vendredi 09 mai
MEDIATION DES MUSIQUES ACTUELLES
Intervenants : Mélanie BAUER, animatrice de l’émission Ketchup and Marmelade sur OUI FM Alan GAC, directeur artistique chez Barclay Vincent RULOT, directeur de l’association La CLEF à Saint-Germain-en-Laye
Les musiques actuelles sont devenues un véritable phénomène de société. Désacralisées et populaires, elles agrémentent notre vie quotidienne. Victimes de son succès, le concert n’est plus le but principal, il est très concurrencé par un objet : le disque. Les musiques actuelles sont soumises aux enjeux d’ordre lucratif : la commercialisation dans un environnement mondialiste, l’industrialisation, la médiatisation, le marketing. Au sein du système "musique actuelle", quelle est la place pour les artistes qui refusent de s’y soumettre, pour les salles dont le but est la découverte et non seule rentabilité ? Dans une telle typologie, la médiation est-elle une priorité pour ceux qui l’établissent ? Les notions de découvertes, d’expérimentation voire même de pédagogie sont elles à l’ordre du jour ? Autour de cette vaste problématique, trois professionnels de la musique ; Mélanie BAUER, Alan GAC et Vincent RULOT nous exposent leurs points de vue, trois parcours, trois personnages dont les convictions divergent ou s’opposent nous font partager leurs expériences.
I- Présentation de la conférence :
Autour du thème de la médiation des musiques actuelles ses problématiques de la commercialisation, de l’industrialisation du disque et de la médiatisation (faisant partie intégrante de ce secteur) ont été soulevé. Pour répondre à nos questions, trois professionnels des musiques actuelles vont répondre à nos questions : Mélanie BAUER animatrice et programmatrice à Ouï FM, Alan GAC directeur artistique de Barclay et Vincent RULOT, directeur de la CLEF à Saint-Germain-en-Laye dans les Yvelines, association culturelle qui porte le titre de Scène de Musique Actuelle (SMAC) donné par le ministère de la culture.
II- Présentation des intervenants et du secteur des musiques actuelles :
Mélanie BAUER, quelle est votre action à OUI FM ?
Je travaille maintenant depuis dix ans pour la radio rock parisienne nommée Ouï FM. Mon cursus scolaire ressemble à celui de la majorité des professionnels de la musique : nous sommes pour beaucoup autodidactes. En effet, il n’y a pas à proprement parler d’école ou de formation pour devenir animateur de radio, si ce n’est celle que j’ai suivie au sein de l’Ecole de France qui est une école privée. Elle allie théorie et pratique par l’intermédiaire de stages. C’est d’ailleurs avec le statut de stagiaire que je suis entrée à Ouï FM et je n’en suis toujours pas partie de la radio. Cependant, les animateurs radios ont le statut assez précaire d’intermittents du spectacle. C’est à dire qu’ils sont payés à l’heure ou à la journée. Ils ne font pas a proprement parler partie de l’entreprise.
Pouvez-vous nous présenter Ouï FM de façon générale et nous dire quand cette radio a été créée et quelle a été son évolution ?
Ouï FM fête ses quinze ans cette année. Elle a donc été créée en 1987, par Pierre MORANT, sous le sigle de " radio rock ". A l’époque, le slogan était : " le son qui a du sens ". Quatre ans après, en 1991, Ouï FM fut rachetée par Polygram. Et c’est Bruno DELFORT, un jeune homme de vingt-six ans, qui en a pris la direction et ce jusqu’en 1997. Virgin a depuis racheté une part du capital de Polygram. Par conséquent, Ouï FM fait désormais partie de l’énorme groupe Virgin. L’année dernière, l’audience de Ouï FM a dépassé la barre des cinq points sur Paris, ce qui est extraordinaire pour une radio locale. Ouï FM est aujourd’hui la première radio locale parisienne et elle se porte plutôt bien. Mais avec l’arrivée du Mouv’ sur les ondes, les choses vont peut-être changer.
Alan GAC, pouvez vous nous présenter les activités de Barclay ?
