale, d’économie et de gouvernance. C’est le concept de "subsidiaritéactive". "Subsidiarité" parce que priorité est donnée aux approches locales ;"subsidiarité active" parce que cette priorité s’exerce à tout moment dans le respect desinterdépendances.Né dans le champ de la gouvernance pour décrire une nouvelle philosophie politique, ce concepts’applique également à l’économie et à la société pour inventer de nouvelles formes de relationsentre diversité et unité, entre local et mondial. Il s’agit, dans tous les domaines, d’utiliser toutes lesressources de l’intelligence et de la technique pour inventer de meilleures manières d’obtenirsimultanément plus d’unité et plus de diversité ; d’associer ces deux termes au lieu de les opposer.La structuration de la société mondiale en réseau est une des dimensions majeures dunouveau lien entre local et mondial, un des symboles de la relation renouvelée entre unité -l’organisation mondiale du réseau – et la diversité – l’autonomie et l’environnement local de sesmembres. Chaque atelier collégial et la plupart des ateliers thématiques ont fait de cette mise enréseau des expériences, des personnes, des ressources et des institutions une priorité. Pourtransformer les expériences de chacun en connaissance partagée. Pour sortir de la marginalité etde l’impuissance. Pour entrer en partenariat au sein d’un milieu, entre milieux, avec les pouvoirspublics. Pour définir un nouveau partage des rôles dans la production et la gestion des bienspublics. Partenariat et partage des rôles ne retirent rien aux responsabilités politiques. Ils enproposent simplement un autre usage.
Face au mouvement de marchandisation et de privatisation et sur une scène internationale encore dominée par les relations entre Etats, il est fondamental et urgent d’organiser un espace publicmondial. Seule une organisation en réseau, facilitée par Internet, permet d’en faire naître lesacteurs. Il n’y aura pas d’organisation politique mondiale sans qu’une communautémondiale ne s’institue au préalable. Aventure inouïe où l’organisation de la société précède etpréfigure celle de ses institutions politiques. Les dynamiques instituantes sont essentielles.La construction de la communauté politique, en particulier à l’échelle mondiale, demeure lagrande aventure du 21ème siècle. La plupart des propositions émises à l’Assemblée Mondialedans le cadre de l’Alliance sont, en dernier ressort, relatives à la gouvernance, du local aumondial. Les liens entre les niveaux de gouvernance sont si forts que chaque fois qu’un atelier del’Assemblée Mondiale a cherché à traiter un des niveaux, quel qu’il soit, territoire locale, Etat ougouvernance mondiale, il a été amené à évoquer simultanément les autres niveaux. L’approchelocale est un moyen privilégié d’accès à l’universel. La réforme de l’ Etat passe par uneredéfinition des relations entre les Etats et les territoires locaux d’un côté, les régions du mondeet la planète de l’autre. Enfin, une gouvernance mondiale ne peut se concevoir sans relier lesapproches locales des problèmes et sans dépasser la conception actuelle de la souveraineté desEtats. En outre, les débats de l’Assemblée Mondiale permettent de vérifier que les questionssoulevées à propos de la gouvernance sont les mêmes à toutes les échelles. Ces questions peuventse regrouper en quatre grands chapitres : • créer des conditions d’une gouvernance légitime, démocratique et efficace ; • permettre la structuration internationale des acteurs sociaux et organiser les partenariatentre eux ; • protéger des droits et des intérêts des groupes sociaux ou des pays les plus faibles;
• échapper à la domination exclusive des rapports marchands et créer des régulations quiprennent en charge les défis de la société du 21ème siècle, en particulier la gestionsimultanée des problèmes sociaux et des problèmes environnementaux.Ces quatre dimensions regroupent chacune un ensemble de principes qui constituent le cahierdes charges de la gouvernance de demain.L’art de relier entre eux, les acteurs et les problèmes est la condition première del’efficacité des futurs systèmes de gouvernance. De nouvelles formes de coordination entreautorités locales, nationales et internationales (relier les niveaux), de nouvelles méthodes de coproduction.

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dimanche 17 février

Vivre ensemble sans autrui


Colloque "A tout Psy, quelles limites ?", Epinal le 11 octobre 2007

Jean-Pierre Lebrun - 13/02/2008

Pour entamer ce propos, je voudrai vous proposer une phrase de Marcel Gauchet dont je trouve qu'elle rend bien compte du monde dans lequel nous vivons. En tout cas, c'est comme cela que je vais articuler mon propos : "Nous jouissons désormais d'une liberté inégalée de nous gouverner nous-mêmes, chacun dans notre coin et pour notre compte. Mais l'horizon du gouvernement en commun lui, s'est évanoui. L'idée d'une prise d'ensemble sur l'organisation de notre monde n'a plus ni support, ni instrument, ni relais. Nous ne pouvons plus guère imaginer l'action historique que comme la résultante d'une myriade d'initiatives dispersées, toutes légitimes et toutes fermement décidées à ne rien céder sur leur indépendance".

"Une liberté inégalée de nous gouverner nous-mêmes"... Je ne sais pas si vous percevez l'évolution qu'il y a eue depuis des siècles mais ce n'est que depuis deux, trois siècles que l'on accepte de penser qu'il y a une dialectique entre le collectif et le singulier ; je veux dire par là que dans la société grecque, la société romaine, la société moyenâgeuse, jusqu'à la modernité, il n'était pas question que vous soyez en dehors de la place qui vous était prescrite, un point c'est tout. Bien sûr certains ont transgressé, mais la place était donnée à l'avance et était toujours entièrement tributaire de ce qu'elle devait pour assurer le fonctionnement du collectif. Autrement dit, le collectif prime, a toujours primé sur l'individu.

Vous voyez du coup que notre société d'aujourd'hui, néolibérale, dont on pourrait dire que le slogan serait "tous égos !". Dans ce contexte-là, repérez que nous sommes sur une impasse, voire même sur une véritable aporie, car qu'est ce qui se passe lorsque l'orientation du collectif c'est de laisser et de promouvoir uniquement l'individu. Il y a là une difficulté majeure, parce qu'à ce moment-là c'est toute l'articulation du collectif et du singulier qui de fait est menacée. Autrement dit, qu'est-ce qui se passe lorsqu'un discours social ne prend plus sur lui cette prévalence d'assurer la prévalence du collectif ? Vous savez par exemple qu'on vise de moins en moins d'état, je ne vais pas développer tout ça, j'imagine que vous voyez très bien ce que je veux dire...