Pour ma part, je n’ai pas fait beaucoup d’études. J’organisais des concerts à Rennes alors que je préparais un DEUG d’Histoire. J’ai également créé un label, ce qui m’a conduit à vraiment travailler dans le milieu de la musique, et à être aujourd’hui directeur artistique de la maison de disque Barclay. D’ailleurs, je travaille avec beaucoup d’artistes que j’ai découverts lorsque j’étais indépendant. J’ai donc un parcours d’autodidacte, ce qui m’a permis d’explorer le côté indépendant du métier, mais aussi le côté établi d’une major comme l’est Barclay, qui appartient à Universal. Barclay est une maison de disque, son activité principale est de produire des artistes, de miser financièrement et de mettre en œuvre une politique afin de faire connaître ces artistes dans le but de vendre leurs disques, leur art. Notre catalogue est assez varié, nous avons signé des artistes célèbres comme Bernard Lavilliers, Matt, ou encore Björk mais aussi de nombreux artistes moins connus, en début de carrière. Notre catalogue est assez varié. D’autre part, Barclay a été intégré par Polygram en 1980 puis a été vendu à Universal il y a trois ou quatre ans.
Vincent RULOT, pouvez vous nous parler de votre action à la CLEF de Saint Germain en Laye ?
Je suis, aujourd’hui, directeur de l’association La CLEF à Saint-Germain-en-Laye qui est entre autre une salle de concerts. Pour résumer mon parcours dans le secteur musical, je suis moi aussi autodidacte. Cependant, j’ai eu une autre vie professionnelle avant de me consacrer à la musique, en effet, j’ai été instituteur pendant dix ans. Parallèlement à cette activité, j’ai participé au début des années quatre-vingts à l’aventure des radios libres. En 1981, j’ai animé quelques émissions sur Radio Clémentine, une radio locale située à Sartrouville. Les moyens techniques étaient pour le moins primitifs, mais l’expérience était vraiment fantastique. La fréquence a été ultérieurement revendue à une autre radio qui est devenue NRJ. J’ai ensuite intégré Radio Nova pendant trois ans pour laquelle je réalisais de courts modules sur le rock français. Au même moment, la Maison de la Jeunesse et de la Culture de Saint-Germain a changé de statut en devenant une association. Elle a décidé de se spécialisée dans l’organisation de concerts. La volonté du directeur était de faire de ce lieu une structure spécialisée dans la musique dite de jeune et dans le rock en particulier. De part ma connaissance du milieu rock qui émergeait de façon assez intéressante à ce moment là, il m’a consulté pour l’aider à établir une programmation de qualité, adaptée au milieu et au public ciblé. Je suis donc devenu bénévole et nous avons commencé à accueillir les groupes que je diffusais sur Nova. De fil en aiguille, après avoir pris une disponibilité à l’Education Nationale, je suis devenu une petite main de l’association puis son directeur adjoint, et enfin directeur de La CLEF. En tant que directeur adjoint, je travaillais sur la programmation des concerts pour la petite salle de trois cents places et en même temps sur l’enregistrement. Je m’occupais ensuite de monter des projets pédagogiques par l’intermédiaire des cours de musique et de développer une scène autour de La CLEF. Aujourd’hui, le domaine musical occupe une place importante au sein de l’association, mais notre particularité est que l’on accueille également des activités qui n’ont rien à voir avec la musique. Par exemple, nous proposons des cours de langues, de gymnastique, d’arts plastiques ou encore des activités pour enfants. Cette diversité amène des croisements de public fort intéressants.
2- Présentation des différents acteurs du secteur musical :
Quel est aujourd’hui l’état de la radio en France
Mélanie BAUER : Les radios libres ont vues le jour en 1981 grâce à la loi Mitterrand du 11 novembre 1981 permettant aux radios associatives d’être diffusées à la condition de ne pas passer de publicité. La radio RFM s’y est essayé et a vu a fréquence brouillée pendant un an. Suite à cela, des manifestations à l’initiative d’NRJ ont permis de faire évoluer les choses. Les jeunes réclamaient une ouverture des ondes par des moyens parfois douloureux (grèves de la faim...). Les radios commerciales ont vu le jour et ont eu le droit d’émettre et de diffuser de la publicité. Dès 1982, deux mille radios ont émergé. Le phénomène des radios FM est donc relativement récent et aucune d’elles n’a plus de vingt ans. A partir de 1985, ce fut le début des réseaux de radios. On connaît maintenant l’empire NRJ avec Nostalgie, Rire et Chansons et Chérie FM. Mais aussi France Info, devenue colossale et dont la création date de 1987. Quant à l’audimat, selon les derniers chiffres de Médiamétrie, la première radio en France est RTL, suivie d’NRJ, France Info, France Inter, Europe 2, Nostalgie, Fun Radio, RTL 2, ... Cependant, il y a une polémique importante en ce moment à propos de ces chiffres, car ils ne prennent pas en compte le public des moins de quinze ans. Par conséquent, cela pénalise fortement toutes les radios destinées aux plus jeunes. Ces chiffres d’audience sont importants car nous sommes des radios commerciales qui vivent grâce à la publicité. Plus l’audience est importante, plus la radio génère de la publicité, et donc d’argent !