Hé bien cela a des conséquences que je voudrais un petit peu développer : une société qui se présente comme telle, dévisibilise, ne rend plus du tout perceptible que la condition humaine suppose bien la nécessité de perdre ce qu'il faut penser comme une jouissance qui serait totale. Hier c'était la perte du paradis, hé bien nous n'y sommes plus, ça n'a jamais été le lot de la condition humaine, l'entière satisfaction n'est pas au programme, même si l'ensemble de notre discours social laisse entendre que si vous n'avez pas trouvé aujourd'hui l'objet de satisfaction qui va vous permettre de vous satisfaire entièrement, c'est parce qu'on ne l'a pas encore mis au point. Tout est fait pour vous donner l'illusion, l'espoir, qu'il y a moyen de produire un tel objet.

Si donc, la nécessité de cette perte qui est, on va le voir après, impliquée dans le fait même de la parole, dans le fait même d'être des êtres de langage, si la société ne rend plus cela perceptible, du coup, elle enlève la légitimité à quiconque a la charge de rappeler que c'est le lot de la condition humaine. Si aujourd'hui, des parents sont en difficulté pour dire "non" à leurs enfants, cela me semble relever de cette délégitimation-là. Je vous signale par exemple que dire "non" à votre enfant dans un grand magasin, c'est risquer que votre fiston fasse une crise de colère parce que vous lui avez dit "non", c'est aussi risquer de voir tous les témoins regarder comment vous vous débrouillez, forcément mal, avec cette crise de colère de votre fiston, tout cela risque bien de vous pousser à lâcher prise et à acheter ce qu'il demande. Et comme me le disait un ami enseignant il y a quelques jours : "je plains les jeunes d'aujourd'hui parce que je me demande comment ils peuvent se tenir à quelque chose avec tout ce qui leur est proposé". On ne devrait appeler aujourd'hui la société de consommation, la société de consolation, il faut toujours quelque chose pour vous consoler du malheur d'être humain.

Tous ceux qui ont la charge de rappeler que ce n'est pas comme cela la condition humaine, à commencer par les parents, puis les enseignants, les éducateurs, les travailleurs sociaux, les directeurs aussi, qui ont la charge de venir rappeler que c'est le collectif qui prime par exemple, hé bien tout cela, à cause de ce contexte général, se trouve comme délégitimé. Du coup, ils tremblent sur leur base pour occuper franchement leur place.

Ce type de discours social induit... je vais caricaturer le trait bien sûr, mais il me semble quand même, il y a encore 25, 30 ans... ce n'est pas que je tienne à la nostalgie mais il faut appeler un chat un chat, il y a encore 25, 30 ans, il était affiché au programme que cette donne de la condition humaine, vous n'y coupiez pas, débrouillez-vous, faites ce que vous voulez, hurlez, criez, lamentez-vous, pleurez, ça ne changera rien. Aujourd'hui, ce qui est inscrit au fronton c'est plutôt : "Attends, il y a moyen d'éviter l'affaire, il y a moyen d'éviter la coupure". J'en prends pour fait un symptôme qui apparaît de plus en plus fréquemment chez les jeunes adolescents qui parlent une langue éminemment pâteuse où l'articulation et la coupure n'ont plus l'air d'avoir tout à fait leur place. Allez voir le film "L'esquive", dans le début vous n'y comprenez rien, tellement il s'agit d'une langue qui est machonnée. Comme si aujourd'hui, rappeler la coupure et l'articulation ne serait plus à l'ordre du jour, au contraire, la formule serait plutôt du style : "je sais bien que c'est incontournable mais quand même".

Alors, dans la rencontre de quelqu'un qui est un peu ébranlé dans sa place, pour faire entendre à l'autre qu'il n'y a pas moyen d'y couper, avec un autre qui lui veut profiter de tout un discours social pour dire que : "de toute façon moi je peux éviter le système, je peux éviter la confrontation à cette coupure, à cette perte irréductible, à cette soustraction que me demande la condition humaine", la rencontre de ces deux-là produit un flou, quelque chose que j'appellerai volontiers un cancer, un cancer parce que ça vient précisément mettre en place dans l'appareil psychique quelque chose qui justement n'est pas mis en place.

Ce qui n'est pas mis en place dans l'appareil psychique, c'est ce que j'appelle la notion d'autrui, pas seulement de l'autre, mais de l'autrui. Il y a un exemple de cela que je trouve tout à fait intéressant, chez ces jeunes qui, comme vous le savez, ont brûlé des autobus à Marseille pour passer à la télé. Ils ont bien préparé leur coup, mais ils ont vu un premier bus passer et l'un d'entre eux a dit : "non pas celui-là", parce qu'il avait reconnu quelqu'un dans l'autobus. Dans le second, il y a quelqu'un qui n'a pas pû s'en sortir assez rapidement et qui se trouve à l'hôpital avec 60% de brûlures. Ça veut dire quoi ? Je lis ce symptôme lié au fait qu'aujourd'hui, ce jeune avait besoin pour avoir accès à ce que c'est qu'un autrui, de la présence réelle de cet autrui. Cela n'était pas vraiment intériorisé psychiquement parce qu'une fois qu'il ne voyait plus un autrui qu'il connaissait, il n'y avait plus d'autrui dans l'autobus, avec toutes les conséquences qui s'en sont suivies ; jusqu'à dire pour leur défense qu'ils n'avaient pas voulu cela, qu'elle n'avait qu'a sortir plus vite...il y a une certaine logique à ce propos car si je n'ai pas la sensibilité à ce que c'est qu'autrui, intériorisé dans mon appareil psychique, du coup, il me faut tomber sur un os pour m'en apercevoir !

Cette structure que j'appelle autrui, c'est ce qui en principe s'est inscrit dans le psychique du fait de la rencontre réalisée en son temps - il y a un moment pour cela, un moment d'empreinte - avec un autre concret dont le sujet a toléré qu'il l'entame, qu'il le limite, qu'il lui fasse consentir à cette soustraction, à cette perte que suppose la condition humaine.

La dernière conséquence c'est que ces sujets-là, qui ont le sentiment qu'on peut éviter la confrontation, et qui donc s'immunisent contre la rencontre avec quelqu'un qui peut venir le leur rappeler, ces sujets-là, mine de rien, ils se retrouvent à éluder le travail de subjectivation pourtant nécessaire à chaque être humain, parce qu'il ne suffit pas que vous naissiez humain pour faire partie de l'espèce humaine, il faut encore que vous vous réappropriez - c'est le temps donné à l'enfance et à l'adolescence - les conditions de ce que c'est que l'humanité. Si ce travail de subjectivation n'est plus demandé, si on peut l'éluder, on se retrouve avec ceux que j'ai appelé "les sans autrui", atteints d'une "mère-version", c'est-à-dire - pour reprendre les propos de Melman tout à l'heure - faisant l'impasse sur l'instance paternelle d'une certaine manière, ils sont du coup plongés dans de l'archaïque (pour employer un mot général).