Pouvez-vous nous dire à quoi vous attribuez l’émergence des radios spécialisées apparues ces dernières années. Est ce une sorte de formatage destiné à répondre aux attentes des auditeurs ? Est-ce réducteur ?
Il y a des radios qui marchaient très bien au début des années quatre-vingt. Le seul moyen d’arriver à prendre une place sur les ondes, c’était d’arriver à cibler l’audience et donc se spécialiser. Aujourd’hui, on remarque le même phénomène en télévision et particulièrement sur le câble : avec l’émergence d’un certain " service à la carte ". On essaye d’attirer les gens avec ce qu’ils aiment. En ce qui concerne le formatage. Est-ce que finalement ce n’est pas plus agréable d’avoir le choix, si l’on aime le groove, la techno ou le rock, de savoir que l’on a trois radios différentes à écouter, et que l’on a ainsi la possibilité de surfer entre les trois ? C’est peut-être une manière d’avoir plus de liberté. D’un autre côté, cela nous oblige à intégrer certains schémas. Par exemple à Ouï FM, nous avons eu énormément de difficultés à faire entrer la musique électronique sur nos ondes. Les auditeurs nous ont fait savoir qu’il n’appréciaient pas du tout notre initiative et que toute autre musique que le rock n’avait pas sa place sur cette antenne. Nous avons donc été contraints d’arrêter de diffuser de la musique électronique. Le réductionnisme ne vient donc pas forcément de nous ; dès que l’on dépasse le cadre rock, ce sont les auditeurs qui protestent. En revanche, tout cela nous permet d’aller le plus loin possible dans le style musical qui est le nôtre.
Alan GAC, quel est l’avenir des labels indépendants et quel rôle ont-ils dans le paysage du disque français ?
Aujourd’hui en France, cinq maisons de disques, les majors, se partagent 96% du marché. Nous avons dans l’ordre, Universal qui couvre 36 % du marché mondial, Sony Music occupant 22 % du marché, Warner qui prend 10 %, BMG couvrant 9 % et EMI qui occupe les 6 % restants. 4% sont laissés aux maisons de disques indépendantes, ce qui n’est pas négligeable dans la production globale du disque. De part cette concentration extrême, l’avenir des labels indépendants. Si certains seront rachetés par une des majors, les plus militantes sont vouées à la disparition. Cette réduction des acteurs du marché est une tendance qui s’est beaucoup accentuée depuis les années quatre-vingt. Au fur et à mesure, nous sommes arrivés à cette concentration extrême entre cinq grands distributeurs qui sont aussi les majors que l’on retrouve au niveau mondial. Certains disent que ce n’est pas fini, et que l’on va arriver à trois principales maisons de disques à travers le monde et donc en France.
En France, l’industrie du disque génère plus de huit milliards de francs de chiffre d’affaire, soit 1,2 milliard d’euros. En 2001, le marché a augmenté de 11 %, ce qui représente une progression énorme. Le nombre de disques vendus en France a augmenté de quatre-vingt-deux pour cent sur les cinq dernières années et de 22 % par rapport à l’année précédente, cela représente environ trois albums achetés par français en âge d’acheter des disques. C’est une progression considérable. L’année dernière, il n’y a jamais eu autant de sorties dans les bacs.
Comment faites-vous pour choisir les artistes qui seront demain dans les bacs ?
Un des points importants qui entre en ligne de compte lorsque l’on va signer un artiste est l’adéquation de son message avec la conjoncture sociale actuelle. Il faut que sa musique, son discours, son texte fasse sens. Ensuite, viennent les questions : comment va t-on pouvoir le vendre ? Comment va t-on le faire écouter au public ? Sur quel type de radio va t-il passer ? Quel public va t-il rencontrer ? Quelle scène va t-il pouvoir faire ? Par chance, l’industrie du disque est assez dynamique depuis ces vingt dernières années, ce qui facilite l’accès aux moyens marketing pour diffuser de la musique. C’est en fonction de ce dernier point que l’on décide de signer l’artiste mais également en fonction de la viabilité du projet à plus ou moins long terme.
Y a-t-il des quotas ?
Il est vrai que les quotas des radios, qui doivent passer 40 % de musique française minimum, ont accentué, en France, un phénomène qui est qu’aujourd’hui les maisons de disques préfèrent signer un artiste français qui chante en français plutôt qu’en anglais car il se retrouverait en concurrence directe avec les grands artistes internationaux tels que Mickaël Jackson ou les Red Hot. Cependant, la première motivation reste l’envie personnelle que nous avons de développer tel groupe ou tel artiste.
Vincent RULOT, quel est le niveau d’équipement des villes françaises en salles de concert ? Comment se sont constitués les réseaux de salles tels la Fédurok et le CRY ?Quant à La CLEF, comment s’organisent ses activités et la programmation ?
Par l’intermédiaire de La CLEF, nous avons monté avec un certain nombre de salles en France ; un réseau s’appelant la Fédurok (Fédération Française du Rock) au sein duquel nous avons réfléchi aux conditions d’accueil du public. D’autre part, au sein des Yvelines, nous avons créé un second réseau nommé le CRY ; regroupant des salles de concert entre lesquelles s’effectuent des échanges de musiciens amateurs locaux. Ceci leur permet de renforcer leur expérience de scène tout en rencontrant des publics différents. Quant à la qualité des salles de concerts françaises, il semblet que leur qualité se soit grandement amélioré ces cinq dernières années. Dans les années 1975-1985, nous allions voir des concerts dans des salles polyvalentes, des abattoirs, des chapiteaux... des salles qui pouvaient servir à tout sauf à faire de la scène musicale. Le résultat était catastrophique. Alors que maintenant un peu partout en France, naissent des bonnes salles d’une jauge de 400 ou 500 places, accueillant des artistes de renommée nationale. Il semblerait d’ailleurs, que les artistes étrangers commencent à les apprécier car ils viennent de plus en plus souvent tourner en France. En effet, au niveau de l’accueil, de la technique mais aussi de l’aspect financier et humain, il y a une qualité indéniable. A l’inverse, La CLEF est un mauvais exemple car la salle où sont organisés les concerts est une ancienne cafétéria. Aujourd’hui, elle n’a plus le niveau qui lui permettait d’accueillir de nombreux genres musicaux, il y a dix ans encore. C’est pour cela que nous travaillons actuellement sur un projet de nouvelle salle d’une jauge de 500 places capable d’accueillir différents types de spectacles. Les déficiences de notre salle de concerts sont un véritable problème car certains artistes préfèrent maintenant aller dans d’autres lieux que La CLEF car les conditions d’accueil sont meilleures. D’autre part le public est aujourd’hui plus exigeant en matière de qualité sonore et humaine, notamment parce que les moyens de reproduction de la musique sont devenus bien meilleurs. Par conséquent, le public des concert attend les mêmes conditions d’écoute. D’autre part, à partir du moment ou l’on possède une salle de 300 places, on ne diffuse pas de têtes d’affiches susceptibles de déplacer 1 000 personnes. Cela serait une catastrophe en terme d’accueil du public. Par conséquent, nous programmons des artistes dits " de découverte " qui, en général peuvent acquérir une plus grande reconnaissance médiatique dans les mois ou les années suivantes. C’est ainsi que nous avons accueilli aussi bien Zebda que Mano Negra ou Miossec. Outre le rock, nous accueillons également certains artistes mythiques du reggae. Quant à la pratique amateur, nous effectuons un travail conséquent avec la scène locale, en la diffusant pendant les premières parties. Nos préoccupations sont donc tout à fait différentes de celles des maisons de disque.
Vous organisez des concerts de musique très variés. Retrouvez-vous des spectateurs dans un concert de hardrock et le lendemain dans un concert de reggae ? Y a-t-il des passerelles entre les publics ? Avez-vous des solutions pour augmenter le brassage des publics ?