Du coup, on a affaire à une inflation galopante de pathologies qui relèvent d'une psychiatrie médico-sociale qui doit faire face à ce type de sujets pour qui au fond l'indistinction reste de mise et pour qui c'est plutôt le corps qui prend la charge d'indiquer qu'il n'y a pas eu de vraie séparation, de vrai processus de grandir. Quand on en est à 15% de taux d'obésité infantile, il ne faut pas le lire autrement que comme la conséquence de ce que la loi du désir n'est plus tout à fait mise à sa place et une bonne manière de couper la mécanique du désir c'est de saturer par l'oral.

On a affaire du coup à des temps d'errance extrêmement longs, tout le monde connaît ces étudiants qui doivent faire d'innombrables années d'études, passant d'une discipline à l'autre, avant 30 ans, ils ne sont pas sortis de ce temps extrêmement long qu'est devenu celui de l'adolescence. Ce temps, c'est le temps d'errance de ces sans autrui, c'est le temps que ces sujets vont prendre pour se confronter à ces invariants de la condition humaine et pendant lequels il sont comme sans mode d'emploi, sans demande parce que sans adresse, mais par ailleurs se montrant - soit dans les pires difficultés, ce qui est parfois le cas, soit dans le refus de toute intervention - mais j'insiste : en se montrant, en exigeant d'être visibles "comme à la télé", parce que faute de cela on ne se sent pas exister.

Hé bien je crois que c'est cette errance-là, c'est ce type de difficultés-là, qui sont responsables de cette augmentation de la psychiatrie comme on l'appelle aujourd'hui "psychiatrie médico-sociale", ce qui se fait au détriment des vrais pathologies qui n'intéressent aujourd'hui plus grand monde. Nous n'avons plus le temps pour eux car il faut que l'on prenne maintenant en compte celui dont Melman a donné l'exemple clinique à qui il a dédié son exposé de tout à l'heure, mais je vous signale que celui- là, c'est encore quelqu'un qui va dans le cabinet d'un analyste ! Quand j'entends la clinique de ceux qui sont dans les supervisions, de ceux qui sont confrontés à ces cas-là, il s'agit de Messieurs comme celui-là mais qui ne s'adressent plus à personne ! Et on se demande comment faire pour essayer de les sortir de cela. Si vous allez vous précipiter un peu trop pour l'en sortir, il va crier à la phobie sociale, à la phobie scolaire ou je ne sais plus trop quoi, il va bien nous faire entendre qu'il s'agit surtout pas d'intervenir dans ses affaires.

Face à cela, à cette évolution, va-t-on devoir préconiser le retour au modèle d'hier ? Le patriarcat ayant été une manière de faire pour arriver à faire entendre dans le collectif cette prévalence du collectif d'abord et cette nécessité de soustraction de jouissance inscrite comme le lot de l'être parlant, je ne pense pas que ce soit ni une solution - même si elle va peut être nous être proposée - ni que cela tiendrait la route parce qu'une fois qu'on a démonté une fiction, qu'on a montré à tout le monde sa dimension de fiction, je ne vois pas très bien comment on pourrait la remettre en place, ce n'est donc pas de ce coté-là qu'il faut aller.

Est-on alors du coup condamné à une société qui en méconnaissant la teneur de ce que c'est que le lien social, puisqu'en privilégiant tellement l'individu, elle en oublie la tâche qu'elle doit accomplir pour l'entamer, est-on alors condamné à une jouissance à tout prix d'un lien de plus en plus addicté à l'objet, ce que témoignent les addictions de plus en plus nombreuses. C'est ce que j'appelle "le vivre ensemble sans autrui" avec cette subjectivité néo-libérale qui est celle d'un sujet qu'on suppose né de lui- même, auto-engendré et pour lequel l'État n'a plus d'autre rôle que de "gérer ses conflits", gérer ses allers et venues, de ne pas l'arrimer à la perte dans laquelle nous sommes tous inscrits, ce qui provoque des revendications identitaires à n'en plus finir. Ce sont des choses auxquelles nous avons aussi affaire avec ces sujets-là, pouvons- nous nous contenter de devenir des organisateurs de carrefours, d'échangeurs d'autoroute, et de faire en sorte - comme dans le film de Gus Van Sant, "Éléphant" - où l'on voit bien les jeunes qui s'arrangent pour surtout ne pas se rencontrer et ne pas rencontrer de l'autrui, est-ce cela qui nous pend au nez ? Ce n'est pas ce que nous pourrions espérer.

Que va t-on faire ? Nous pourrions peut-être en profiter pour préciser davantage encore ce qui fait la spécificité du lien social inter-humain. Cela serait pas mal d'en profiter pour aller voir plus loin dans cette affaire-là et ne pas nous laisser leurrer par ce qui est présenté comme un type de discours social. Là-dessus, les choses sont relativement simples, l'être humain semble bien être un être de langage et ce langage cela veut dire renoncement à l'immédiat. Si vous n'introduisez pas quelque chose qui vous décale, qui vous met dans une position où le tout, tout de suite, est inacceptable, impossible, vous n'arriverez pas à parler, on peut penser que tout être humain a consenti - sans même qu'on lui ait demandé son avis dans un premier temps - à accepter cette donne du langage et celle-ci n'est pas naturelle mais elle implique cette distance, ce détour. Cela se met en place très simplement pour chaque enfant, l'enfant étant par définition un "non parlant", il faut donc qu'il apprenne à parler, pas seulement à lire des mots, il faut encore qu'il apprenne justement, ce quelque chose qui va nouer le collectif et le singulier.

Nous sommes tout de même de drôles de cocos ! Ici, dans cette salle, nous sommes chacun singulier, chacun spécifique ; comment allons-nous faire pour que cette singularité arrive à se faire connaître par les autres ? Hé bien justement, c'est parce que nous parlons que la chose est possible. Le langage est cette extraordinaire potentialité humaine qui noue le singulier et le collectif. Parce que pour dire ce qui est le plus spécifique de ce que vous avez à dire vous, vous allez être contraints de le dire dans une langue que nous partageons tous, nous n'allons pas nous contenter de votre babil d'enfant, nous allons exiger que vous ayez été capables, tous, de parler notre parole à tous. Du coup il y a quelque chose qui est possible à la condition que vous reconnaissiez que pour passer de ce singulier, sensible, continu, à ce dire qui est discontinu et qui nécessite qu'on reconnaisse la place de l'inter-dit.

L'inter-dit est structurant, c'est une norme grâce à laquelle il y a la reconnaissance de ce que pour un être humain, on passe du continu du sensible au discontinu de la parole et du dire, cela demande une opération psychique qui doit être réappropriée par le sujet. Comment cela ? En profitant d'un premier autre auquel il est attaché, aliéné, qui est sa mère, et petit à petit, c'est la loi universelle de l'interdit de l'inceste dans son sens analytique qui va faire qu'on va petit à petit lui demander de lâcher prise et de profiter pour ce faire de quelqu'un d'autre dont on dira dans l'après coup que cela aura été son père, ou un père pour lui. Autrement dit, quelqu'un qui l'aura aidé à pouvoir se détacher de la jouissance maternelle qui, pour nous, présentifie cette jouissance absolue que la condition humaine exige de laisser tomber, au sens fort du terme puisque même dans la tradition biblique vous avez : "tu abandonneras tes père et mère". Il ne s'agit pas seulement d'ailleurs d'abandonner la mère et de rester collé au père, parce que le père est là comme "un coup de main" pour prendre place dans le discours social et lâcher ce à quoi vous avez collé. Hé bien ce travail-là, aujourd'hui, a du plomb dans l'aile à cause du discours social auquel il se confronte.

C'est là que nous en sommes, à un point de bascule extrêmement important, qui nous donne les conséquences à tirer : allons-nous être oui ou non capables de démontrer, de rationaliser, grâce à ce que avons découvert, psychanalyse, psychiatrie aidant, allons-nous être capables de nouer le symbolique de la parole et du langage avec le réel et le sensible d'un sujet, allons-nous être capables de le nouer alors que nous n'avons plus les moyens tels qu'ils étaient favorisés dans le social d'hier pour le faire ? Mais le fait que nous n'en n'ayons plus les moyens, comme hier, ne veut pas dire que nous n'ayons plus cette tâche à faire.

Cela va nous imposer une "biglerie", nous allons devoir loucher un petit peu, c'est-à-dire ne pas prendre ce discours social actuel pour vérité, mais chercher dans nos ressources propres de sujet humain ce que le discours social ne présentifie plus. Il n'y aura pas d'autre solution. Concrètement, cela peut vouloir dire - je prends cet exemple-là - cela peut vouloir dire supporter d'être un peu "salope". Aujourd'hui, tout le monde veut être une bonne maman, qui apporte tout à l'autre, hé bien ce n'est pas toujours la meilleure des voies et il faut bien parfois rappeler au sujet que ce n'est pas comme cela que ça peut marcher.

Dans les équipes, en institution, on attribue aujourd'hui beaucoup d'importance à ce que chacun ait son avis, c'est tout à fait important que tout le monde donne son avis, le problème c'est de ce qu'on en fait après, va t-on finir par savoir décider ? Hier c'était simple, on avait le dos d'un père, d'un patriarche, d'un directeur d'institution, qui prenait la décision, on était tranquille ! À partir du moment où nous nous sommes horizontalisés, il va bien falloir que chacun assume une part de la responsabilité de cette dimension collective, ne fût-ce que pour dire qu'il y a quelqu'un à cette place de décidé, et s'il décide quelque chose que je n'aurais pas décidé, il faut que j'accepte que ce soit celà qui soit décidé, du fait qu'il occupe cette place légitime.

Cela change notre façon de fonctionner, je vous assure. Je dois un peu renoncer à ma jouissance de pouvoir d'office critiquer l'autre dans la mesure ou il fait autre chose que ce que j'aurais fait. Il y a là de grosses questions.

Ces patients du quotidien auxquels les équipes sont confrontées, ceux qui sont complètement enlisés dans ce machin et qui ne s'en rendent même pas compte, pour ceux-là, que va-t-on faire ? Celui à qui, pendant le temps d'empreinte, on a permis d'éviter d'être marqué par l'autre, hé bien au risque de vous choquer, je vous avoue qu'il n'est pas impossible que nous soyons là tout à coup invités à penser quelque chose en même temps que d'autres collègues, des comportementalistes, des cognitivistes, ce n'est pas impossible qu'il faille penser avec eux la façon dont se met en place le lien entre le symbolique et le réel, à partir du moment où ce n'est plus le discours social qui le met en place. Pourquoi ? Hé bien parce que je n'ai jamais vu - par exemple - une mère de famille apprendre à son enfant à traverser la rue avec un livre en main pour lui dire comment faire. La première chose qui se passe c'est qu'elle va le tenir par la main sans le lâcher, elle va faire cela tant qu'il aura intériorisé qu'il ne faut pas se précipiter sur la route, autrement dit, il y a là une prise de corps qui est nécessaire. Je pense que pour tous ces sujets pour qui ce moment-là ne s'est pas passé au bon moment, il faut penser les choses en terme de renouage du corps et de la parole.

Je terminerai sur cette histoire assez folle : j'ai lu dans "Le Monde" il y a une dizaine de jours, un article qui m'a stupéfié. Je croyais comme tout le monde que s'il y avait aujourd'hui, autant d'accidents avec les chiens, c'est parce qu'on favorisait les chiens dangereux. Hé bien pas du tout ! Figurez-vous que la plupart des vétérinaires interrogés, probablement des éminences dans leur domaine, disaient que les maîtres d'aujourd'hui ne savent plus être maîtres de leurs chiens ! C'est stupéfiant parce qu'un Labrador, qui a la réputation d'être gentil avec les enfants, si vous ne l'éduquez pas, si vous ne faites pas ce travail d'être son maître, hé bien il risque d'être aussi dangereux que des races réputées agressives. Ceci pour dire que nous ne sommes plus tout à fait à même de faire ce nouage parce que le nouage qui avait lieu hier ne fonctionne plus comme cela, dès lors nous avons une charge énorme, faute de quoi nous allons voir se multiplier à l'infini les demandes d'interventions, des choses pour lesquelles il n'est pas sûr que nous soyons les mieux placés.

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jeudi 14 février

HooSeek - Le SuperMoteur Solidaire


Avatar Proposé par lagedefaire 13 jours . (http://www.hooseek.com) Voir son profil
Catégories: Arts, culture, médias | Tags: internet ong associations solidaire moteur de recherche

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Posté par Max Emme à 18:23 - Idées,Société - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

mercredi 13 février

Internet, catalyseur d'un changement de paradigme


tiré du livre de Michael Strangelove, How to Advertise on the Internet, Chapter 22, pp. 205-211.

Introduction

Le réseau Internet, dont la taille double chaque année, a eu l'effet d'une bombe dans la culture populaire. Depuis l'avènement de l'ordinateur personnel il y a plus d'une décennie, aucune nouvelle technologie n'avait provoqué une fascination aussi intense et prolongée dans les médias. C'est la première technologie de ce type qui se mérite un auditoire mondial.

Ce que les milieux d'affaires ont désespérément besoin d'apprendre à propos d'Internet, ce n'est pas d'abord comment s'en servir, mais plutôt comment le comprendre. Quelle est la nature véritable d'Internet? Pour monter une campagne efficace de publicité et de commercialisation, il faudra d'abord bien comprendre Internet et ce que sa nature implique. Internet est à la fois une technologie, une culture et un outil. Il faut comprendre chacun de ces aspects pour bien saisir la nature d'Internet et sa place dans l'espace cybernétique.
La technologie d'Internet

La technologie d'Internet repose sur des systèmes ouverts et décentralisés. Comme son nom l'indique, un système décentralisé est un système qui n'est pas centralisé dans un endroit précis; en outre, un système ouvert signifie que les codes de fonctionnement ne sont pas secrets ou brevetés. Chacun peut contribuer à la conception et à l'expansion du réseau global.

L'une des grandes ironies de l'histoire est qu'Internet a été créé à partir d'un plan digne du docteur Folamour, pour créer un système de communications qui survivrait à l'holocauste nucléaire. Conçu au départ pour servir de système de communications à l'élite du complexe militaro-industriel qui survivrait à la bombe, ce réseau a donné naissance à un genre de mutant, une cyberculture subversive et néo-démocratique (en fait, anarchiste). Le caractère unique de la technologie d'Internet lui confère une nature fondamentalement subversive. Dans ses vingt-cinq dernières années de croissance, Internet a fait la preuve qu'il échappe à la privatisation, à la centralisation ou au contrôle. Cette situation est en opposition complète avec la dynamique historique du capitalisme et du commerce. L'architecture technologique originale d'Internet a produit une force culturelle singulière à contre-courant du discours économique contemporain.
Génétique de la culture d'Internet

Il existe un lien de type génétique entre la technologie de base d'Internet et les grandes caractéristiques de sa culture. L'arrivée d'une nouvelle technologie dans une société s'accompagne toujours d'un impact systémique latent, à la manière dont nos gènes déterminent en grande partie notre nature. Lorsqu'une technologie radicalement différente, comme Internet, devient suffisamment répandue, elle a un effet aussi radical sur les structures sociales, économiques et politiques des cultures touchées. À mesure que les cultures intègrent Internet dans leurs structures sociales, elles adoptent graduellement ses caractéristiques systémiques. Voici un survol des changements systémiques possibles qu'Internet peut amener dans les structures sociales en contact avec l'espace cybernétique.
Nouveau paradigme de production et de distribution Culture

La principale contribution historique du capitalisme n'est pas d'ordre économique, mais plutôt d'ordre social. Le capitalisme a réussi à définir la durée et le lieu de travail de chaque travailleur, avec un degré de précision inégalé dans l'histoire culturelle de l'humanité. Le capitalisme occupe une place unique dans l'histoire, par sa capacité d'imposer à des centaines de millions de gens les exigences spatiales et temporelles d'entreprises privées manufacturières.

L'avènement des usines dans l'ère industrielle a provoqué la centralisation graduelle des moyens de production. Cette évolution a déplacé des millions de personnes de la campagne vers la ville et transformé la perception du temps, qui est passée du cycle des saisons à la cadence des secondes. Le capitalisme manufacturier a permis à l'élite d'obtenir un contrôle ferme des moyens de production (les usines) et de distribution (navires, avions, trains, automobiles). Cette même élite a ensuite fait appel à l'État pour s'assurer que toutes les ressources naturelles ne soient plus du ressort public, mais soient confiées à la gestion de l'industrie privée.

Au seuil d'un nouveau millénaire, un nouveau paradigme émerge, celui de l'ère de l'information, numérique et branchée, qui commence à miner les liens structurels du capitalisme manufacturier. Dans l'ère de l'information, les économies dépendent de moins en moins de la fabrication centralisée, pour se tourner vers la création, le traitement et la diffusion de l'information.

Dans le capitalisme occidental, l'information est devenue la denrée principale et l'ère de l'information est maintenant une réalité. Cette transformation économique se déroule en parallèle avec l'évolution structurelle de la nature de l'information. Dans l'ancienne économie, l'information était consignée sur papier, centralisée et isolée. Dans la nouvelle économie, l'information est numérique, branchée (en réseau) et décentralisée (répartie).

C'est ici que se trouve le point crucial. Le paradigme économique en voie de disparition repose sur la propriété, par l'élite, à la fois des moyens de production et des moyens de distribution. À l'opposé, le paradigme naissant de l'ère de l'information numérique et branchée enlève les moyens de production centralisés à l'élite pour les confier directement au travailleur intellectuel.

Dans cette ère de l'information, le moyen de production principal n'est plus l'usine, mais plutôt un esprit créatif et indépendant jumelé à un ordinateur de 1 000 dollars (le système de stockage et de traitement de l'information). Mais comment le travailleur intellectuel pourra-t-il mettre en marché ses produits basés sur la connaissance sans être sous la coupe d'un ou de plusieurs intermédiaires?
L'économie de l'autoroute de l'information

Le dilemme du travailleur intellectuel qui veut lancer ses produits sur le marché ne sera pas résolu par l'autoroute de l'information qu'on nous annonce. L'autoroute de l'information sera construite, possédée et contrôlée par un consortium de géants des télécommunications et du divertissement. L'accès à cette infrastructure privée sera aussi contrôlé, bureaucratique et dispendieux que l'accès actuel à la télévision grand public. Malgré les messages rassurants des leaders politiques et industriels, l'autoroute de l'information n'offrira pas un accès égal aux fournisseurs de contenu. Elle ne servira qu'à renforcer les monopoles et les modèles économiques actuels. C'est une certitude, tout comme c'est une certitude que le fondement technologique de l'autoroute de l'information sera constitué d'une architecture en propriété exclusive. Ces facteurs garantissent que l'autoroute de l'information, par sa structure même, ne pourra pas permettre un changement du paradigme économique.
L'économie d'Internet

Si l'ère de l'information n'avait pas également produit un moyen de distribution aussi nouveau, le travailleur intellectuel serait encore soumis à ceux qui contrôlent les canaux de distribution. Tant qu'il y a un intermédiaire entre le marché et les produits et les connaissances du travailleur, ce dernier ne retire que des avantages marginaux de son travail. Ce n'est toutefois plus le cas depuis l'avènement récent des réseaux numériques mondiaux. Dans un monde branché, le travailleur intellectuel peut devenir un distributeur indépendant de produits basés sur la connaissance, dans une économie de l'information.

Contrairement à l'autoroute de l'information, Internet démocratise l'accès au marché mondial et aplanit les difficultés de l'accès international. Dans le nouveau paradigme d'un monde de l'information numérique et branché, Internet offre à chacun un moyen de distribution qui rejoint trente millions de consommateurs aujourd'hui, un demi-milliard au tournant du siècle, et ce, à un coût risible.

Internet n'aurait aucune importance dans l'ancien paradigme économique, parce qu'il ne permet pas de distribuer efficacement les produits et les services. Toutefois, la nouvelle économie de l'information bouleverse la dynamique temporelle et spatiale des systèmes monopolistiques et élitistes de production et de distribution. À l'aube du nouveau millénaire, le capitalisme aura perdu sa principale force de contrôle social.

Le travailleur intellectuel n'est plus assujetti au choix de temps et de lieu dicté par le propriétaire d'usine. Il échappe aussi maintenant aux monopoles de production et de distribution. Nous assistons au début d'un exode massif, alors que les entrepreneurs quittent l'univers corporatif pour l'espace cybernétique.
Une nouvelle forme de communication de masse

La technologie ouverte et décentralisée d'Internet a donné naissance, de manière tout à fait fortuite, à une forme entièrement nouvelle de communication humaine et de participation de masse, par un médium bidirectionnel qui ne connaît aucune censure. On mentionne souvent la nouvelle culture d'Internet. Cette nouvelle culture a vu le jour parce que la communication est le fondement d'une culture. Une nouvelle forme de communication crée un nouveau paradigme culturel.

Internet est une nouvelle forme de communication de masse. La communication de masse, elle-même un phénomène relativement récent, a toujours reposé sur le contrôle des communications visant des auditoires passifs. Ceux-ci n'ont jamais pu apporter de contribution notable au contenu des communications ou exercer un contrôle quelconque à cet égard.

Internet a transformé à tout jamais ces caractéristiques des communications de masse. Sur Internet, des quantités phénoménales de gens échangent de l'information. L'invention de la presse à imprimer par Gutenberg a rendu la communication de masse possible pour le nombre très restreint de gens qui avaient les moyens de se procurer une presse à imprimer, mais Internet permet à quiconque possède un ordinateur, un modem et une ligne téléphonique de lancer une maison d'édition, un poste de radio et même, bientôt, un studio de télévision. C'est la révolution qui succède à celle de Gutenberg. C'est la nouvelle économie de l'information.
La démocratisation de la communication

La grande évolution économique et sociale que l'on constate dans l'espace cybernétique est celle de la démocratisation des communications de masse. La communication est non seulement bidirectionnelle, réunissant le fournisseur de contenu (multidestination) et son auditoire, elle est aussi soustraite à la censure.

Sur Internet, chacun est libre de dire ce qu'il veut, dans le contexte très large des lois sur le libelle diffamatoire, de l'autocensure et des critères d'une collectivité libérale. La seule restriction insurmontable à la liberté d'expression dans l'espace cybernétique est qu'une conversation doit respecter le thème défini d'une conférence en direct. Chacun peut dire ce qu'il veut, mais il doit le dire dans le forum désigné pour le thème choisi. Cette restriction n'enlève pas à Internet son importance à titre de premier forum de communication de masse libre de toute censure et son rôle de dernier bastion de la liberté d'expression.

Tout au long de l'histoire, l'élite dirigeante a exercé un strict contrôle de la communication de masse. Dans l'Antiquité, la foule était perçue comme un danger par l'élite dirigeante et elle était rapidement dispersée (habituellement par la force). À l'époque moderne, toutes les formes de communication de masse ont été assujetties soit à la propriété directe du gouvernement, soit au contrôle indirect, à la manipulation ou à la censure par l'entremise d'organes de réglementation comme le CRTC ou la FCC, avec une forme supplémentaire de contrôle indirect découlant de la commandite corporative des médias.

La communication de masse est l'une des plus grandes forces jamais créées. C'est pourquoi son contrôle a toujours été le privilège de l'élite. Ce lien a pris naissance avec l'invention de la presse de Gutenberg. Dès que les rois de la dynastie Tudor ont constaté le pouvoir latent de l'imprimé, ils ont immédiatement imposé la censure et le contrôle de l'impression de masse.

La technologie d'Internet lui a permis de devenir une ressource publique qui échappe à la dynamique capitalistique de la privatisation, et de devenir aussi un média de masse qui échappe à la censure des barons contemporains de la presse écrite et électronique. Sur Internet, on peut aujourd'hui avoir accès légalement à de l'information interdite dans de nombreux pays, Canada et États-Unis compris. Qu'il s'agisse du guide du terroriste, d'information frappée d'interdit de publication par les tribunaux, d'articles censurés ou d'instructions détaillées pour la culture ou la fabrication de drogues illégales, on peut trouver tout cela sur Internet. Personne ne peut vous empêcher de trouver ce genre d'information, de la récupérer et de la lire.

Internet permet actuellement d'obtenir de l'information qui est quotidiennement bloquée par nos censeurs et nos douaniers. Pour moins de 1 000 dollars de matériel et de logiciels, on peut lancer sur Internet un poste de radio qui n'est pas assujetti à la réglementation du CRTC ou de la FCC. Le nouveau paradigme de l'espace cybernétique fait éclater toutes les vieilles catégories de nos institutions périmées et agonisantes. Internet se rit des structures bureaucratiques traditionnelles et des relations hiérarchiques du pouvoir. L'espace cybernétique s'avère une ressource qui échappe à la « gestionnite » du gouvernement ou de l'élite corporative.
La libération du contenu

C'est dans ce domaine que l'on peut percevoir le conflit entre la nature d'Internet et celle de la publicité (comme elle se pratique habituellement). Internet libère l'auditoire du contrôle exercé par les fournisseurs étatiques et corporatifs sur le contenu. Dans l'espace cybernétique, la relation fondamentale entre la programmation, le contenu et la publicité n'existe pas. Jusqu'à maintenant, Internet est la première forme de communication de masse à se développer sans la commandite des publicitaires. Dans l'espace cybernétique, c'est le contenu qui a une importance suprême et il n'est pas contrôlé. Le défi des milieux d'affaires est de s'adapter à ce nouveau médium et au paradigme qui en émane.

La publicité continuera d'exister dans l'espace cybernétique, mais elle ne pourra plus exercer sur le contenu le contrôle qui lui était acquis dans d'autres contextes. Les difficultés actuelles des publicitaires sur Internet découlent principalement de leur lenteur à prendre conscience de la nature de la collectivité virtuelle, laquelle, et non plus les milieux d'affaires ou les gouvernements, a le dernier mot dans cet environnement bidirectionnel et libre de censure.
La véritable nature de la publicité

Le pouvoir, la publicité et Internet sont liés de façon inextricable. La publicité classique ne se limite pas à payer pour diffuser un message. On oublie souvent que la publicité sert à exclure certains messages des médias. La publicité est une industrie de plusieurs milliards de dollars qui finance toutes les formes importantes de communication de masse, ce qui lui confère un grand pouvoir. Sans l'ombre d'un doute, la dépendance financière découlant du lien entre la publicité et un média exerce une forme de contrôle sur le contenu global de celui-ci.

L'industrie de la publicité a toujours nié cette influence sur le contenu et la plupart des éditeurs nient également que les commanditaires puissent influencer le contenu éditorial. La négation constante de ce lien incestueux évoque la situation des cadres de l'industrie du tabac, qui tentent de convaincre des commissions gouvernementales que la cigarette n'est pas nuisible pour la santé. Pourtant, les études des trente dernières années sur les communications ont amplement démontré que les médias sont influencés par leurs grands commanditaires et leurs préjugés. Ces mythes de non-ingérence sont nécessaires pour susciter la confiance et maintenir l'apparence de la légitimité.
Les bénéfices à tirer de l'anarchie

L'explosion des connaissances et des nouvelles technologies est sur le point de faire éclater en mille fragments l'industrie de la publicité. Les grandes théories générales ne dominent plus l'industrie entière. Les grandes lois, théories ou techniques ne garantissent plus le succès commercial. Le marché postmoderne a détruit toutes les catégories classiques de Madison Avenue.

Le contexte anarchique de l'espace cybernétique n'est pas entièrement négatif pour l'entreprise traditionnelle. Internet est un outil qui présente des possibilités inégalées de publicité efficace. Internet donne accès à des micro-clientèles pour la commercialisation verticale de produits très spécialisés, et ce, d'une manière économique qui était auparavant inexistante pour les fabricants, les détaillants ou les fournisseurs de services. L'un des effets de l'intégration d'Internet et des milieux d'affaires sera la croissance rapide des ventes de produits à faible volume, commercialisés efficacement auprès de petits groupes de consommateurs répartis partout dans le monde.

Prenons l'exemple du ciblage précis de la clientèle dans l'industrie des magazines, caractérisée par son aptitude à offrir aux publicitaires des groupes présentant une communauté d'intérêts; en multipliant ce ciblage à l'infini, on peut esquisser l'avenir d'Internet, c'est-à-dire la possibilité, pour les milieux d'affaires, de rejoindre à coût raisonnable une foule de créneaux particuliers.

Internet est le nouvel outil le plus important pour l'entreprise, en particulier celles de petite et moyenne taille. Ce qui rend Internet tellement puissant pour l'entrepreneur et la petite entreprise, c'est qu'il offre la possibilité de communiquer avec un auditoire mondial qui compte déjà des dizaines de millions de personnes.

Avant qu'Internet ne s'intègre à l'imaginaire collectif, la plupart des petites entreprises avaient seulement accès au marché local. Les coûts de publicité demandés par les médias classiques restreignaient manifestement la croissance possible de la plupart des entreprises locales.

L'aptitude d'Internet à faciliter à faible coût la communication mondiale, un précédent dans l'histoire, aura un effet généralisé sur la nature des économies nationales et internationales. Il n'y a qu'à songer à la nature élitiste du comportement économique des multinationales ces trente dernières années, pour transposer ce pouvoir à toutes les petites entreprises, et l'on constate que l'espace cybernétique permet la démocratisation du marché mondial. C'est en cela qu'Internet apporte un changement du paradigme économique. Aucune entreprise n'a encore maîtrisé Internet à titre d'outil de publicité et de commercialisation, mais il ne faudra pas se surprendre des changements qui surviendront lorsque le paradigme actuel cédera sa place à l'ère de l'information numérique et branchée.

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vendredi 08 février

Les "Créatifs Culturels"

Marc Halévy 14/12/2002


Depuis toujours, nativement, l'homme, parce qu'il est animal pensant et conscient, cherche à donner un Sens à l'existence et au monde, à la souffrance et à la mort, à la peur et à l'amour, ne serait-ce que pour survivre un peu moins mal.

En Occident mais ailleurs autant, en ce début de troisième millénaire, se ferment les voies qui avaient forgé toute la Modernité : on sait aujourd'hui que ces voies étaient des impasses puisque nous avons atteint leur cul-de-sac.
Ni les sciences dures ou molles et leurs filles techniciennes, ni les religions instituées et leurs chapelles dogmatiques, ni les idéologies et leurs politiques partisanes ne pourront donner à l'homme de demain le Sens dont il a besoin.
Toutes ces malheureuses tentatives de réponse à sa quête effrénée et immémoriale, lui venaient de l'extérieur et en épuisaient les possibles.

On sait à présent qu'il n'y a pas d'ordre mécaniste et déterministe qui puisse libérer l'homme de la responsabilité de son destin. Les sciences ne répondent à aucun "pourquoi" fondamental et "les paradis artificiels" de la technique ne sont que d'amers ersatz, des gadgets hédonistes qui euphorisent parfois mais n'illusionnent plus guère.

On sait à présent qu'il n'y a pas d'ordre transcendant et immuable qui puisse sauver l'homme dans un "autre monde" résolument distinct de ce monde-ci. Si un Dieu personnel existe, il est soit résolument imparfait, souffrant et ignorant des choses de ce monde, soit définitivement sadique, cruel et psychopathe. Les religions instituées ne sont plus que les momies, les fossiles dogmatiques et archaïques de traditions spirituelles oubliées ou perdues. L'immense succès, parfois baroque, des spiritualités extrême-orientales en est la meilleure preuve.

On sait à présent qu'il n'y a pas d'ordre éthique ou politique absolus, quelque louables soient la très occidentale tentative de "Déclaration des Droits de l'Homme" et les très fallacieuses illusions qui se cachent derrière les mots "Démocratie" et "Justice". Toutes les idéologies, qu'elles soient totalitaires ou socialo-libérales, sont mortes ou moribondes pour avoir cru pouvoir dissoudre les individus dans le moule absurde du citoyen. Le monde découvre que la société est un mal (provisoirement encore un peu) nécessaire sur le chemin de l'accomplissement de l'individu humain libre et responsable de soi. On découvre enfin que l'homme n'est pas un animal social. Tous les régimes qui ont tenté de le faire croire, n'ont semé que mort et souffrance, chez eux ou chez les autres, par la violence ou par la misère, par la guerre ou par l'argent.

Force est d'en conclure qu'il serait vain de chercher encore sur les chemins de l'extériorité les nutriments de la quête du Sens. Rien ne viendra du dehors, ni de la Science, ni de Dieu, ni de l'Etat.
S'il y a un Sens, c'est en chacun qu'il est et nulle part ailleurs, et pas forcément le même pour tous (au diable, donc, les illusions normatives égalitaires).
Ce troisième millénaire qui débute, a été prédit religieux ou spirituel par Malraux ou par d'autres. Dont acte.

Des enquêtes récentes (notamment celles que Paul Ray du "Institute of Noetic Sciences" de Sausalito, a faites aux USA, mais aussi en Europe à la demande de la Commission Européenne) montrent qu'un tiers, au moins, de nos contemporains américains et européens, n'est "ni à gauche, ni à droite, mais en-avant".
Cette mouvance, appelée par les sociologues américains les "créatifs culturels", est passée de l'autre côté, a changé de paradigme, a abandonné définitivement les repères et valeurs cartésiens matérialistes, pour reconstruire un nouveau paradigme, clairement holistique, qui rend sa place à l'intériorité, à la spiritualité, à la frugalité, à la simplicité, à l'écologie (loin de tout écologisme idéologique), à la créativité, à la fraternité, à la qualité de vie, à la sensibilité, à la bonne santé, etc …

Il ne s'agit pas d'une nouvelle utopie sociale ou politique puisque cela n'implique que la personne elle-même qui s'engage librement sur ses propres chemins intérieurs, hors de toute société et de toute politique.
Il ne s'agit pas d'institutionnaliser de nouvelles normes de vie sociale puisqu'il s'agit de vivre pleinement et librement au-delà (et non contre) toute norme sociale.
Il ne s'agit pas de "secte" puisqu'il revient à chacun de parcourir son propre chemin spirituel personnel, unique et incommunicable, au-delà de toutes les religions et sectes : se créer son propre Dieu pour que ce Dieu nous crée.
Bref, il ne s'agit pas de combattre les Sciences, les Religions ou les Etats, mais de les dépasser puisque l'essentiel, le Sens, est clairement au-delà d'eux.
Les siècles passés l'ont suffisamment démontré, les révolutions ne font que remplacé une tyrannie ancienne par une nouvelle tyrannie.
On ne peut donc parler ici de "révolution en marche".
Il s'agit plutôt d'un changement de priorité.
La Science, la Religion ou l'Etat naguère centraux, maîtres et pilotes de toutes les vies individuelles, se retrouvent désormais peu à peu marginalisés, à la périphérie lointaine de nos vies personnelles, avec aussi peu d'impact ou d'importance qu'une carte de crédit ou qu'une police d'assurance certes utiles mais guère passionnantes.

Depuis peu, pour beaucoup, l'essentiel est ailleurs !
Voilà qui peut rendre un peu optimiste quant à la survie du genre humain sur cette Terre. Car, comme pour les dinosaures, ne pas évoluer, c'est se condamner à disparaître.

Posté par Max Emme à 16:40 - Arts et Culture - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Les mutants sont parmi nous

Marc Halévy

Quoiqu'il en soit, les mutants sont déjà parmi nous. Des enquêtes récentes montrent que 25% des adultes en Europe et aux USA ont déjà renoncé à l'ancien paradigme. Ils seront majoritaires avant 2015.
Ils ont déjà largement dépassé les modes de vie basés sur la consommation, sur la non-écologie, sur l'assistanat et les institutions. Ils ont déjà réinventé l'école hors des écoles et la santé loin des officines. Ils vivent sans télévision, loin des villes et de leurs spectacles vides et de leurs mondanités stériles.
Ils cultivent la simple et frugale joie de vivre leur vie, ici-et-maintenant. Ils respectent la vie sous toutes ses formes. Ils réenchantent le monde et ils resacralisent le réel en s'en émerveillant.
Ils ne comprennent déjà plus la bêtise et la violence, l'orgueil et l'ego, le paraître et la possession.
Ils sont déjà d'un autre monde.

Posté par Max Emme à 16:38 - Idées,Société - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Revenus et pauvretés depuis 1996

Dominique Demailly, Émilie Raynaud* - Source : enquête SRCV mai 2004
http://www.insee.fr/fr/ffc/ficdoc_frame.asp?ref_id=REVPMEN06b&doc_id=1823


En 2004, le niveau de vie moyen mensuel des individus s’établit à 1 503 euros. La répartition
des revenus est inégalitaire : les 20 % des individus aux niveaux de vie les plus faibles
détiennent 9,6 % de la masse des revenus par équivalent adulte, contre 37 % pour les 20 %
des individus les plus aisés.
Entre 1996 et 2004, le niveau de vie moyen des personnes actives progresse plus rapidement
que celui des inactifs. La pauvreté monétaire baisse tendanciellement jusqu’à stagner en fin
de période. Depuis 1996, la population pauvre est composée davantage de personnes
seules et inactives, de familles monoparentales et de familles nombreuses, et elle se déplace
vers les grandes villes.
L’approche de la pauvreté par les conditions de vie permet une analyse complémentaire à la
pauvreté monétaire, en traitant des difficultés matérielles rencontrées par les ménages.
Ainsi, près du quart de la population appartient à l’une ou l’autre catégorie, mais 5 %
seulement des individus cumulent les deux formes de pauvreté.

Faute de disposer d’informations individualisées sur l’allocation des ressources au sein des
ménages, tous les individus d’un même ménage ont, par hypothèse, le même niveau de vie. Le
calcul du niveau de vie s’appuie sur le revenu disponible et la structure du ménage. Le revenu
disponible du ménage est la somme de l’ensemble des revenus de ses membres, après redistribution,
c’est-à-dire après prise en compte des principales prestations sociales et paiement des
impôts directs. Le niveau de vie individuel, qui se déduit de ce revenu disponible du ménage
en tenant compte de la taille et la composition de ce dernier (voir Glossaire), prend mécaniquement
des valeurs inférieures à celui-ci.
En 2004, le niveau de vie moyen mensuel s’établit à 1 503 euros. La moitié des individus a un
niveau de vie inférieur à 1 314 euros par mois. À titre de comparaison, le montant net mensuel
du Smic en 2004 s’établit à 985 euros en moyenne sur la base d’un temps plein.

Les niveaux de vie sont moins dispersés que les revenus disponibles

En 2004, les 10 % des individus les plus modestes ont un niveau de vie inférieur à 753 euros
par mois (figure 1). Le niveau du RMI pour une personne seule est assez largement inférieur à
ce seuil (418 euros). Le minimum vieillesse est de 588 euros mensuels pour une personne
seule et le montant de minimum vieillesse prévu pour un couple (1 054 euros) équivaut à un
niveau de vie individuel de 702 euros.

* Dominique Demailly appartient à la division Conditions de vie des ménages et Émilie Raynaud à la division Revenus et
patrimoine des ménages de l’Insee.


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