On retrouve ici les problèmes que nous avions abordés plus tôt ; celui de la segmentation des publics et de la raison d’être des radios spécialisées qui génèrent par ailleurs une très forte demande. Pour notre part, La CLEF programme aussi bien des artistes reggae, rap, hardcore, métal, chanson, pop et même techno, bien que notre salle se prête mal à ce type de musique. Nous avons mis en place un système de carte de fidélité qui donne entre autre une réduction sur les billets d’entrée aux concerts. Pour l’année en cours, nous dénombrons plus de 200 adhérents. Cependant, il est rare que l’on ait plus de dix ou quinze personnes qui viennent avec leur carte sur des concerts différents, alors même que notre vocation est d’essayer de croiser les publics. D’autre part, il y a certains types de musique qui favorisent les liens tels le reggae, le hip-hop et le hardcore. Ce il est également intéressant d’observer le parcours des musiciens : certains commencent par faire du métal et explorent ensuite les musiques électroniques ou le r’n’b. On remarque aussi que l’âge est déterminant quant à l’esprit d’ouverture sur d’autres musiques. La tranche des 18-25 ans est plus réceptive à l’innovation, à la découverte alors que la tranche supérieure adopte un style de musique dont elle change moins facilement. Globalement, les styles musicaux fonctionnent en vase clos et il est très difficile d’intéresser un public à un autre type de musique et ce d’autant plus que la musique, en s’ancrant dans la vie sociale par le biais de la tenue vestimentaire, de l’attitude et même des courants de pensée, se marginalise d’elle-même.
III- Industrialisation, commercialisation, médiatisation et médiation des musiques actuelles :
Y a t-il une place pour la médiation de la musique dans le système que vous avez précédemment décrit ? Comment, chacun à votre niveau, faites-vous de la médiation ?
Vincent RULOT : Dans un premier temps, nous proposons aux jeunes de multiples activités via une inscription préalable permettant d’être membre de l’association. Des cours de pratique permettent de se familiariser avec le milieu musical. Suite à cela, il est possible pour les adhérents d’utiliser les salles de répétition de la structure, ainsi que ses studios sous la houlette de professionnels du son. La dernière étape, celle de la scène, est la plus convoitée mais aussi la plus cruelle, car face au public, les musiciens peuvent se rendre compte de leur véritable talent et de leur aptitude à vivre un jour de leur passion. Cependant si cette expérience est révélatrice elle peut aussi être illusoire. En effet, il faut savoir que La CLEF dispose d’une salle de concert de 300 places et que le public qui la fréquente est jeune (14-30 ans) d’une part, et de périphérie parisienne d’autre part. De ce fait les groupes évoluent sur scène face à leur proches ou à leurs connaissances venus les soutenir et dont l’objectivité n’est pas le premier ordre. Pour éviter que ce phénomène n’encourage ces jeunes à persister dans une voix où ils n’auront peut être pas leur place, le travail de l’équipe pédagogique de la structure est d’œuvrer afin de leur permettre d’avoir un regard critique sur l’environnement musical dans lequel ils se dirigent aussi bien que sur leur propre travail. Toute l’équipe considère qu’il est important que les musiciens amateurs prennent conscience des réalités de ce milieu qui ne leur pardonnera aucun écart. Pour ce faire La CLEF organise des tables rondes entre les adhérents et les professionnels du milieu (dirigeants de maison de disque, producteurs, directeurs artistiques, artistes...). Ce travail de lucidité s’effectue aussi lors d’ateliers animés par des spécialistes des musiques actuelles. Cet accompagnement a pour objectif de faire vivre la musique d’une façon plus saine et réaliste, tout en leur permettant d’envisager une carrière même en tant qu’amateur. Cependant, si un groupe se révèle prometteur, La CLEF n’hésitera pas à le soutenir dans son action.
Mélanie BAUER : La médiation de la musique est un aspect très intéressant qui peine à exister et perdurer sur les ondes. Cela est dû en partie aux contraintes commerciales ainsi qu’aux problèmes d’audimat. En effet, les radios se doivent d’attirer puis de fidéliser leur public grâce à des émissions d’animation et à la diffusion en boucle des titres phares. Pour lutter contre ce phénomène, nous avons mis en place une émission, en l’occurrence "Ketchup et Marmelade ", qui permet d’écouter des groupes amateurs ainsi que des groupes semi-professionnels n’ayant pas encore signé avec une maison de disque. Cela débouche une fois par mois sur un concert du même nom que l’émission, où les artistes passés à l’antenne durant ce laps de temps pourront être vus sur scène et développer ainsi une relation de proximité avec le public. Cependant, le système et la conjoncture actuelle de la musique empêchent la médiation de la musique de se généraliser et d’intégrer des tranches horaires plus écoutées. D’autre part, il existe une forme de cynisme malsain venant d’une société et d’un système considérant que le public n’a pas besoin de découvrir ou de développer des idées en rapport avec les musiques actuelles qui sont fortement métissées et en perpétuelle évolution. On considère que seul le plaisir de délectation a de l’importance et de la valeur ; cet état d’esprit dresse des barrières devant un public à qui on ne finit par donner que ce qu’il connaît déjà. De ce fait, une hypothèse saugrenue se développe considérant que le jeune public en particulier n’éprouve pas le besoin ni l’envie d’être surpris, d’être mis en relation avec d’autres types d’artistes, qui sont souvent porteurs d’un message digne d’intérêt et d’une esthétique musicale non négligeable. Le public est donc forcé malgré lui de se contenter de ce qu’on lui propose.
Alan GAC : Contrairement aux idées reçues, les maisons de disques participent au processus de médiation. Même si le but premier est de vendre, celles-ci utilisent cette contrainte pour proposer un panel d’artistes, de genres et de tendances musicales le plus divers et le plus ouvert possible. En proposant un catalogue varié, les maisons de disque contentent non seulement un public plus large mais permettent la découverte d’autres styles musicaux. La diversité incite à la consommation, à la découverte donc à la médiation. Bien sûr, la diffusion de tous ces artistes sur le marché est tributaire d’une machine interne. Le rôle du directeur artistique est, tout comme le fait un médiateur, de créer un passage entre l’artiste et le système dirigeant, et ce afin qu’il puisse atteindre le marché du disque et être diffusé par l’intermédiaire de différents médias.
La médiatisation est-elle une dérive de la médiation ?
Vincent RULOT : Au début des années 80, j’ai créé une association d’information pour le consommateur culturel, dont le but était d’expliquer au public le mode de fonctionnement du système musical français. A la rencontre des jeunes des quartiers défavorisés, au sein des maisons de la culture, des lycées et des conservatoires ; l’équipe de l’association réussissait à toucher les consciences et permettait à ces personnes de se faire une idée juste de ce milieu. Grâce à ces opérations le public était averti et armé pour affronter ce système. Force est de constater que vingt ans plus tard, les chaînes de télévision ont repris ce concept. Elles ont réussi à faire intégrer au public que pour devenir un jour chanteur, il y a une norme : être beau et en bonne santé, avoir un moral à toute épreuve, et accessoirement, savoir chanter et danser. Par ce biais la médiatisation est en effet une dérive de la médiation. Mais les retombées commerciales très importantes et l’influence non négligeable sur la population qu’elle génère n’incitent pas les média à modifier leur définition de médiation.
La télé-réalité est, telle qu’on la connaît en musique (Pop Star, Star Academy), issue d’un collaboration avec les maisons de disques. Celle-ci ne porte t-elle pas préjudice à votre travail de médiation ?
Alan GAC : Ce genre de collaboration permet aux maisons de disque d’amasser une forte somme d’argent qui sera ensuite réinjectée dans l’industrie générale du disque. Ce procédé sert à soutenir la médiation, permet de prendre plus de risques et de lancer un nombre plus important d’artistes et donc de continuer à alimenter le marché avec des produits et des artistes en début de carrière. En ce sens, le travail de médiation n’est pas lésé par la médiatisation qui ne propose pas en soi des artistes de talent, mais qui, par les fonds générés soutiennent la création française sous-jacente. La télé-réalité, bien que critiquée, impulse la musique française et permet de ne pas tomber dans un système de mécénat, où seul une part minime d’artistes soutenus financièrement pouvaient tirer leur épingle du jeu.
Y a t-il un frein à la diversité musicale ?
Vincent RULOT : Il faut être conscient que la concentration empêche la diversité. En effet, il y a un contrôle exercé aussi bien par les hautes sphères de l’industrie musicale que par les services publics. Le groupe Leclerc par exemple a récemment répondu à un appel d’offre émanant de ces derniers afin de gérer des salles de concert. L’argent crée une sorte d’échelle de luxe maîtrisant les structures allant de l’artiste au public et empêchant la diversité que proposent des salles de concerts indépendantes par exemple.
Alan GAC : La diversité représente une forte somme d’argent aussi bien pour les maisons de disque que pour les magasins. Les médiateurs sont freinés par ce système qui référence les disques et empêche l’essor de cette même diversité. Le public comme le médiateur doit militer pour changer les choses ne serait-ce qu’en prenant la peine de commander les disques qu’il désire vraiment au lieu de se résoudre à un autre achat.
Cet article a été rédigé à partir d’une conférence publique donnée le jeudi 21 mars 2002, lors du cycle de conférences " Les jeudis de la Sorbonne " consacré au thème " médiation des arts". Ce cycle de conférence est organisé par le second cycle de Conception et mise en œuvre de projet culturel de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Cette conférence consacrée à la médiation des musiques actuelles a été organisée et transcrite par (Vos noms)
Commentaires
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=363714&pid=9113527
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :