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mercredi 22 octobre

LE SUPER-MÉCANISME CONCENTRATIONNAIRE

par Jean-Gaston BARDET in Demain, C'est l'An 2000!

Mais parmis tous les mécanismes concentrationnaires, il en est un plus subtil et plus puissant, dont l'ignorance était quasi totale il y a trente ans (ndlr, écrit en 1950, donc en 1920). Aussi suis-je bien obligé de l'exposer en détail. C'est le mécanisme bancaire qui multiplie les méfaits de l'usure et du crédit. En effet, d'un côté, par l'addition des intérêts il double, puis quadruple toute dette en quinze puis trente ans, d'un autre côté, par le subterfuge du crédit et de la monnaie scripturale, il vampirise toutes les richesses mobilières et surtout immobilières d'une nation, puis du monde.

L'usure a toujours été interdite par le Droit canon romain, puis par le Coran. Le catéchisme du concile de Trente est formel: "Tout ce qu'on prend au delà de ce qu'on a donné est usure... c'est pourquoi le prophète Ezéchiel (18-17) dit que Celui-là sera juste qui n'aura rien pris au-delà de ce qu'il aura prêté . Et Notre Seigneur nous ordonne, dans Saint-Luc (6-35), de prêter sans en rien espérer. Ce péché a toujours été considéré, même par les païens, comme un crime très grave et très odieux" et le concile ajoute, "c'est ce qui fait dire à Ciceron que prêter à usure ou tuer un homme c'est la même chose. Et en effet, ceux qui prêtent à usure vendent deux fois une même chose, ou ils vendent ce qui n'est point".

Il faudrait bien peu connaître l'histoire des civilisations pour s'imaginer qu'il ne s'agit là que d'un pincipe de morale et non pas d'un principe fondamental de bonne organisation de la société civile... car il n'y a qu'une seule clé pour les Deux Royaumes (celui de la Terre et celui du Ciel).

La civilisation égyptienne a duré quelques cinq mille ans; elle ignorait la monnaie. Les diverses civilisations mésopotamiennes se sont effondrées les unes après les autres, au bout de quelques siècles, s'entre-déchirant, s'entre-détruisant. Elles connaissaient non seulement le trafic des lingots, mais l'usure, c'est-à-dire le "croît de l'argent" comme l'appelle le code d'Hammourabi. L'intérêt pouvait légalement atteindre 25% et montait jusqu'à 100 et 140%...

L'Encyclopaedia Britanica (article Money, édition de 1929) souligne que l'écroulement de la Grèce au VIème siècle comme l'effonfrement de l'Empire romain sont également dus à l'usure. Ainsi que l'a montré G. Ferrero dans: la Grandeur et le déclin de Rome, Jules César fut brisé pour s'être montré incapable de résoudre "la gigantesque accumulation d'intérêts inaliénables qui avaient concentré toute la richesse en quelques mains, réduisant les petits propriétaires en esclavage".

Vous commencez à soupçonner pourquoi Cicéron est plus dur dans ses jugements que les Pères de l'Église!

Précisons que le mot usure ne s'applique pas au taux pratiqué mais au caractère du prêt (Il n'en est pas de même du mot : usurier. Cependant les auteurs anglais qualifient d'usure le prêt à la production de l'argent qui n'existe pas, de l'argent négatif). Le prêt de consommation est seul qualifié d'usure dans les textes canoniques, le prêt à la production n'est pas un prêt, mais un apport de capital à une entreprise dont l'activité fournit des bénéfices. Ce prêt à la production n'est-il pas licite? Oui, dans certaines limites du taux de l'intérêt, mais non quand celui-ci atteint 50% à 60%, tel est cependant le taux réel des avances bancaires modernes.

Pour le comprendre, il faut étudier la constitution et le développement de la Banque d'Angleterre, type du système bancaire moderne, né en pays protestant où l'usure avait été autorisée par Elisabeth.

En 1694, Guillaume d'Orange, devenu Guillaume III d'Angleterre, n'avait plus d'argent pour payer son armée. Ce Hollandais, dont le succès avait été financé par les banquiers protestants de son pays, va — juste retour des choses — être pris dans l'engrenage des usuriers anglo-hollandais. Un syndicat d'usuriers, dirigé par William Paterson, lui proposa la combinaison suivante: a) Le syndicat privé avancera au gouvernement un prêt en or de 1 200 000 livres, au taux de 6%, le capital et l'intérêt étant garantis par l'État et payés en or; b) en récompense, le syndicat privé a le droit de s'appeler Banque d'Angleterre; c) comme le syndicat se démunissait ainsi de tout son capital pour financer le prêt, il avait en échange (?) le droit d'émettre et de négocier des billets à ordre jusqu'à la concurrence des 1 200 000 livres prêtées en or, à l'Etat.

Jusque-là, seul l'Etat avait le droit régalien de battre monnaie, c'est lui qui aurait pû et dû émettre ces billets gagés sur l'or qu'il avait emprunté. Le syndicat, abusant de son titre de Banque d'Angleterre, fit imprimer des billets reconnus valables à Londres, puis dans tout le pays, sous caution morale du roi et matérielle du prêt en or. C'était génial, le public avait confiance en des papiers que la Banque — n'ayant plus de capital — était incapable de rembourser. Ainsi est né le crédit moderne en argent-papier, véritable contrefaçon du Crédo.

Par cet abus de confiance envers le peuple anglais, doublé de haute trahison envers le roi, dit Thomas Robertson (1), le clan des usuriers doubla d'un trait de plume sa fortune. Elle fit même plus que doubler, puisqu'il touchait non seulement l'intérêt sur son prêt en or, mais l'intérêt sur les billets en papier qu'il se mit à prêter — le 6% sur le capital initial devenant du 12%, en huit ans il doublait à nouveau (2).

Ainsi la Banque avait créé une double dette, l'une du gouvernement — lequel, après tout, empochait l'or — l'autre du peuple anglais. L'endettement simultané du gouvernement et du peuple ne fera que croître sans cesse, le gouvernement faisant évidemment tout retomber sur le peuple par le système des impôts. Telle est l'origine de la Dette nationale anglaise, nulle avant Guillaume III et qui ateignait, en 1948, 24 milliards de livres. Le mécanisme comporte trois stades: usure, dette, impôts, dont 60% servent à payer les intérêts de la dette.

Guillaume III continua à emprunter à la Banque jusqu'à concurrence de 16 millions de livres-or. Et celle-ci émit la même somme en billets. Bien plus, comme les billets avaient cours au même titre que l'or, même à l'étranger, la Banque avança désormais au gouvernement du papier... cautionné par lui, et non plus en or. Le tour était joué. Il est évident qu'à ce moment-là le gouvernement aurait pu reprendre son droit régalien et décider d'imprimer lui-même, les billets; il n'aurait ainsi jaimais eu d'intérêts à verser ni de dette nationale en boule de neige.

Au début, la banque n'émit des billets que jusqu'à concurrence de l'or prêté, et conserva une réserve-or dstinée à couvrir les demandes de remboursement. Petit à petit, elle s'aperçut que les gens préféraient manier des billets plus légers que l'or, et qu'on pouvait émettre des billets en se contentant de garder une réserve de 10%.

Mises en goût par une opération aussi fructueuse, les banques se multiplièrent comme des champignons. Entre 1694 et 1830, on trouve dans les îles Britaniques 684 banques privées, émettant chacune ses propres billets.

En dehors de toute considération morale le prêt à la production suffit à déséquilibrer toute économie qui n'est pas purement agricole ou pastorale, c'est à dire la seule économie où le "croît biologique", don de Dieu, éternellement renouvelé, peur dépasser le "croît de l'argent" lorsque le taux est faible. L'industrie, elle, ne fait que transformer, et par l'extraction, épuiser.

Tout d'abord, c'est l'inflation. Il y a dix fois plus de signes monétaire légaux en 1836 qu'en 1694. Or cette monnaie-papier n'est pas seulement prêtée mais dépensée directement par les banques, qui jouent ainsi le rôle de commerçants. Elles peuvent ainsi faire marcher leur commerce, avec seulement 10% du capital réel, tandis que les industriels qui veulent lancer une usine ou constituer un stock empruntent aux banques, au taux de 6%, des billets qui ne représentent quasi rien et hypothèquent leurs moyens réels de production pour du vent. Cela explique le peu de faillites des banques et la vampirisation des industries et du commerce par les "banques d'affaires".

Toutefois, en 1836, le gouvernement britanique eut conscience du danger. Après une enquête secrète, le chancelier Robert Peel prit l'initiative du Bank Charter Act de 1844. Cette lois retira aux quelques 600 banques privées le droit d'émettre des billets en ne reconnaissant qu'à la -seule- Banque d'Angleterre, obligée cette fois d'avoir une couverture-or de 100% — ce qui dura jusqu'en 1914...— Aujourd'hui, la couverture n'est plus que symbolique.

Pauvre gouvernement! Les 600 banquiers se réunirent en un nouveau syndicat, le Joint Stock Banks- et -remplacèrent l'émission des billets interdits par l'émission de chèques facilitant l'avance bancaire, c'est à dire l'ouverture de crédit en compte courant. Ce n'était qu'une émission camouflée de billets, et d'autant plus avantageuse qu'elle allait servir principalement à enfler la production des gros emprunteurs et non à faciliter la consommation des petits, comme la monnaie légale.

C'était un nouveau coup de génie. Cette fois, ce n'est plus le roi qui cautionnera l'émission, ce sont les déposants, par suite d'une confusion habilement entretenue.

Le secret de la toute-puissance bancaire dans le monde entier, précise Robertson, réside dans le fait suivant: "Lorsqu'un individu dépose aujourd'hui 1 000 £ en espèces à la banque, celle-ci ne prête pas ces 1 000 £ à un autre client, mais les garde en réserve, et prête en avance bancaire, ou par chèque 9 000 £, c'est à dire neuf fois le montant du dépôt qu'elle a reçu". C'est le premier client qui constitue la réserve de 10%... alors que le bon public croit que toute Banque n'est qu'un intermédiaire qui avance l'argent mis chez elle en dépôt, soit 1 000 £ pour 1 000 £. C'est d'ailleurs ce qui est déclaré dans tous les traités orthodoxes, et qui était officiellement inscrit dans l' Encyclopaedia Britanica jusqu'en 1910; mais dans l'édition de 1929, vous lisez que "les banques prêtent en créant du crédit, elles créent leurs moyens de paiement ex nihilo" précise M. R. Hawtrey, secrétaire adjoint au Trésor.

En général, l'emprunteur a déposé des garanties. S'il ne peut rembourser son emprunt, la banque saisit les garanties et fait là un bénéfice absolu, pendant que l'emprunteur, lui, fait failite. S'il rembourse, la banque touche 6% sur 9000 £, soit 54% sur les 1 000 £ qui lui avait été déposées jadis, joli bénéfice pour avoir fait un simple jeu d'écriture. L'opération est annulée, la somme inscrite est rentrée dans la colonne Avoir, elle annule le montant porté en sortie dans la colonne Doit. Les 9 000 £ se dissolvent dans le vent, d'où elles étaient venues!...

De là le pouvoir quasi magique des banques. Non seulement elles créent et détruisent de la monnaie, mais des affaires. Elles provoquent des booms, des crises artificielles, des périodes de suractivité ou de chômage, suivant que — comme une coquette — elles accordent ou non leurs faveurs, c'est-à-dire des crédits de compte courants. Elles sont maîtresses du "cycle du commerce". Leur pouvoir est invincible, quel que soit le parti qui triomphe temporairrement. Elles concentrent progressivement tout entre leurs mains, sur la ruine des nations.

Lorsqu'en 1919, Vincent C. Vickers — gouverneur de la Banque d'Angleterre depuis 1910 — s'apercevra de cette destruction irrémédiable, il démissionnera et commencera à dénoncer cet engrenage implacable (3). Il en résultera l'Official Governmental Report on Finance and Industry, dit MacMillan Report (4), au Parlement anglais de 1931, puis le Canadian Government Report of the Committee on Banking and Commerce, de 1939 (5), qui confirmèrent tous ces faits et révélèrent que le mot: dépôt bancaire est une escroquerie verbale, il fait croire à un actif alors qu'il représente au contraire un passif, une dette des emprunteurs. Il faut lui substituer l'expression "crédit financier" ou mieux "argent négatif".

Avec ce système une banque peut tout acheter, tout faire passer entre ses mains, puisqu'elle peut doubler en deux ans non seulement son capital réel mais l'argent qu'on lui dépose. Elle réalise l'idéal concentrationnaire, n'ayant besoin ni de déplacer des hommes, ni de rassembler des machines, quelques traits de plume suffisent. C'est la reine des machines-en-papier! (ndlr, les ordinateurs)

Pas de concentration sans destruction

Le mécanisme moderne du Crédit, portant sur la production va conduire au même effondrement que la simple usure de l'antiquité, portant sur la consommation , car il ne possède plus d'autorégulation venant des signes monétaires légaux, de l'argent accumulé ou thésaurisé, de l'éparge.

Lorsque des consommateurs investissent leur épargne, tout d'abord, le taux d'intérêt réel reste limité, inférieur à 10% mais surtout, l'industrie qui emprunte ne peut se développer qu'en fonction de cette épargne, de ce surplus qui n'a pas été dépensé pour la consommation. À moins de fabriquer des objets superflus, cette industrie risque peu de surproduire, c'est-à-dire de produire au-delà des possibilités d'achat des consommateurs. Tandis que dans le cas du financement par les banques, qui émettent une monnaie scripturale anticipée , basée sur l'hypothèse de la vente des objets produits, les exploitations de la production s'enflent à une vitesse dépassant les pouvoirs d'achat réels qui sont désormais négligés et ignorés.

Il s'en suit une hystérie de la production qui offre l'alternative: chômage ou guerre pour la destruction des biens qui encombrent le marché.

Il y a donc deux financements possibles de caractères totalement opposés: l'un provenant de l'épargne, de l'argent en supplément et l'autre projeté par anticipation . Dans le premier cas, l'autorégulation doit venir de l'offre des capitaux existants, dans le second, de la demande en besoins primaires les plus certains.

Ainsi le financement bancaire — mis en lumière — est tout indiqué pour la construction et l'équipement immobilier profitant à l'ensemble du pays. Là où il n'y a point à craindre de surproduction, c'est vraiment la demande qui fixe l'émission. Ce sont les besoins en logements, en routes, en ponts, en hopitaux, en écoles, en forêts, qui cette fois, deviennent les régulateurs de la monnaie scripturale anticipée, si dangereuse dans ses anticipations. Mais dans ce cas, seuls des offices régionaux — et non une banque de crédit centralisée (6) — permettraient d'avoir la confiance du public de la région et le contrôle effectif des besoins proches. Comme là, il s'agit de prêt de consommation et non plus de production, il ne peut plus être question d'intérêt. La Région ne peut être usurière. Le mécanisme bancaire, en tant que mécanisme , est utilisé sans compromission avec l'usure, il possède son autorégulation organique: la connaissance de la communauté dans ses besoins propres. C'est le seul cas où posant le Bien au départ, nous le récoltons à l'arrivée.

Lorsque s'ajoutent les méfaits de prêt à intérêt de taux scandaleux, de la monnaie scripturale non freinée par les besoins et de l'hystérie de la production, on dévale à roue libre vers la destruction obligatoire.

La ruine vient, d'une part de la Dette nationale et de ses intérêts reportés sur le peuple par l'impôt qui n'est plus "juste", ne répondant pas à un service rendu. Aussi se pose la question: faut-il rendre à César ce qui est à Mammon?

La ruine est augmentée par l'inflation qui déprécie les biens du travail et qui est telle qu'en juillet 1945, les banques réunies des îles Britaniques possédaient en caisse 600 millions de £ et avaient accepté environ 5 400 millions de £, soit neuf fois plus, en reconnaissances de dettes, prêts, avances, investissements. Ces 5 400 millions n'ayant aucune existence réelle ont été créés par les banques, à partir de rien, depuis 1844, au taux de 1 million par semaine (7).

Le système est très exactement satanique. L'homme ne peut rien créer ex-nihilo. L'argent-négatif ou dette peut, et doit, être détruit par un jeu d'écritures sur le grand Livre: la colonne Avoir équilibrant la colonne Doit. Mais subsiste l'intérêt à payer, qui ne le peut être que grâce à une nouvelle création ex-nihilo d'argent-négatif et ainsi de suite... Il se produit une boule de neige de dettes, une marée d'argent-négatif, de néant, qui augmente sans cesse et entraîne à la destruction obligatoire des biens réels.

Le chaos économique qui conduit chaque pays à l'alternative: révolution ou guerre, provient d'une méconnaissance de vérités élémentaires, tant des marxistes d'ailleurs, que des économistes libéraux. Marx, en effet, n'a nullement soupçonné le mécanisme de l'argent-négatif, et a reporté ses attaques contre le profit et la propriété. Ces derniers ayant toujours été defendus — dans de justes limites — par l'Église, mère des Pauvres, la sagesse commandait de chercher une autre explication.

La voici. Pour qu'il n'y ait pas coexistence de surproduction et de sous-consommation, il faut que le revenu national puisse acheter la production nationale donc lui soit égal (8) — la soupape des exportations étant de plus en plus réduite dans un monde qui s'unifie (9).

Or tout prix comporte deux parts: l'une de travail, l'autre de capital, l'une a) de salaires personnels (directs ou indirects mais versés à des personnes pour leur consommation), l'autre b) de rémunération des capitaux engagés, qui sont des capitaux d'argent-négatif en majeure partie — la monnaie légale servant à peine à 5% des échanges (avoua lors de l'enquête précitée M. C. Towers, gouverneur de la Banque du Canada). Tel est le phénomène a + b découvert expérimentalement par le major Douglas en 1920 et au sujet duquel M. de Valera déclarait en 1942: "Malgré mes demandes réitérées, aucun économiste n'a pu me démontrer la fausseté de ce théorème".

Si donc les producteurs touchent un total a, ils ne peuvent, en aucune façon, acheter un total a + b ; le revenu national reste toujours inférieur à la production nationale. Il y aura toujours des surplus et les consommateurs seront toujours en état de sous-consommation. Telle l'origine du phénomène surabondance-misère qu'aucun dirigisme ne peut réduire.

Faut-il souligner que plus la structure productrice est concentrée, plus les investissements dans d'énormes machines sont gigantesques, plus b croît aux dépens de a dans l'équation, moins les salarié peuvent acheter leur production, plus la misère augmente, ce qui se vérifie depuis un siècle, quelle que soit l'augmentation continue des salaires (10).

Le remède financier — dont nous avons déjà montré dans nos autres chapitres la valeur économique — consiste d'une part dans le micro-machinisme et la décentralisation diminuant b. Et d'autre part, dans le retour à l'Etat de son droit régalien de bettre monnaie, enfin dans l'utilisation de crédit public retrouvé, sans intérêt , pour la construction des services publics nationaux, régionaux (routes et hôpitaux, écoles et forêts) où la part de salaires personnels est maxima et qui sont en dehors du circuit Production, dans lequel doit jouer seulement la monnaie légale (11).

Faut-il faire remarquer que, quelle que soit la Distribution: structure du commerce et répartition des biens parmi les citoyens, cela ne joue qu'à l'intérieur de a . Il peut y avoir des injustices, des bénéfices scandaleux ou un gaspilage dû à une cascade d'intermédiaires, mais les Salaires totaux, plus ou moins bien répartis, doivent d'abord permettre d'acheter la Production totale.

Le système bancaire actuel, autrement dit l'usure-à-l'argent-négatif ne peut rien créer de positif, il est très axactement inverti. Il prospère en temps de guerre, s'épanouit, apporte la prospérité matérielle aux ouvriers requis en usine, aux fournisseurs de l'État et aux fabriquants de munitions, pendant que la fleur de la nation est tuée ou mutilée. Il languit en temps de paix, se contracte, apporte le rétrécissement du pouvoir d'achat, les faillites, banqueroutes, le chômage et toutes les misères à la clé. Pourquoi ce paradoxe?

Il y a toujours assez de pouvoir d'achat pour les buts de guerre PARCE QUE les biens créés sont détruits. Ainsi la sous-consommation peut être ordonnée au nom du patriotisme, tandis que la surproduction est liquidée.

Il ne s'agit point de mettre au pilori les banquiers actuellement inconscients, mais de considérer les faits. Les faits sont les suivants, ils crèvent les yeux: l'usure-à-l'argent négatif conduit à fournir toujours assez d'argent pour la guerre, la mort et la destruction et jamais assez pour la paix, la vie et la construction. Plus la guerre est terrible, dévastatrice, plus de pouvoirs d'achat sont créés, plus le flot d'argent-négatif s'enfle ainsi que les bénéfices des usuriers. Mais ce gonflement ne peut avoir lieu avec des biens qui encombreraient le marché, puisque les salaires sont toujours insuffisants pour les acheter, et ne peut avoir lieu que dans un seul cas, celui de la destruction délibérée des stocks. Le système ne fonctioone avec efficiency que si l'on détruit des biens réels (12). Il conduit implacablement à la guerre.

Jean-Gaston BARDET (1950)

(1) In -Human Ecology-, (Maclellan ed. 240 Hope Street, Glasgow), admirablement documenté mais dont nous n'acceptons pas le remède.

(2) Savoir doubler l'intérêt fait partie de la science bancaire... Ainsi en est-il de la vente à crédit -mensuel- à 8%, qui est en réalité à 16%, et qu'on tente de généraliser en Europe (en 1950)

(3) Economic Tribulations (Badley Heat, 1941).

(4) Publié par H. M. Stationary Office (Londres, 1931)

(5) Publié par Hing's Printer (Ottawa, 1939)

(6) Dont les méfaits sont dénoncés par Robertson, -op. cit-, et le thomiste irlandais R. P. Denis Fahey in -Money manipulation and Social Order-, (Brown and Nolan. Dublin).

(7) Tel est le montant de l'impôt secret perçu sur toute la communauté de l'espace financier britanique, qui le paie non avec du vent mais avec son travail et ses propres biens réels. Et ce chiffre de 5 400 millions ne comporte pas toutes les acquisitions et investissements dans les affaires nationales ou internationales qui se montent au moins à 5 000 autres millions.

(8) Molotov, longtemps ministre des affaires étrangères de l'URSS, avoua que la seule chose qu'il craignait était que cette égalité soit réalisée en Occident...

(9) La recherche des grands espaces financiers, les accords financiers entre plusieurs nations n'ont, au fond (et peut-être inconsciemment), pour but que de trouver... chez les autres, de l'argent que l'on ne peut trouver chez soi; mais le théorème reste inéxorablement valable pour l'espace considéré!

(10) Le personnel de certaines usines s'appauvrit au fur et à mesure que s'accroît leur modernisation. Il pouvait acheter, en 1947, environ la moitié de la production, et deux ans après seulement le quart, car la modernisation entraîne un accroissement des charges du capital et une diminution des pouvoirs d'achat. Cf. l'article de Georges Levard, in "revue d'Action Populaire" de décembre 1950.

(11) L'abîme qui sans cesse augmente entre le "progrès" matériel et le progrès moral, vient de ce que la production matérielle n'est plus organique. Elle n'est plus financée par le croît naturel, par les propres réserves des industries, mais par anticipation, par dettes d'argent-négatif. Elle s'enfle à une vitesse qui dépasse toute maturation possible des individus. Cela est fondamental pour comprendre l'hystérie de la production.

(12)Aussi les faillites des industries sont-elles acceptées avec complaisance par les banques, c'est une des soupapes de sûreté qui empêchent la chaudière d'éclater. Par contre, les bons "Serra" émis sans intérêt au Kenya, vers 1921, ou les "billets coopératifs" sans intérêt, J.A.K., au Danemark en 1931, furent stoppés par les banques nationales, car les professeurs d'économie démontrèrent (!!) "que c'était un gros -désavantage- pour tout le monde (!) d'emprunter sans intérêt". Qu'en pensent les constructeurs de petites maisons familiales... qui paient deux fois leur maison?

extrait de: DEMAIN, C'EST L'AN 2000! de Jean-Gaston BARDET (éd. Jacques Petit, Angers, 1950)

Jean-Gaston BARDET (1907-1989) architecte et urbaniste, professeur international, il fut en poste dans de nombreux endroits du monde, Europe, Afrique, Moyen-Orient, les Amériques, en particulier l'Amérique Latine, dont le Méxique, où il travailla à six reprises. Une grande partie de ce livre fut écrite quand il était en poste en Argentine.

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samedi 24 mai

Inégalités et rapports sociaux

PFEFFERKORN Roland
11 juillet 2007

http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article7229

Extraits de l’introduction de l’ouvrage de Roland Pfefferkorn, Inégalités et rapports sociaux. Rapports de classe, rapports de sexe, La dispute, Collection Le genre du monde, 2007, 416 pages.

Les signes du retour des classes sociales se multiplient [1]. Les expressions « classe sociale », « classe ouvrière », « classe salariale », ou d’autres, réapparaissent dans les titres de livres ou d’articles. (...) Parallèlement au renouveau des classes, la critique de la polarisation du regard sur les seuls rapports de classe s’est affirmée aussi. Les transformations de la place des femmes dans nos sociétés et l’émergence du genre en tant que catégorie d’analyse n’ont pas encore provoqué tous les effets escomptés, tant sur le plan politique que scientifique. Mais, la recherche portant sur les rapports sociaux de sexe s’est malgré tout imposée dans les sciences sociales. Les rapports de génération et les rapports ethniques ou les rapports de « race » sont également l’objet de davantage d’investigations depuis deux ou trois décennies [2]. Mais nous sommes encore loin d’une prise en compte systématique de l’ensemble des rapports sociaux dans les enquêtes et recherches portant sur une structure sociale qui est loin d’être figée. Celle-ci peut en effet davantage être appréhendée comme un entrecroisement dynamique complexe de l’ensemble des rapports sociaux, chacun d’entre eux imprimant sa marque sur les autres.

Le retour des classes a été précédé et accompagné d’un retour récent de Marx. (...) Depuis le milieu des années 1990, son œuvre est dégagée progressivement des ornières positiviste et structuraliste dans lesquelles l’enfonçaient certaines lectures réductrices [3]. (...). Ces dernières années un grand nombre de travaux de philosophes et de sociologues ont contribué à relire l’œuvre de Marx dans sa cohérence d’ensemble débarrassée des déformations, des simplifications ou des interprétations problématiques [4].

Il faut rappeler ici que du point de vue de Marx, la réalité sociale est l’unité résultant de l’organisation de l’ensemble des rapports sociaux, unité n’excluant nullement les contradictions entre eux et n’impliquant donc nulle clôture de cette réalité sur elle-même. Ce concept de rapport social comme paradigme de l’intelligibilité de la réalité sociale permet d’éviter la plupart des apories communes aux modèles épistémologiques les plus courants dans le domaine des sciences sociales [5]. Tout rapport social est, par nature, source à la fois de cohésion et de conflit. Il unit (ou lie) les sujets sociaux qu’il médiatise, il constitue un des éléments à partir desquels se constitue l’architecture de la société globale. Mais, inversement, selon des formes et des contenus à chaque fois spécifiques, tout rapport social est, au moins potentiellement, source de tensions et de conflits entre ses acteurs ou agents, individuels ou collectifs. Le rapport social est en somme une tension qui traverse le champ social et qui érige certains phénomènes sociaux en enjeux autour desquels se constituent des groupes sociaux aux intérêts antagoniques. Par exemple le travail et ses divisions ou le partage des richesses produites sont des enjeux centraux autour desquels des groupes sociaux se sont constitués, notamment les classes sociales ou les classes de sexe [6]. Ces groupes sociaux sont en tension permanente autour de ces enjeux. L’articulation d’un rapport social avec d’autres rapports sociaux au sein de la totalité sociale est par ailleurs en même temps source potentielle de contradictions entre ces derniers. L’élément social, la réalité dernière à laquelle l’analyse doit s’arrêter, ce n’est donc pas l’individu (ou les individus) pris isolément, mais le rapport social (ou les rapports sociaux). Un individu seul est une abstraction mentale. C’est en ce sens que Marx a pu dire que l’individu est la somme de ses rapports sociaux ». Les individus doivent se concevoir comme les agents/acteurs de ces rapports sociaux qui en même temps les produisent comme tels dans et par les actes mêmes par lesquels ces individus les mettent en œuvre, en accomplissent les injonctions, dispositions, sollicitations et potentialités. L’analyse doit porter par ailleurs sur le processus de totalisation, toujours inachevé et contradictoire, de rapports sociaux, partiellement cohérents et partiellement incohérents – ce qui n’exclut pas l’existence d’« effets de totalité », c’est-à-dire des rétroactions de cette unité inachevée et contradictoire sur les rapports et processus partiels qui lui donnent naissance. Le social n’est donc pensable ni comme simple addition d’individus, ni comme substance surplombant ces derniers. Il opère comme une réalité produite à travers les interactions multiples entre individus et groupements. (...)

La prise en compte du « sexe social » comme variable structurante est très récente. Elle n’intervient pas en tant que telle dans la littérature sociologique avant les années 1970. Cela a été montré dès 1970 par Nicole-Claude Mathieu : « Le critère de sexe utilisé à tout propos dans les enquêtes de sociologie empirique comme l’une des trois « variables fondamentales », ne possédait aucune cohérence sociologique. (...) Il n’existait pas de sociologie des sexes (des deux sexes), sauf dans le domaine de la famille » [7]. Dans la sociologie française des années d’après-guerre la variable « sexe » est prise en compte dans les études portant sur le mariage. L’enquête sur le choix du conjoint dirigée par Alain Girard à la fin des années cinquante avait spectaculairement démontré que ce choix était homogame, c’est-à-dire qu’il s’effectuait dans un milieu social semblable au sien, même en l’absence de contraintes familiales explicites, donc même quand ce choix était réputé « libre » et « dicté par l’amour ». Cette recherche semblait croiser la variable « sexe » et la variable « classe ». Mais c’est plutôt la profession du père de la femme qui était mise en rapport avec celle du mari [8]. De manière analogue, dans un passé encore récent, la construction des catégories statistiques permettant de mener des études portant sur la mobilité sociale ignorait purement et simplement les femmes, les mères, les filles et les épouses. Même quand les enquêtes n’excluaient pas les femmes, les résultats publiés ne s’intéressaient qu’aux hommes. Dominique Merllié et Jean Prévot signalent à ce propos que l’enquête britannique sur la mobilité sociale réalisée en 1949 portait sur les deux sexes, par contre l’analyse de la mobilité n’a été effectuée que sur les hommes de l’échantillon [9]. L’ouvrage de Claude Thélot paru en 1982 portant sur la position sociale et l’origine familiale s’intitule symptomatiquement : « Tel père, tel fils ? » [10]. (...)

La prise en compte systématique d’autres variables structurantes, en dehors de la variable de classe, a été lente et partielle. L’âge (et la génération) feront assez tôt leur entrée en sociologie comme variable possédant une certaine cohérence sociologique [11]. Par contre le sexe, le sexe social bien sûr, construit socialement, et non considéré comme une variable naturelle, mettra du temps avant de devenir une telle variable structurante. On peut faire une remarque analogue en France à propos de l’ethnicité. Cela ne signifie pas que le sexe et l’origine ethnique ne soient pas pris en compte dans des études spécifiques. Madeleine Guilbert et ses collaboratrices ont pu recenser en 1977 plus de 1000 références de recherches consacrées au travail et à la « condition féminine » dans les sciences sociales depuis le XIXe siècle [12]. La littérature d’avant la Première Guerre mondiale est relativement abondante (près de 200 références). Par contre pour la période de l’entre-deux-guerres, on est frappé par « la rareté relative des titres concernant le travail des femmes » [13] tant en ce qui concerne les écrits datant de ces années que les études réalisées postérieurement. Les auteurs n’ont pu trouver que 35 références. L’essentiel des titres recensés dans cet ouvrage porte sur les trente années qui suivent la Seconde Guerre mondiale : plus de 800 références. Le petit nombre de productions intellectuelles centrées sur le travail des femmes semble faire écho au recul tendanciel de l’insertion professionnelle de ces dernières durant l’entre-deux-guerres. Le taux d’activité des femmes régresse de la Première Guerre mondiale à 1960. Ce retrait prend cependant place dans un mouvement de salarisation et d’urbanisation grandissant. Et si tout est mis en œuvre pendant les années trente, sous Vichy et après la Libération pour retirer les femmes mariées du marché du travail, il n’en reste pas moins que les femmes occupent dès cette époque de plus en plus d’emplois dans la santé, le travail social, les grands magasins ou les bureaux. A l’opposé, la montée de l’activité professionnelle des femmes à partir de 1960 va se traduire par une production exponentielle d’écrits.

(...) Les analyses prenant en compte le sexe et l’âge social (ou la génération) vont se développer très tôt en ethnologie ou en anthropologie, disciplines privilégiant depuis longtemps l’étude des sociétés considérées comme « indifférenciées » [14]. C’est autour de la parenté entendue comme ensemble de relations définies par la filiation et par l’alliance que sont pensés les rapports entre les sexes et entre les classes d’âge. Dans cette perspective, les rapports sociaux reliant et opposant les hommes et les femmes d’une part et les classes d’âges d’autre part deviennent des rapports structurant centraux pour comprendre ces sociétés. La parenté est en effet le principe actif qui règle les relations sociales, ou du moins une partie d’entre elles, dans nombre de sociétés qualifiées aussi de « traditionnelles » ou de « primitives ». Maurice Godelier a montré que dans ces sociétés, ce sont précisément les rapports de parenté qui fonctionnent comme rapports de production et que c’est dans le cadre de ces rapports que les hommes affirment leur pouvoir et leur domination sur les femmes [15]. Les études d’anthropologie économique de Claude Meillassoux mettent l’accent sur la circulation des épouses et des dots, mais aussi sur celle des rejetons. Transposant l’analyse marxienne du fonctionnement du mode de production capitaliste, Meillassoux dissèque la « dialectique de l’égalité » dans ce type de société et conclut à l’exploitation, dans les sociétés agricoles d’autosubsistance, des femmes et des cadets [16].

La prégnance du mouvement ouvrier au cours des années 1960 et 1970 et l’influence corrélative de la tradition ouverte par Marx permet de comprendre aussi que pour théoriser les rapports entre hommes et femmes ce sont des approches en termes de « rapports sociaux de sexe » qui vont se développer dans la sociologie française dans le sillage d’une partie du mouvement des femmes [17]. Le système d’oppression et de domination spécifique des hommes sur les femmes sera également théorisé par plusieurs auteurs sous le nom de patriarcat [18]. Avec le reflux des conceptualisations en termes de classes (de rapport de classe et de rapports sociaux) et l’influence croissante des élaborations d’origine anglo-saxonne autour du concept de gender, le genre va se diffuser au cours des années suivantes, lentement en France, plus rapidement dans la plupart des autres pays. (...)

Comme toute recherche sociologique, ce livre est à l’évidence un travail engagé. En effet, le sociologue est un sujet social inscrit dans la réalité sociale, l’ « extra-territorialité totale » [19] lui est impossible. La différence fondamentale entre les sciences sociales et les sciences de la nature tient précisément à cette caractéristique. Le chercheur ne peut pas se retrancher du monde, son esprit, comme son corps, y est inscrit et quand bien même le voudrait-il, il participerait malgré tout au cours du monde, y compris par son retrait. Cet engagement n’accroît pas forcément les difficultés dans la recherche. Cela est vrai pour celui qui s’engage dans le but d’améliorer le sort de l’humanité, pour celle qui s’engage dans une perspective féministe, comme pour tout autre engagement. L’engagement permet d’abord de poser des questions qui sans cela ne se posaient pas, ou du moins de manière plus confuse ou plus elliptique.

L’idée de neutralité et de détachement a également été mise à mal par l’épistémologie de la connaissance située ou du point du vue développée par la critique féministe. Celle-ci insiste sur le fait que toute connaissance est nécessairement située dans le temps et dans l’espace et ancrée dans les conditions matérielles d’existence spécifiques à un groupe et à une époque donnée [20]. Sandra Harding par exemple questionne les présupposés et les conceptions de l’objectivité, de l’universalité et de la neutralité scientifiques dominantes à partir de positions féministes [21]. La recherche féministe en contribuant à dénaturaliser les sexes a permis des avancées scientifiques novatrices tant en sociologie de la famille qu’en sociologie du travail [22].

Les travaux portant sur les inégalités sociales, les rapports de classe ou les rapports de sexe ne sont donc pas moins ou plus objectifs et scientifiques que l’ensemble de la production en sciences humaines ou sociales. Dans un rapport à la direction du CNRS, Delphine Gardey rappelle que ces recherches « s’inscrivent directement dans ce qui fonde les sciences humaines, comme pensée critique et comme pensée humaine. Les préjugés ordinaires contre ces recherches sont aujourd’hui infondés » [23]. De son côté, Christian Baudelot s’oppose au mythe d’une possible neutralité axiologique et souligne que les sociologues pratiquent « tous une discipline qui oblige à prendre parti, que nous le reconnaissions ou non » [24]. Ce rappel est nécessaire contre l’illusion d’une sociologie pouvant rester neutre, au-dessus des conflits qui traversent les sociétés, conflits entre classes ou entre sexes sociaux. Impossible donc de se réfugier dans « la tour d’ivoire de l’objectivité savante », d’autant plus que les résultats des sciences sociales seront appropriés par les différents membres de la société et ne manqueront pas en outre de transformer leur vision du monde. Baudelot ajoute à juste titre, et nous sommes là au cœur de nos travaux antérieurs consacrés aux inégalités entre catégories sociales ou entre hommes et femmes : « Etudier la réalité sociale contemporaine, c’est nécessairement mettre en évidence des écarts, des disparités, des inégalités qui sont souvent des gouffres, entre des patrimoines, des revenus, des salaires, des niveaux d’éducation, des conditions de travail, des taux de chômage ou de suicide, des modes et des niveaux de vie, des espérances de vie et même (...) des différences de conditions entre les hommes et les femmes » [25]. Enfin, cherchant à expliquer et à comprendre ces écarts et ces inégalités, le sociologue doit prendre en compte les dynamiques des sociétés, dans la mesure où suivant la formule incisive de Baudelot « le bonheur des uns fait en grande partie le malheur des autres. Vice-versa ». En d’autres termes le sociologue rencontre obligatoirement selon les terminologies utilisées par les uns ou les autres : « exploitation, domination, oppression, déséquilibres, privilèges ». Et il conclut son propos consacré à l’engagement inévitable du sociologue : « N’inventons pas de tabous qui n’existent pas » [26].

Les remarques qui précèdent visent à rappeler que l’objectivité doit être distinguée clairement d’une prétendue neutralité. L’objectivité scientifique renvoie davantage aux méthodologies mises en œuvre et aux processus de recherche, ainsi qu’au travail critique collectif indispensable dans la production de connaissances.

Pour des raisons d’exposition le livre est découpé en deux grandes parties, dans la première nous examinons les rapports de classe et les classes sociales (chapitres 1 à 3), dans la seconde le genre ou les rapports sociaux de sexe (chapitres 4 à 6), ce qui n’empêchera pas un certain nombre de chassés-croisés.

Le chapitre 1 présente le paradoxe du tournant néo-libéral. En effet le discours de classe tel qu’il se déclinait, dans sa diversité, dans les sciences sociales, jusqu’à la fin des années 1970 s’efface au moment même où la polarisation sociale se renforce à travers la montée généralisée des inégalités sociales. Le chapitre 2 est consacré aux discours de substitution qui s’imposent au cours des années 1980 et 1990 : thèses de la « moyennisation », de l’individualisation du social, de l’invisibilisation des classes ou, plus particulièrement en France, de l’exclusion. Le point commun de ces thèses réside dans la commune occultation du schème du conflit. Dans le chapitre 3, je fais l’hypothèse que les classes amorcent un retour dans le discours sociologique depuis quelques années. Les défis à relever par les analyses en termes de classes ne manquent pas, notamment par rapport aux lacunes des analyses classistes antérieures et aux transformations de la structure sociale intervenues entre temps : modifications des contours et caractéristiques des différentes classes et fractions de classes, transformations induites par la montée de l’activité professionnelle des femmes et effets de la transnationalisation croissante de l’économie. La question de la subjectivité et de la conscience de classe mérite de ce point de vue une attention particulière.

Le chapitre 4 porte sur la Révolution féministe des années 1969-1976, à certaines de ses contradictions et surtout à l’effervescence théorique qui en a résulté visant à penser l’oppression des femmes. Les concepts de patriarcat, de mode de production domestique, de travail domestique, de travail productif et reproductif, d’articulation production - reproduction et de division sexuelle du travail seront dégagés dans une première phase. L’émergence des deux principaux concepts, celui de genre et de rapports sociaux de sexe sera l’objet du chapitre 5. Dans les sciences sociales leurs définitions tendent à se rapprocher car tous deux insistent sur le caractère construit et antagonique des rapports hommes-femmes, même si le second insiste le plus souvent davantage que le premier sur le travail comme levier de la domination et de l’émancipation, et surtout, sur la nécessaire articulation des rapports de classe et de sexe. Enfin, le chapitre 6 dresse un bilan des changements majeurs qui sont intervenus dans les rapports sociaux de sexe au cours des dernières décennies au sein des sociétés occidentales, principalement à partir du cas français. Ces changements ont permis aux femmes d’accéder à une plus grande autonomie, mais les freins de toute nature pèsent en sens inverse : construction asymétrique des identités masculines et féminines, sexuation des filières de formation et des emplois, travail domestique toujours massivement à la charge des femmes, politiques contradictoires des Etats, etc.

En conclusion nous présenterons un plaidoyer en faveur de l’articulation des différents rapports sociaux dans les recherches actuelles et à venir. Pour donner toute son intelligibilité à chacun d’eux et pour rendre compte de la complexité du social il est indispensable de prendre en compte l’ensemble de ces rapports entremêlés. Les différents niveaux, espaces ou champs de la réalité sociale doivent être distingués car cette dernière ne se présente jamais de manière univoque. La situation objective (du groupe considéré : classe sociale, sexe social, classe d’âge ou génération, « race » ou ethnie », etc.) et la subjectivité (des membres des différents groupes) sont à prendre en compte. Enfin, il est nécessaire d’inscrire ces rapports sociaux dans le temps et dans l’espace. Car il s’agit aussi pour nous de se placer dans la perspective de la transformation de ces rapports qui tous impliquent domination, discrimination, stigmatisation et exploitation.
PFEFFERKORN Roland

Notes

[1] Cf. par exemple Paul Bouffartigue (sous la direction de), Le retour des classes. Inégalités, dominations, conflits, La Dispute, Paris, 2004.

[2] Parler de rapports de « race » c’est mettre l’accent sur des différences « visibles ». Les rapports ethniques privilégient, en principe, les différences culturelles. Mais la référence à des ethnies renvoie parfois de manière euphémisée à des « races ». Ces dernières bien que n’ayant aucune signification scientifique sont produites par le racisme : c’est le racisme qui crée les « races ».

[3] Nous pensons bien sûr ici à Louis Althusser. Le jugement formulé en octobre 2004 par l’historien marxiste Eric Hobsbawm est sans appel : « Ce personnage, qui à mon avis n’était pas du tout historien, d’abord, ne comprenait pas beaucoup l’histoire, ensuite, et finalement, n’était pas très calé dans la connaissance des textes et de la pensée de Marx », in Aron Cohen, Rosa Congost, Pablo F. Luna (coord.), Pierre Vilar. Une histoire totale. Une histoire en construction, Syllepse, Paris, 2006, p. 87. Mais il y eut pire, en termes de dogmatisme liturgique, du côté de Staline, de Mao et de ceux qui répétaient leurs catéchismes, ou en termes de déformations, par ignorance ou par calcul idéologique.

[4] Cf. notamment Jacques Derrida, Spectres de Marx, Galilée, Paris, 1993 ; et Marx & Sons, Galilée et PUF, Paris, 2002 ; Daniel Bensaïd, Marx, l’intempestif. Grandeurs et misères d’une aventure critique (XIXe-XXe siècles), Fayard, Paris, 1995 ; et La discordance des temps. Essais sur les crises, les classes, l’histoire, Les éditions de la Passion, Paris, 1995 ; Henri Maler, Convoiter l’impossible. L’utopie avec Marx, malgré Marx, Albin Michel, Paris, 1995 ; Alain Bihr, La reproduction du capital. Prolégomènes à une théorie générale du capitalisme, 2 tomes, Editions Page deux, Lausanne, 2001 ; Jean-Marie Vincent, Un autre Marx. Après les marxismes, Page deux, Lausanne, 2001 ; Tran Hai Hac, Relire le Capital. Marx, critique de l’économie politique et objet de la critique de l’économie politique, 2 tomes, Page deux, Lausanne, 2003 ; Lucien Sève, Penser avec Marx aujourd’hui. Marx et nous, La Dispute, Paris, 2004 ; Antoine Artous, Marx, l’Etat et la politique, Syllepse, Paris, 1999 ; Travail et émancipation sociale. Marx et le travail, Syllepse, Paris, 2003 ; Le fétichisme chez Marx. Le marxisme comme théorie critique, Syllepse, Paris, 2006.

[5] C’est pourquoi l’absence de l’entrée « rapport social » ou « rapports sociaux » dans de nombreux dictionnaires de sociologie ou de sciences sociales ne manque pas de surprendre (Exemples : Dictionnaire des sciences humaines. Anthropologie/Sociologie, Nathan Université, 1994 ; Dictionnaire de la sociologie, Encyclopaedia Universalis – Albin Michel, 1998 ; Dictionnaire d’économie et des sciences sociales, Nathan, 1993 ; Dictionnaire critique de la sociologie, PUF, 2000). On trouve certes parfois l’entrée « rapport de classe » (Dictionnaire de sociologie, Hatier, 1995), ailleurs l’entrée « rapports sociaux de sexes » associée à celle de « rapport salarial » (Dictionnaire de sociologie, Armand Colin, 1995).

[6] Cf. Danièle Kergoat, « Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe », in Helena Hirata, Françoise Laborie, Hélène Le Doaré, Danièle Senotier (coord.), Dictionnaire critique du féminisme, PUF, Paris, 2000, p. 39.

[7] Nicole-Claude Mathieu, L’anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, Editions Côté-femmes, Paris, 1991, p. 8.

[8] Alain Girard, Le choix du conjoint, 2e édition, PUF/INED, Paris, 1974 (1e édition, Cahiers de l’INED, n° 44, PUF, 1964).

[9] Dominique Merllié, Jacques Prévot, La mobilité sociale, La Découverte, Collection repères, Paris, 1991, p. 80. David Glass (sous la direction de), Social mobility in Britain, Routledge & Kegan Paul, Londres, 1954. .

[10] Claude Thélot, Tel père, tel fils ? Position sociale et origine familiale, Dunod, Paris, 1982.

[11] Cf. Remi Lenoir « Objet sociologique et problème social », in Patrick Champagne, Remi Lenoir, Dominique Merllié, Louis Pinto, Initiation à la pratique sociologique, Dunod, Paris, 1989, p. 53-100 ; Gérard Mauger, « Introduction » in Karl Mannheim, Le problème des générations, Nathan, Paris, 1990 (1e éd. 1928), p. 7-21.

[12] Madeleine Guilbert, Nicole Lowit, Marie-Helene Zylberberg-Hocquart, Travail et condition féminine, Editions de la Courtille, Paris, 1977.

[13] Madeleine Guilbert, Nicole Lowit, Marie-Helene Zylberberg-Hocquart, Travail et condition féminine, Editions de la Courtille, Paris, 1977, p. 9.

[14] Cependant une analyse fine de la littérature ethnologique des années 1970 montre que beaucoup d’auteurs développent une conception essentiellement biologisante de la « féminité » en regard avec une conception sociale de la catégorie masculine. Nicole-Claude Mathieu, L’anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, Editions Côté-femmes, Paris, 1991, p. 43-73.

[15] Maurice Godelier, La production des grands hommes : pouvoir et domination masculine chez les Baruya de Nouvelle-Guinée, Fayard, Paris, 1982.

[16] Claude Meillassoux, Femmes, greniers et capitaux, François Maspéro, Paris, 1975.

[17] Danièle Kergoat, « Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe », in Helena Hirata, Françoise Laborie, Hélène Le Doaré, Danièle Senotier (coord.), Dictionnaire critique du féminisme, PUF, Paris, 2000, p. 35-44.

[18] Christine Delphy, « Théories du patriarcat » in Helena Hirata, Françoise Laborie, Hélène Le Doaré, Danièle Senotier (coord.), Dictionnaire critique du féminisme, PUF, Paris, 2000, p. 146.

[19] Robert Castel, « La sociologie et la réponse à la « demande sociale », Sociologie du travail, 42, 2000, p. 281- 287.

[20] Voir pour une synthèse : Ludovic Gaussot, « Des rapports sociaux de sexe à la connaissance de ces rapports : une vertu cognitive de la non-conformité ? », Cahiers du genre, n° 39, 2005, p. 153-172.

[21] Sandra Harding (dir.), The Feminist Standpoint Theory Reader. Intellectual and political Controversies, New- York, Routledge, 2003.

[22] Voir par exemple les travaux de Nicole-Claude Matthieu, Christine Delphy, Danièle Kergoat, Margaret Maruani et plus largement les travaux réalisés au sein de différents centres de recherche, du MAGE, du GEDISST/GERS/GTM, de Simone-Sagesse, etc. Le lecteur trouvera les références précises plus loin.

[23] Delphine Gardey, Enjeux des recherches sur le genre et le sexe. Rapport à Mme la Présidente du Conseil scientifique du CNRS, Centre de recherche en histoire des sciences et des techniques, UMR 2139. CNRS/Cité des sciences et de l’industrie, mars 2004.

[24] Christian Baudelot, « A l’école des femmes » in Jacqueline Laufer, Catherine Marry, Margaret Maruani (dir.), Le Travail du genre. Les sciences sociales du travail à l’épreuve de la différence des sexes, La Découverte, Paris, 2003, p. 43.

[25] Christian Baudelot, « A l’école des femmes » in Jacqueline Laufer, Catherine Marry, Margaret Maruani (dir.), Le Travail du genre. Les sciences sociales du travail à l’épreuve de la différence des sexes, La Découverte, Paris, 2003, p. 43.

[26] Christian Baudelot, « A l’école des femmes » in Jacqueline Laufer, Catherine Marry, Margaret Maruani (dir.), Le Travail du genre. Les sciences sociales du travail à l’épreuve de la différence des sexes, La Découverte, Paris, 2003, p. 44.

* Paru sous cette forme sur le site de l’Observatoire des inégalités.

* Roland Pfefferkorn est professeur de sociologie à l’université Marc Bloch de Strasbourg et membre du laboratoire Cultures et Sociétés en Europe du CNRS.

Posté par Max Emme à 13:58 - Idées,Société - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

mercredi 21 mai

Vers une nouvelle vision sociale pour l'Europe du 21e siècle

Source: Activité de l'Union Européenne http://europa.eu/scadplus/leg/fr/cha/c10162.htm

Si elle veut aujourd'hui garantir au citoyen le bien-être, la qualité de vie et les valeurs auxquelles il aspire, l'Union européenne (UE) doit être en phase avec ses nouvelles réalités sociales. Quelles sont ces réalités? Comment ont-elles évolué? Quelle vision sociale pour demain? Dans la présente communication, la Commission donne une première réponse à ces questions. Elle esquisse le projet d'une Europe favorisant «les chances de réussite», identifie les principaux domaines d'action qui permettront de le réaliser et décrit le rôle que l'UE pourrait jouer pour favoriser le changement et orienter, soutenir et accompagner les réformes nécessaires. Cette communication enrichit la consultation publique en cours sur le bilan de la réalité sociale. Elle sera suivie d'un agenda social renouvelé pour la mi-2008.

ACTE

Communication de la Commission au Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des régions du 20 novembre 2007 intitulée «Opportunités, accès et solidarité:vers une nouvelle vision sociale pour l'Europe du 21e siècle» [COM(2007) 726 final - Non publié au Journal officiel].
SYNTHÈSE

La capacité de l'Union européenne (UE) à promouvoir efficacemment le bien-être, la qualité de vie et les valeurs communes de ses citoyens dépend avant tout de son aptitude à saisir les réalités sociales qui la traversent et à s'adapter à leurs évolutions.

L'Europe au 21e siècle: quelles réalités sociales?

L'évolution des réalités sociales en Europe et dans le monde a plusieurs visages:
les structures de société sont en mutation permanente: la durée de la vie s'allonge, la cellule familiale dépasse aujourd'hui largement les schémas traditionnellement établis, l'égalité entre les femmes et les hommes ne cesse de se renforcer, de nouvelles formes de mobilité et de diversité émergent;
les modes de vie et de travail des Européens sont influencés par la mondialisation, le progrès technologique et l'évolution économique;
l'UE a évolué: elle s'est aggrandie en même temps qu'elle s'est diversifiée, réussissant à allier la paix, la liberté et la prospérité.

Ces nouvelles réalités ouvrent de nombreuses perspectives en termes de liberté, de santé, de conditions de vie et d'avancement social, mais sont également sources de risques de difficulté et d'exclusion pour certaines couches moins favorisées de la société.

Dans ce contexte, les citoyens attendent que l'Europe telle qu'ils l'ont construite leur donne les moyens de faire face au changement et de défendre leurs valeurs à l'échelle mondiale.

Évolutions des réalités sociales

Si les Européens sont, de manière générale, conscients de leur prospérité actuelle (eu égard aux situations rencontrées dans d'autres parties du monde), ils n'en demeurent pas moins inquiets pour l'avenir.

Au-delà des différences de conditions de vie et donc de perceptions existant à l'intérieur des sociétés européennes, ces dernières connaissent toutes, sans exception, des changements rapides et profonds.

Ces mutations sont de trois types:
sociales;
économiques;
de valeurs et de mode de vie.

Les mutations sociales

De nouvelles tendances démographiques se dessinent. L'espérance de vie des Européens continue de croître de manière spectaculaire: en 2050, elle aura quasiment doublé par rapport à son niveau de 1900. Dans le même temps, les taux de natalité sont en baisse (souvent faute d'un contexte propice). De ce fait, les risques de dépendance et d'isolement des personnes âgées et, plus généralement, de fracture entre les générations en termes de salaires, de sécurité de l'emploi, d'accès au logement et de partage du coût du viellissement sont réels.

La rupture des relations conjugales, la monoparentalité et l'affaiblissement des liens avec la famille élargie ne constituent plus des cas isolés. Ces bouleversements des structures familiales constituent un risque majeur pour l'équilibre entre la vie professionnelle et la vie privée et les responsabilités familiales.

En dépit des nombreux progrès constatés, l'égalité entre les sexes a encore la vie dure dans bon nombre d'États membres.

Les revenus et les perspectives varient fortement au sein des régions et d'un État membre à l'autre.

Les stratégies nationales d'intégration, notamment dans les grandes villes européennes et dans les régions transfrontalières, se révèlent souvent inefficaces face aux flux migratoires.

Les mutations économiques

Malgré l'augmentation du taux d' emploi , le chômage reste problématique dans certaines parties de l'Europe.

Les évolutions démographiques risquent de poser des problèmes au niveau de l'offre et de la demande sur le marché de l'emploi.

Le progrès technologique associé aux nouveaux impératifs économiques et à l'expansion du secteur des services transforme durablement la réalité du travail, le statut professionnel et les perspectives de carrière (acquisition de nouvelles compétences, adaptation aux nouveaux modèles de consommation, émergence de formes plus flexibles de travail telles que le télétravail ou les contrats à temps partiel, etc.).

Les systèmes européens d'éducation et de formation ne semblent pas, à l'heure actuelle, en mesure d'apporter le niveau de connaissance, de ressources humaines, d'éducation et de compétences indispensable à une société qui se veut créatrice d'emplois et source d'inclusion sociale.

Les mutations de valeurs et de mode de vie

Les liens traditionnels tels que la famille, le groupe social et la religion sont progressivement supplantés par l'individualisation des valeurs, de la culture et de la consommation, amenant de nouvelles questions en terme de tolérance et de respect de l'autre. De nouvelles formes de solidarité émergent parallèlement à la diversification des activités culturelles et des loisirs.

La participation politique change alors que la confiance dans les institutions s'affaiblit. De nouvelles formes de citoyenneté voient le jour, plus souples et généralement tournées vers l'avenir.

La mondialisation, synonyme de plus grande diversité, a favorisé la curiosité, et donc l'enrichissement mutuel des sociétés. A l'inverse, elle a fait naître une inquiétude quant à la capacité de l'Europe à affirmer ses valeurs communes.

Des troubles sociaux, mineurs par le passé, deviennent de véritables maux de société: le stress, la dépression, l'obésité, les maladies liées à l'environnement, le manque d'exercice. Ils viennent renforcer les problèmes classiques que sont l'isolement social, la maladie mentale, l'abus de drogues et d'alcool, la criminalité et l'insécurité.

La révolution informatique, combinée au développement de nouveaux outils de communication, a donné lieu à de nouvelles formes de dialogue et de citoyenneté active. Le risque de générer des déficits de communication entre les différentes catégories sociales et les générations n'en est pas moins élevé: on parle de «fracture numérique».

Les modes de production et de consommation induits par la prospérité ont des conséquences directes sur l'équilibre du climat et des ressources naturelles. Les tendances actuelles nécessitent une adaptation des comportements et, dès lors, laissent entrevoir des répercussions sociales sans précédent.

Les avancées technologiques suscitent des questions d'ordre éthique.

Les États providence actuels ne sont pas toujours prêts à affronter ces phénomènes inédits, malgré les nombreuses réformes entreprises.

Une Europe favorisant les «chances de réussite»: promouvoir le bien-être en développant les opportunités, l'accès et la solidarité

Une nouvelle vision sociale centrée sur le bien-être émerge peu à peu au sein de l'UE. Cette approche repose sur trois axes principaux:
créer de nouvelles opportunités (de bien démarrer dans la vie, de réaliser son potentiel et d'exploiter au mieux les perspectives offertes par l'Europe);
facilitater l'accès à l'éducation, au marché de l'emploi, aux soins de santé et aux services sociaux ainsi qu'à la vie culturelle et sociale;
renforcer la solidarité à travers la promotion de la cohésion et de l'inclusion sociales et de la viabilité du modèle social.

Une nouvelle vision sociale pour l'Europe: les domaines d'action

La réalisation de cette vision sociale axée sur les opportunités, l'accès et la solidarité implique d'investir à long terme dans:
la jeunesse;
des carrières épanouissantes;
des vies plus longues et en meilleure santé;
l'égalité entre les femmes et les hommes;
l'inclusion active et la non-discrimination;
la mobilité et l'intégration réussie;
la citoyenneté active, la culture et le dialogue.

Ces investissements exigent:
la mobilisation de tous: les individus, les familles, les collectivités locales, les institutions sociales, les entités commerciales, les ONG et les pouvoirs publics aux différents niveaux de décision;
une réorientation ou une redistribution des dépenses là où cela est nécessaire.

Le rôle de l'Union européenne

L'UE apportera essentiellement une valeur ajoutée à la réalisation de cette vision par les États membres. Son rôle consistera essentiellement à favoriser le changement et à orienter, soutenir et accompagner les réformes nécessaires.

Plus concrètement, l'UE peut apporter son aide par:
le mise en place de cadres d'action politiques;
la défense des valeurs de l'Europe et la mise en place de règles du jeu égales;
le partage d'expériences et de meilleurs pratiques;
le soutien aux actions à l'échelle locale, régionale et nationale;
la sensibilisation du public et la création d'un socle de connaissances solide.

Contexte

La présente communication vise à enrichir la consultation publique lancée par la Commission sur la réalité et les changements sociaux en Europe. Elle vise essentiellement à élargir le débat pour passer du temps de la réflexion à celui de l'action. Le délai pour l'envoi des contributions est fixé au 15 février 2008. Le document et les réactions qu'il suscitera devraient servir de base à l'élaboration d'un agenda social renouvelé, attendu pour le milieu de l'année 2008

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mardi 06 mai

Les allusions de Freud à la Chine-Introduction à la psychanalyse (1916)

Source: http://www.lacanchine.com/F_Freud.html

La langue et l’écriture chinoises, très anciennes, sont aujourd’hui encore employées par 400 millions d’hommes. Ne croyez pas que j’y comprenne quoi que ce soit. Je me suis seulement documenté, dans l’espoir d’y trouver des analogies avec les indéterminations des rêves, et mon attente n’a pas été déçue. La langue chinoise est pleine de ces indéterminations, propres à nous faire frémir. On sait qu’elle se compose d’un grand nombre de syllabes qui peuvent être prononcées soit isolément, soit combinées en couples. Un des principaux dialectes possède environ 400 de ces syllabes. Le vocabulaire de ce dialecte disposant de 4 000 mots environ, il en résulte que chaque syllabe a en moyenne dix significations, donc certaines en ont moins et d’autres davantage. Comme l’ensemble ne permet pas toujours de deviner celle des dix significations que la personne qui prononce une syllabe donnée veut éveiller chez celle qui l’écoute, on a inventé une foule de moyens destinés à parer aux malentendus. Parmi ces moyens, il faut citer l’association de deux syllabes en un seul mot et la prononciation de la même syllabe sur quatre « tons » différents. Une circonstance encore plus intéressante pour notre comparaison, c’est que cette langue ne possède pour ainsi dire pas de grammaire. Il n’est pas un seul mot monosyllabique dont on puisse dire s’il est substantif, adjectif ou verbe et aucun mot ne présente les modifications destinées à désigner le genre, le nombre, le temps, le mode. La langue ne se compose ainsi que de matériaux bruts, de même que notre langue abstraite est décomposée par le travail d’élaboration en ses matériaux bruts, par l’élimination de l’expression des relations. Dans la langue chinoise, la décision, dans tous les cas d’indétermination, dépend de l’intelligence de l’auditeur qui se laisse guider par l’ensemble. J’ai noté l’exemple d’un proverbe chinois dont voici la traduction littérale :

Peu (que) voir, beaucoup (qui) merveilleux.

Ce proverbe n’est pas difficile à comprendre. Il peut signifier : moins on a vu de choses, et plus on est porté à admirer. Ou : il y a beaucoup à admirer pour celui qui a peu vu. Il ne peut naturellement pas être question d’une décision entre ces deux traductions qui ne diffèrent que grammaticalement. On nous assure cependant que, malgré ces indéterminations, la langue chinoise constitue un excellent moyen d’échange d’idées. L’indétermination n’a donc pas pour conséquence nécessaire la multiplicité de sens.

Nous devons cependant reconnaître qu’en ce qui concerne le système d’expression du rêve, la situation est beaucoup moins favorable que dans le cas des langues et écritures anciennes. C’est que ces dernières sont, après tout, destinées à servir de moyen de communication, donc à être comprises d’une façon ou d’une autre. Or c’est précisément ce caractère qui manque au rêve. Le rêve ne se propose de rien dire à personne et, loin d’être un moyen de communication, il est destiné à rester incompris.

G.W. XI, Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse, p. 237

Introduction à la psychanalyse, Petite Bibliothèque Payot, Paris, 1965, « 2e partie : le rêve - § 15 ; Incertitudes et critiques », p. 215

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dimanche 20 avril

Les autoroutes de l'information et le multimédia : vers quelle société?

Par Nadine Richard

Depuis la mise au point des premières techniques de communication à distance, comme le télégraphe puis le téléphone, nombreux furent ceux qui virent dans ces techniques la panacée universelle. L'histoire nous a montré que, bien que ces techniques nous aient permis des avancées considérables, elles ne sont pas allées jusqu'à résoudre l'ensemble des problèmes de nos sociétés. L'erreur semble actuellement se reproduire avec l'avènement des techniques de télécommunication et de l'informatique. Les fameuses autoroutes de l'information et l'informatique multimédia constitueront assurément de véritables bouleversements : c'est pourquoi il faut dès maintenant s'interroger sur les conséquences possibles, positives comme négatives, de ces nouvelles technologies qui sont en passe de devenir notre quotidien.
Faut-il croire les multinationales qui prêchent pour le monde meilleur qu'elles souhaitent nous vendre ? Faut-il rêver à une vie rendue plus agréable et plus juste grâce à la démocratisation de l'accès à l'information ? Ce texte tente de donner quelques éléments de réponse.
Applications des nouvelles technologies
Promesses des gouvernements et des entreprises
Les autoroutes de l'information sont évoquées dès 1992 lors de la campagne électorale de B. Clinton. Dans son rapport Agenda for action en septembre 1993, le vice-président A. Gore fixe un objectif précis aux NII (1) : rendre sa place de superpuissance mondiale aux États-Unis. Pour lui, il revient à la libre entreprise d'assurer le développement du programme des inforoutes à l'américaine [SCH94]. Gore prévoit pour cela des déréglementations permettant des concentrations qui profiteront essentiellement aux industries du spectacle, des loisirs, de la télévision, des télécommunications et de l'informatique.
Le rapport de M. Bangemann, remis en mai 1994 au Conseil Européen, fixe à son tour des objectifs techniques, économiques et financiers, mais reste discret sur les conséquences sociales et culturelles, voire muet sur le problème de la production de sens par les nouvelles technologies. On donne au privé un rôle primordial [ROB95].
Enfin, le G7 s'est réuni en février 1995 pour discuter de l'apparente urgence de la mise en place des autoroutes de l'information. Il énonce bien quelques grands principes, tels que la prise en compte des besoins des pays en voie de développement ou la nécessité d'une coopération internationale, mais les mesures politiques concrètes qui les accompagnent s'orientent plus vers des déréglementations et la libéralisation des marchés concernés que vers la protection de l'intérêt général. Les thèmes de l'emploi et des contenus sont à peine évoqués. Là encore, les questions de fonds, jugées trop "polémiques par nature", sont éludées [ECM95].
En France, le premier ministre E. Balladur demande à G. Théry un rapport similaire pour juillet 1994. Ce rapport [THÉ94] est pratiquement calqué sur le rapport Bangemann, et apporte donc lui aussi peu de réponses sur le plan culturel et social. D'après le rapport Théry, les autoroutes de l'information permettront à tous d'accéder à la connaissance : chaque individu y aura un accès personnalisé, ce qui est actuellement le cas d'une minorité. Elles permettront un accès plus équitable aux extraordinaires richesses concentrées dans les bibliothèques. Cette volonté d'équité devra s'accompagner d'une numérisation systématique des oeuvres détenues par les bibliothèques. On peut envisager des accords entre les maisons d'édition et les bibliothèques : les éditeurs pourraient fournir directement sous forme numérique les ouvrages à paraître (2).
Le rapport précise que ces nouveaux outils ne favorisent pas la création d'une société duale ; il faut éviter que leur accès ne soit régi que par la loi du marché : les pouvoirs publics ont donc un rôle à jouer afin de démocratiser ces services, à l'image du téléphone. Une fois le réseau de fibres optiques déployé en France, la plupart des services informationnels seront accessibles sur l'ensemble du territoire et au même prix, alors même que la mondialisation des flux d'informations facilitera la consultation et permettra une croissance exponentielle de la connaissance. Les villages et les petites villes se trouveront de ce fait moins isolés du monde urbain. La qualité de vie y sera sans doute meilleure sans pour autant réduire les possibilités de travail : peut-être parviendra-t-on ainsi à limiter la désertification des campagnes.
Une souplesse d'organisation et une flexibilité accrue des productions seront les conséquences premières du développement des autoroutes de l'information. De ce fait, l'activité à distance sera plus facile à mettre en oeuvre : le télétravail va devenir possible, réduisant ainsi les barrières entre vie personnelle et vie professionnelle. De plus, le développement des moyens de télécommunications génère de nouveaux types d'emplois : de nombreux espoirs de création de valeur ajoutée et d'emplois sont placés dans le domaine des nouveaux services, tels que la télévision numérique ou la télévision à la demande, qui ne sont pas des marchés de substitution mais des marchés neufs, comme le fut celui du Minitel au début des années quatre-vingts. Le secteur des services, qui représente deux tiers des emplois en France, sera le plus concerné. Mais on peut imaginer que des activités telles que l'agriculture le seront aussi.
Si les entreprises possèdent des réseaux locaux à haut débit, la communication inter-entreprise n'est pas aussi rapide, pour des raisons techniques : les entreprises sont donc le plus souvent isolées les unes des autres. Avec le développement des autoroutes de l'information, on peut supposer que les entreprises pourront enfin communiquer, augmentant ainsi leur productivité, leur compétitivité et donc leur rentabilité. Dès lors, on peut espérer que l'emploi bénéficiera de ses progrès. Le rapport Théry prévoit par ailleurs un véritable renouvellement du service public à la française, s'adaptant aux nouvelles technologies afin de permettre à tous d'accéder à l'information numérique.
Applications et conséquences annoncées
Les machines seraient désormais capables de seconder l'homme dans des disciplines intellectuelles : les activités cérébrales. Contrairement aux premières applications robotiques, la machine ne se substituerait pas à l'homme dans l'entreprise, mais appellerait au contraire sa présence. La sacro-sainte hiérarchie est remise en question au sein de l'entreprise [PIS95] et [LOJ93]. Dans le cadre de la formation professionnelle, l'outil informatique pourrait permettre l'auto-formation continue, la reconversion rapide des employés ou encore la veille technologique, mais aussi favoriser l'intégration de nouvelles recrues qui auront ainsi le moyen d'étudier l'histoire de l'entreprise, son mode de fonctionnement, sa logique commerciale de manière plus ou moins exhaustive, via un cd-rom par exemple.
En ce qui concerne notre système éducatif, malgré de précédents échecs (3) dans le domaine de l'introduction de nouvelles technologies, les enjeux sont importants : l'école devrait poursuivre son rôle de régulateur en élargissant l'accès à ce nouvel outil. Avec les applications réseau de type téléconférence ou téléamphi, les établissements défavorisés, en manque d'enseignants ou trop délocalisés, pourraient profiter de cours à distance. En outre, une nouvelle forme de pédagogie commence déjà à voir le jour. Les machines aideraient les élèves dans leur apprentissage : celles-ci possèdent en effet d'indéniables avantages, comme la possibilité de progresser à son rythme et de s'auto-évaluer. Mais pour que cette transformation puisse s'accomplir, il faudrait sans doute convaincre de l'immense potentiel de ce nouvel outil, et sortir du conflit enseignants terrorisés vs. techniciens surmotivés.
Les applications ludiques des nouvelles technologies associant le multimédia aux réseaux ouverts sont immenses. On peut facilement imaginer ce que seront les prochains jeux : des mondes virtuels dans lesquels il sera possible de dialoguer avec des individus connectés sur des machines géographiquement distantes. Des langages permettant de décrire des mondes en trois dimensions accessibles par le réseau apparaissent déjà, tels que le VRML (4). À moyen terme, l'immersion dans ces mondes sera totale puisque l'utilisateur aura la possibilité d'enfiler une combinaison virtuelle lui permettant d'avoir, en plus de la vision en trois dimensions, la sensation du toucher, voire celle de l'odorat.
Dans le domaine des loisirs, on peut aussi imaginer que les chaînes de télévision à la demande ou de télé-achat deviendront encore plus présentes. Avec des visites virtuelles de musées ou de coins de paradis, certains se voient déjà passer leurs vacances sans bouger de leur fauteuil.
Ces propos relèvent du rêve. Cette attitude n'est pas nouvelle, et se trouve à chaque saut technologique majeur (5), en particulier dans le domaine des communications ; en effet, de l'âge de la vapeur à Internet, en passant par l'électricité, le télégraphe, le téléphone, la radio-diffusion et la télévision, le rêve d'une harmonie sociale de l'humanité engendrée par les progrès techniques n'a eu de cesse d'être repris. [MAT 95b].
En 1793 déjà, des penseurs révolutionnaires prophétisaient que l'installation du télégraphe optique ainsi que l'utilisation de messages codés permettraient à "tous les citoyens de la France de se communiquer leurs informations et leurs volontés". Ces espoirs de démocratie par la technique furent bien vite déçus, les codes devenant peu de temps après réservés à un usage militaire. À la fin du xixème siècle, P. Kropotkine et P. Geddes font de l'électricité le point de départ de l'ère néotechnique, de laquelle doit émerger une société égalitaire et transparente : la nouvelle énergie va réconcilier la ville et la campagne, le travail et les loisirs.
Dès 1948, le mathématicien N. Wiener se représente la future "société de l'information" comme un idéal de transparence et de démocratie. Pour le père de la cybernétique, "la communication effacerait le secret, qui seul rendit possible le génocide nazi, Hiroshima et le Goulag". Wiener pose alors les questions essentielles et préconise l'utilisation des machines pour "un usage humain des êtres humains", mais son discours ne sera pas entendu. Il est actuellement remis au goût du jour [LAC93a].
Le rapport officiel de S. Nora et A. Minc remis en 1978 à V. Giscard d'Estaing n'hésite pas à considérer les réseaux télématiques comme la réponse à une véritable crise de civilisation. D'après les auteurs, l'informatique et les réseaux devraient recréer une "agora informationnelle" élargie et modernisée. L'idéal de la société de la transparence et de l'abolition des déséquilibres sociaux à l'échelle mondiale est repris par A. Gore en 1994 au moment de justifier son projet de NII. Des scientifiques comme N. Negroponte [NEG95] adhèrent à cette vision ultra-optimiste d'une société totalement informatisée et numérisée. L'utopie de la communication reste donc à l'ordre du jour.
Y compris, chez les libertaires, les fervents défenseurs d'un cyberespace anarchique ont d'ores et déjà amorcé une véritable guerre idéologique contre les gouvernements qui tentent de réguler et contrôler Internet et les entreprises avides de profiter d'un nouveau marché si prometteur. Qualifiés de "techno-anarcho-post-capitalistes" [BUO95], ces nouveaux hippies cherchent par tous les moyens à sauvegarder l'un des derniers espaces de liberté au monde. Militants des droits de l'Homme, ils tentent de protéger la vie privée et la liberté d'expression des citoyens.
Prenons l'exemple de l'EFF (6), fondée en 1990 par M. Kapor et J. Barlow : c'est une communauté virtuelle de plus de 3000 membres actifs et qui compte un grand nombre de sympathisants à travers le monde. Elle constitue maintenant un véritable groupe de pression dans le domaine de la protection des utilisateurs et la défense des droits civiques sur le réseau [EUD95]. Organisés, les "Netizens" ont plus de chance de faire valoir leurs droits fondamentaux : l'EFF a d'ailleurs déjà gagné plusieurs fois face au gouvernement américain, notamment lors de l'épisode de la Clipper Chip. Pour ces idéalistes, le cyberespace serait l'espace d'un renouveau des activités relationnelles et citoyennes par la confrontation d'idées sans risque de censure : les idées dérangeantes, les images jugées choquantes ou indécentes ne sont ici imposées à personne ; à la différence des moyens de diffusion comme la télévision, c'est à l'utilisateur de faire son choix. Dans cette optique, le réseau serait alors un formidable outil d'accomplissement de soi et d'intelligence collective grâce à l'éducation et la transparence de l'information, de reterritorialisation et de coopération, d'accroissement du niveau global des connaissances par la démocratisation de l'accès total à l'information.
Ces idéaux pourraient paraître proches des promesses générales des rapports officiels évoqués auparavant, mais ils posent bien au contraire les questions essentielles et critiquent nettement les choix politiques, notamment l'entrée incontrôlée du secteur privé dans des applications d'intérêt public. Il s'agit d'un combat pour préserver la liberté et le désordre caractéristique du cyberespace, par un activisme débordant qui déplaît, la plupart du temps, aux gouvernements et aux entreprises. C'est parfois même une passion quasi-mystique pour cet univers qui apparaît.. Dans ce contexte, les forums publics du cyberespace apparaissent comme un moyen de maintenir la vigueur du débat en ligne comme un remède direct à la disparition progressive de tels lieux [SHA 95].
Craintes et réticences
L'état de la production audiovisuelle et logicielle inquiète déjà sérieusement une partie des médias (7). En effet, si les contenus actuels de la plupart des cd-rom ou des émissions de télévision sont réellement les prémices de la future ère de la communication, on risque de rester dans une logique de société de consommation poussée à l'extrême, qui crée des besoins au lieu de pourvoir aux besoins réels. Dans cette optique, tous les aspects positifs de la mise en place des autoroutes de l'information et de la "révolution multimédia" seraient annihilés au profit des industries du spectacle, des loisirs et de la télévision. D'après J. Katz [COU95], il faudrait placer "la cupidité des entreprises au premier rang des dangers, en raison de leurs velléités monopolistes". Se contentera-t-on de voir apparaître des chaînes thématiques dédiées à des annonceurs ?
On observe également que la gestion descendante centralisatrice, propre aux médias actuels qui déversent une information à l'intérêt parfois contestable à une masse passive, risque de s'étendre aux nouvelles technologies, au détriment d'architectures ouvertes et décentralisées comme Internet. Les conséquences sont déjà fâcheuses en matière de manipulation et de censure de l'information, et cela pourrait bien s'accentuer malgré les efforts des militants du réseau.
Enfin, alors que les moyens de communication modernes pourraient contribuer à nous faire évoluer vers une société plus ouverte, la concentration des médias fait progressivement disparaître l'esprit critique, l'originalité et les pensées dérangeantes de notre paysage, en gommant tout ce qui serait susceptible de déplaire au plus grand nombre. On assiste à une forme inédite de censure, que l'on pourrait qualifier d'économique puisqu'elle obéit seulement aux lois du marché. En découle la lutte des techno-hippies mais aussi des intellectuels critiques pour préserver une certaine ouverture d'esprit sur les réseaux.
Après les années soixante et la peur des "machines anthropophages" prenant la place des hommes, c'est avec des films comme Wargame que de nouvelles craintes apparaissent : celles de l'espionnage et du terrorisme informatique. Les agences gouvernementales telles que le FBI ou la NSA (8), aidées par l'industrie cinématographique hollywoodienne, ont lancé une véritable propagande destinée à faire admettre le mythe de la "cyberterreur" à la plus grande partie de la population mondiale : on parle de "cyberterrorisme" [ZSA95], de "cyberpornographie" [ELM95] et de serveurs aux idéologies extrémistes [CAJ95] et [FIL95].
Le mythe du terrorisme et du piratage informatique, véhiculé par les mass media, accentue de son côté la crainte des entreprises qui souhaiteraient développer des applications commerciales sur le réseau. Pourtant, les solutions techniques de protection des systèmes existent, l'une des plus efficaces étant l'utilisation d'outils de chiffrement. Malheureusement, la plupart des gouvernements refusent l'usage à grande échelle de techniques cryptologiques : leur peur de perdre le contrôle sur les contenus des communications est plus forte encore que la pression économique et le besoin des entreprises. Par exemple, la société Netscape Communications a mis au point une interface WWW sécurisée, utilisant des techniques de cryptage assurant la confidentialité des données sensibles (9) pouvant circuler sur le réseau. Le gouvernement a demandé à ce qu'une version "allégée", c'est-à-dire moins sûre, soit prévue pour l'exportation (10). Quelques mois après sa diffusion en Europe, un étudiant français a réussi à déchiffrer un message codé en quelques heures avec les moyens du bord : une telle application ne peut donc pas décemment être proposée aux entreprises. On remarque tout de même un récent changement de mentalité en France, où le cryptage est encore soumis à déclaration ou autorisation et reste réservé aux banques et aux applications militaires. La Défense Nationale, par la voix de M. Ferrier (11), a finalement admis que le fait "qu'un certain nombre d'acteurs économiques ou de personnes privées cryptent leurs communications pour échapper aux prédateurs des réseaux informatiques correspond à l'intérêt national" [TAV96].
L'entrée dans l'ère de l'information
L'accès à l'information
De nombreuses controverses portent sur les énormes disparités que les inforoutes vont entretenir entre le Nord et le Sud, mais aussi au sein de la population d'un même pays avec le clivage qui peut se produire entre ceux, techniciens ou intellectuels, qui vont s'approprier ces nouvelles technologies, et les autres. Depuis 1993, les pays occidentaux se livrent à une course poursuite en faveur des autoroutes de l'information. Selon les intellectuels du Sud, ces nouveaux projets ont en fait été suscités par la crainte d'être rattrapés par des pays dits "de second rang". Le Brésil, l'Argentine, l'Inde ou Israël sont devenues des puissances industrielles dotées des équipements les plus modernes. Le Liban, de son côté a su accroître ses richesses monétaires tout autant que les pays producteurs de pétrole. Quant aux pays du Tiers-Monde ou du Moyen-Orient, ils ont su valoriser leurs richesses intellectuelles par la présence de plus en plus importante de leurs ressortissants dans les universités américaines et européennes [GOM94]. Devant ce "péril", l'Occident s'est proposé d'exploiter un gisement dont il semble riche à souhait : l'information. L'objectif du Nord est précis : préserver son avantage. Peut-être est-ce justifiable d'une manière ou d'une autre, sous couvert par exemple d'une certaine stabilité mondiale; reste une volonté flagrante de conserver les inégalités.
Du côté francophone, les choses peuvent sembler a priori différentes puisque la France s'investit dans le développement des infrastructures nécessaires au développement des communications en Afrique de l'Ouest et Centrale. Actuellement, dans la partie sub-saharienne, on dénombre un seul appareil téléphonique pour 250 habitants. Cette situation est surtout dommageable pour les relations inter-africaines. En outre, le Sud est encore coupé du Sud compte tenu de l'absence d'harmonisation entre les politiques nationales en matière d'information : la mauvaise gestion des ressources humaines qui en découle reste l'un des principaux handicaps de l'Afrique. La France pourtant, de par sa volonté de promouvoir la langue française et de conserver son influence dans ses anciennes colonies, participe réellement à la remise à niveau de l'Afrique [GOM94]. Elle s'implique dans la mise en place de réseaux régionaux et continentaux en s'appuyant sur de grands opérateurs tels que France Télécom, Alcatel, Siemens ou Nokia. Vu le coût prohibitif de ces installations, il serait naïf de croire qu'un tel projet puisse avoir un objectif strictement humaniste ou égalitaire. Mais le Sud, pour ne pas s'exclure d'un tel enjeu ne peut rester passif et doit donc accepter cette aide [BRE91]. La présence de la France peut aussi s'expliquer plus concrètement par la peur de voir s'implanter un savoir-faire anglophone dans les pays historiquement sous son influence et, à moyen terme, de voir la planète contrôlée par les anglo-saxons [GOM94].
Prendre la parole dans un forum du cyberespace coûte cher (matériel, frais d'utilisation, documentation). Au niveau du matériel, de nombreux progrès ont été observés, par exemple avec l'apparition des network computers [SVM96], machines ergonomiques qui s'insèrent aisément dans le mobilier hi-fi. Résolument dédiées aux accès Internet et aux applications multimédias, leurs prix oscillent autour de 2500 F. De grands noms de l'industrie informatique tels que Philips, Apple, Sony ou Sun proposeront dès décembre 1996 au grand public ce type de terminal graphique dit "intelligent". Ces ordinateurs allégés disposent d'une panoplie de logiciels de navigation intuitifs permettant un accès simple au réseau pour un coût modique. Reste à savoir si cet outil parviendra à intégrer les foyers, comme la télévision ou le magnétoscope, sachant que seul l'État est capable de fournir les fonds nécessaires au développement d'un accès vraiment équitable au réseau, en aidant par exemple les utilisateurs à faibles revenus par des subventions. Après l'illétrisme combattu depuis le début du siècle, il faut dorénavant lutter contre un "illétrisme électronique" qui risque d'exclure ceux qui ne maîtriseraient pas la manipulation de l'information, mais qui ne maîtriseraient pas non plus l'utilisation des nouveaux outils : l'apprentissage des contenus doit être précédé d'une familiarisation avec les machines [LAN95].
Jeu des entreprises, rôle des États et besoins des citoyens
La source des informations qui nous submergent est concentrée entre quelques mains : les groupes de presse, les industries du spectacle, de la télévision et du logiciel. D'après E. Galeano [GAL96], "jamais autant d'hommes n'ont été maintenus dans l'incommunication par un si petit groupe" : ces quelques dirigeants disposent d'un formidable pouvoir leur permettant de nous manipuler, souvent par omission, en nous accordant au mieux le droit de choisir entre des choses identiques. C'est l'avènement de la dictature de la parole unique, de l'image unique. Cette dictature est bien plus dévastatrice que celle du parti unique : elle impose une uniformisation qui ne s'encombre pas de la diversité des individus. L'homme considéré comme le plus influent du monde n'est pas un chef d'État, mais bel et bien B. Gates : les groupes qui prennent maintenant les décisions ne sont plus politiques mais industriels. Plus puissants que les états eux-même, les nouveaux maîtres du monde ont également de plus en plus la main mise sur le bien le plus précieux des démocraties : l'information [RAM95]. Par leurs politiques de déréglementation, les gouvernements laissent aux capitaux privés le choix d'imposer leur loi au monde, ou bien d'ouvrir un nouvel espace de liberté pour les citoyens. Rien n'obligera bien sûr les dites entreprises à préserver la liberté d'expression dans des forums ouverts, ou encore l'individualité et la personnalité des futurs utilisateurs. Il est en effet plus rentable de ne diffuser que ce qui plaît au plus grand nombre, et il ne serait pas "correct" de laisser des pensées dérangeantes troubler la quiétude du consommateur moyen.
Si les pouvoirs publics ne réagissent pas au plus vite pour conserver un contrôle démocratique sur le développement des inforoutes, le risque est grand de se voir proposer une société fade et aseptisée, une société de consommation poussée à l'extrême. A. Torrès [TOR94] craint que le choix du citoyen ne se résume plus qu'à "être éduqué par Disney ou Bertelsmann, informé par IBM ou par Alcatel et diverti par AT&T ou par Siemens".
Le mode de fonctionnement ouvert et spontané d'Internet suppose un minimum de responsabilisation de ses utilisateurs : jusque-là composée d'universitaires, de chercheurs et d'étudiants, la communauté des utilisateurs du réseau était par nature toute disposée à partager cette ressource selon des règles tacites de bonne conduite. L'ouverture ces dernières années à un public plus large a commencé à métamorphoser le réseau : le FBI a arrêté des "cyberpornographes" ; des fournisseurs français d'accès au réseau ont été mis en examen pour avoir laissé circuler des News à caractère pornographique et pédophile ; le Congrès américain vient d'accepter le projet de loi sur "la décence en matière de communications" (12). Et ce, malgré les vives protestations des défenseurs d'un réseau libre de tout interventionnisme des pouvoirs publics. On remarquera que ces mesures sont loin d'être équitables puisque la diffusion de messages de haine raciale ou de discours extrémistes reste tolérée.
Il faudra cependant accepter cette intervention des états afin de réguler et contrôler la colonisation des autoroutes de l'information par les entreprises privées. La privatisation récente d'Internet (13) pourrait impliquer une restriction sensible de la liberté d'expression chère à l'EFF, mais aussi la disparition progressive des forums publics virtuels.
Les opérateurs privés se permettent d'ores et déjà des abus inacceptables : les censeurs sont maintenant des agents privés, maîtres chez eux, qui ne dépendent pas des autorités publiques. Un usager mécontent ne pourra pas invoquer la loi : ce fut le cas en 1990, lorsque Prodigy, prestataire d'accès au réseau et filiale d'IBM et de Sears, a décidé d'augmenter les prix pour les utilisateurs qui envoyaient beaucoup de courrier électronique. Les mécontents ont tout simplement été rayés de la liste des abonnés au service, et la société a déclaré dans le New-York Times qu'elle continuerait à restreindre la liberté d'expression comme bon lui semblera [SHA95]. Or tout individu susceptible de revendiquer des idées différentes ou de contester des idées admises doit en avoir la possibilité sans qu'aucun comité de censure ne l'en empêche: libre à la communauté virtuelle de réagir ou non à ces idées. Entre autres, s'il estime avoir été lésé par les gestionnaires du réseau, il faut qu'il puisse expliquer son cas sans risque d'être censuré.
Les autoroutes de l'information paraissent dans l'ensemble profiter moins aux utilisateurs qu'aux professionnels du spectacle, des médias, des télécommunications et de l'informatique. Alors que les populations demandent l'accès généralisé à la connaissance et une interactivité utile et citoyenne, les entreprises nord-américaines proposent déjà plus de 500 chaînes de télévision à la demande ! Réduite à une pression sur un bouton de télécommande, que sera l'interactivité ? Et où se fera la prise de parole individuelle ?
De plus, malgré les efforts faits pour tenter de démocratiser l'accès aux nouvelles technologies (14), c'est surtout la qualité des contenus et l'usage que l'on pourra finalement en faire qui devraient être sérieusement contrôlés. Questions éludées par les grandes institutions de ce monde, ce sont pourtant là des menaces qui pèsent sur les futurs "cybernautes" : encore gratuites, les consultations de serveurs de qualité risquent de devenir rapidement payantes, et probablement trop coûteuses pour les plus démunis. Par exemple, les derniers exemplaires du Monde Diplomatique sont disponibles gratuitement sur Internet. Mais face à une progression fulgurante du nombre d'utilisateurs et donc à l'énorme marché potentiel, ces initiatives ressembleront vite plus à des coups publicitaires qu'à une réelle volonté de permettre à tous d'accéder à une information de qualité. Les nouveaux exclus auront peut-être accès au réseau, mais seulement à des services tels que le télé-achat ou à des chaînes publicitaires vantant des produits qui leur seront inaccessibles.
Des intellectuels comme G. Orwell voyaient dans les médias de masse de redoutables techniques d'asservissement des individus, des outils efficaces pour des propagandes habiles. Les nouvelles méthodes de conditionnement seraient encore plus insidieuses grâce à des techniques électroniques et informatiques permettant le suivi et le contrôle des citoyens et de leurs éventuels écarts. Pour I. Ramonet [RAM94], les individus angoissés par l'avenir et envoûtés par les médias subiraient un endoctrinement constant, invisible et clandestin : une "pensée correcte" leur serait lentement administrée, mais par qui ? Pour A. Mattelart [MAT95a], la future donne en matière de communication n'aura en fait rien de nouveau : 65% des communications mondiales partiraient déjà des États-Unis, ce qui leur assurerait une avance considérable. L'Amérique propose, d'après lui, un modèle de modernité au monde : à travers ses produits et ses techniques d'organisation, elle cherche à nous imposer des schémas de comportement et des systèmes de valeurs universels.
De puissants outils comme le Flame, utilisé par Karl Zéro pour créer des situations comiques mettant en scène des personnages politiques, démontrent que l'on ne peut décidément plus croire aveuglément en l'image. Des applications commerciales, comme la modification en temps réel des affiches publicitaires pendant des retransmissions d'événements sportifs, donnent à réfléchir : il est temps d'éduquer le téléspectateur, car l'incroyable richesse des images masque de formidables outils de désinformation et de manipulation des masses.
L'appropriation trop rapide de la connaissance, qualifiée de "zapping informationnel" [BRE91], a au moins deux conséquences néfastes : le temps nécessaire à l'analyse et à la compréhension de l'information n'est visiblement pas respecté, mais on observe aussi la constitution d'une "culture superficielle".
Un nouveau rapport à la connaissance
En ce qui concerne la propriété intellectuelle, les protections juridiques existent en terme de droits d'auteur, de propriété intellectuelle et de copies d'oeuvres. Mais dans le domaine des nouvelles technologies, le contexte est différent et les lois, bien qu'applicables, deviennent trop floues : l'interactivité, la transformation possible des documents, la copie et la diffusion encore plus faciles et rapides que la photocopie font que de nouveaux problèmes se posent aux juristes, mais aussi aux citoyens. En effet, comment distinguer les différents participants d'une oeuvre multimédia ? Il ne s'agit plus seulement de considérer un écrivain ou les droits à verser pour la numérisation d'un tableau exposé dans un musée. Les ergonomes, les programmeurs, les personnes qui prêtent leur voix ou leur visage pour des séquences sonores ou visuelles, les pédagogues et toute l'équipe nécessaire, par exemple, à l'élaboration d'un CD-Rom sont à prendre en compte. Le logiciel lui-même est protégé par des lois spécifiques, mais qu'en est-il pour une image ou un son digitalisé ? Ce problème se pose déjà sur Internet : des photos ou des chansons sont numérisées et diffusées rapidement sans contrôle, donc entre autres sans rémunération pour le photographe ou le modèle, l'auteur ou l'interprète.
Certaines protections techniques existent pourtant : signatures et datations électroniques (15), protections logicielles ou matérielles contre le vol (16), etc. Mais les signatures électroniques, par exemple, ne sont pas encore reconnues comme légales et ne peuvent donc pas être considérées comme preuves d'authentification. De plus, ce type d'application nécessite généralement l'utilisation de techniques cryptologiques : en France, en pratique, seules les banques en obtiennent l'autorisation. C'est à ce niveau que les lois doivent évoluer. Certaines de ces techniques ne suffisent cependant pas à protéger efficacement les auteurs et les diffuseurs d'oeuvres numériques ou numérisées. Cela pourrait amener les entreprises et les gouvernements à mettre en place des contrôles, notamment aux frontières : le risque est grand de voir se généraliser les écoutes pour raisons économiques, ce qui pourrait servir d'excuse à une écoute gouvernementale de l'ensemble des communications numériques. Afin d'éviter de faire passer le droit à la vie privée après les besoins des marchés, la seule solution semble être une nécessaire évolution des mentalités : en effet, la reconnaissance du travail intellectuel est devenue indispensable maintenant que la copie et la diffusion sont devenues si faciles.
Les auteurs bien sûr, mais aussi toute l'économie de l'édition ou de la diffusion des oeuvres artistiques, scientifiques ou autres, souhaitent vivre du travail de l'esprit. La rémunération pourrait alors dépendre de l'utilisateur, par exemple sur le modèle du shareware qui fonctionne très bien aux États-Unis et aux Pays-Bas, mais déjà moins bien en France ou en Italie. De même, le fair-use, qui consiste entre autres à s'engager à ne pas utiliser une oeuvre sans en citer l'auteur, devrait devenir une habitude.
La Clipper Chip a fait scandale car le gouvernement américain a tenté de mettre en place un système d'écoute généralisé et automatique, rapide et relativement peu coûteux de l'ensemble de la population [TRÉ94]. Les techniques d'écoute développées par les services chargés de la sécurité des états permettraient en effet une automatisation à moindre coût de l'écoute gouvernementale, alors plus facile à mettre en oeuvre que les écoutes téléphoniques ou les interceptions de courrier postal. Le Pentagone a par exemple mis au point le logiciel Verity de recherche par mots-clés et par concepts. Les services secrets français se sont quant à eux dotés de logiciels d'écoute du réseau tels que Taïga, qui permettent de sélectionner les données transmises selon leur degré de pertinence ; ces données sont ensuite analysées par des experts en géopolitique ou d'anciens officiers de renseignement recyclés dans la documentation [AST96]. La NSA excelle dans les technologies de pointe en matière d'analyse des langues étrangères : elle intercepte le trafic international qui transite par les États-Unis, ce qui lui donne les moyens de contrôler la majorité des communications électroniques mondiales.
Le Communications Decency Act est, quant à lui, le fruit des discours moralisateurs des lobbies et des partis conservateurs américains. Ceux-ci dénonçaient la violence et la pornographie ayant libre cours sur les nouveaux réseaux de communication et ont donc demandé que la censure puisse se faire aussi sur ces nouveaux canaux. Le décret est passé : la surveillance des communications électroniques peut commencer.
Enfin, certains états dictatoriaux souhaiteraient faire taire ces nouveaux moyens de communication qui permettent aux opposants de faire entendre leur voix, dans le pays ou à l'étranger. En 1991 par exemple, l'annonce du coup d'état contre M. Gorbatchev en URSS a été faite sur Internet malgré les efforts du KGB : ces technologies font peur à des pays comme le Mexique ou la Chine [LEO95].
Un nouveau rapport à la connaissance
L'apprentissage de la connaissance doit devenir actif : il faut écouter, discuter, remettre en ordre, disséquer, s'interroger sur la validité de l'information présentée, confronter son savoir avec d'autres, réfléchir plutôt qu'emmagasiner. Les nouvelles technologies devraient nous permettre de repenser l'acte d'apprendre, c'est du moins ce que l'on nous promet. Les énormes masses d'information doivent conduire à observer les faits et les comparer selon différentes sources, puis se faire sa propre opinion. De plus, le multimédia doit pouvoir s'adapter à l'apprenant, pour lui offrir des conditions d'apprentissage optimales. L'éducation, mais aussi la formation professionnelle et personnelle, doivent passer non plus par l'apprentissage seul des contenus, mais aussi par l'apprentissage de méthodes de travail, d'acquisition et de manipulation des connaissances : ces méthodes doivent privilégier la réflexion face à l'information, la confrontation des savoirs et des idées. [BRE91].
La création d'une oeuvre multimédia n'est pas simple : il faut savoir structurer les connaissances acquises et les documents disponibles pour en faire un mélange harmonieux et utile, ou encore déstructurer pour mieux restructurer une oeuvre existante afin de la rendre "navigable" [SAL96]. Il faudra désormais savoir "penser multimédia". Il faut aussi songer à l'utilisation qu'en fera le "lecteur" : l'interface doit être simple, intuitive, esthétique, ergonomique. Il ne s'agit pas, comme le font malheureusement nombre d'éditeurs aujourd'hui, de coller l'étiquette "multimédia" à chaque produit qui se contente de mélanger un peu de texte, quelques images et des dialogues interactifs limités.
Certaines oeuvres sont cependant très réussies : Le Louvre, Le Musée d'Orsay ou Comment ça marche ? sont autant de cd-rom qui ont demandé beaucoup de travail et la mise en commun de différents talents (ergonomes, pédagogues, critiques d'art, graphistes, programmeurs, etc.). Il aura fallu entre autres repenser la notion d'interface utilisateur, qui ne doit plus rester proche du fonctionnement de la machine mais se doit de devenir plus humaine, par l'utilisation d'"agents intelligents" ou par une éventuelle personnalisation de l'outil par exemple.
La séparation entre lecteur et auteur n'est maintenant plus aussi clairement définie [SAL96]: la lecture devient active, l'écriture demande de se mettre à la place du futur utilisateur et donc nécessite une sorte de relecture de l'oeuvre. La lecture linéaire est déjà en soi une écriture personnalisée (lecture entre les lignes, imagination, compréhension selon ses propres acquis et expériences), mais le multimédia rend cette écriture plus concrète : on choisit les parties de l'oeuvre auxquelles on veut avoir accès, on donne donc un sens personnel aux documents, on l'écrit pour soi. De plus, certains éditeurs imaginent déjà des produits permettant aux différents utilisateurs d'annoter les oeuvres, de discuter avec d'autres lecteurs sur les réseaux et ainsi d'approfondir le travail de l'auteur. Chaque lecteur écrirait à son tour un bout de l'oeuvre, tout en conservant l'original : on compléterait une oeuvre sans pour autant la dénaturer.
La numérisation à grande échelle des travaux de l'esprit humain pose un problème non négligeable : elle facilite évidemment l'accès à l'information par le plus grand nombre, comme les copies d'oeuvres le faisaient auparavant dans une moindre mesure, mais elle réduit en même temps l'oeuvre à de l'information en général, sans tenir compte de l'information spécifique qu'elle peut porter dans sa forme originelle. L'odorat, le toucher et la vue d'objets réels (et non pas celle d'une image numérique, même en trois dimensions) mais aussi tout un ensemble d'habitudes de contemplation ou de lecture des oeuvres qui dépendent des cultures et des époques, ne sont plus prises en compte : l'objet est non seulement dématérialisé, mais aussi dévitalisé puisque l'on gomme sa forme et par là-même une partie de son contenu intrinsèque. La digitalisation ne peut pas capter l'ensemble de ces informations spécifiques ; c'est une réduction utile mais qui ne doit pas faire oublier l'importance de l'objet original, réel [SAL96].
Le multimédia permet quelque chose de nouveau dans nos sociétés : faire revivre les cultures orales, souvent oubliées à cause des ouvrages imprimés ou manuscrits [LAN95], mais aussi de les compléter par l'écrit et l'image pour créer une culture nouvelle, hybride. Sur un même support, on peut alors véhiculer deux cultures radicalement différentes, pour lesquelles le temps n'a pas le même sens : alors que l'écrit compresse le temps et fige définitivement une oeuvre de l'esprit, les cultures orales s'inscrivent dans la continuité et dans une perpétuelle évolution, parfois infime mais qui rappelle que les temps changent. Les nouvelles technologies devraient faire disparaître ces différences, pour offrir une culture toujours en mouvement, tout en conservant figées les traces de son passé. Nous devrons apprendre à déchiffrer à la fois le son, l'image et l'écrit pour comprendre cette nouvelle culture.
Un nouveau rapport au temps, à l'espace et au monde
Jusqu'à présent, la vie et les cultures étaient basées sur des temps locaux, déterminant des rythmes et des rôles sociaux, des normes difficiles à contourner : on vivait selon les saisons, on distinguait le jour de la nuit. Il faut repenser notre rapport au temps : grâce au temps réel et à la mondialisation des échanges et des marchés, les contraintes de temps sont peu à peu abolies, jusqu'à faire émerger une "ère de l'instantané permanent" [LAC93b], autrement dit une disparition progressive de la notion de temps distincts au profit d'un temps mondial, unique. Un exemple parlant est celui du milieu de la Bourse : les temps locaux obligent les bourses à fermer et à ouvrir successivement dans les grandes villes du monde (Tokyo, Paris, New-York), mais les réseaux informatiques permettent d'effectuer des transactions vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Ce nouveau rythme de vie est fortement déstabilisant [VIR95], d'autant plus que nos cultures ont du mal à s'adapter rapidement aux bouleversements technologiques récents. Le "village global" de M. McLuhan a trouvé sa propre notion de temps, un temps lui aussi global. Cette unification sous-tend une forme de tyrannie, toute unification écrasant par sa définition même les différences. L'immédiateté au quotidien, permise par les nouvelles technologies, lève certains obstacles à la singularisation des individus imposés par les temps locaux : on peut par exemple travailler à son rythme sans tenir compte des normes sociales locales. Mais la vitesse fait aussi perdre le recul critique nécessaire et limite la réflexion au profit de l'action. Le temps unique empêche la coupure indispensable à la remise en question [LAC93b] : on acquiert des réflexes et on ne prend plus le temps de penser. C'est déjà le cas dans les forums sur Internet, dans lesquels des messages virulents révèlent le manque de réflexion et l'impatience non contenue de la réponse à des textes parfois ambigus, ou simplement mal interprétés parce que lus superficiellement. Le temps unique a de plus pour effet de dissoudre l'espace réel [VIR95]: très utile aux multinationales désireuses d'oublier les contraintes spatiales, cette dissolution est, elle aussi, déstabilisante.
Certains médias s'intéressent de près aux dérives probables vers une "démocratie en temps réel", dérives qui risquent d'être accentuées par le développement des nouvelles technologies. En effet, cette "hyperdémocratie" existe déjà, en partie grâce aux sondages d'opinion et à la possibilité qu'ont les populations de donner leur avis par fax, par téléphone ou par courrier : Washington est submergé de lettres et de messages des citoyens américains. Les lobbies, déjà omniprésents dans la politique des États-Unis, accroîtront certainement leur pouvoir grâce aux autoroutes de l'information. L'interactivité et le temps réel poussés à l'extrême nous proposent une société du réflexe, privée de la réflexion et de la confrontation d'idées, sans pause avant l'action : comment pourra-t-on parler de démocratie ?
Comme nous l'avons vu , le temps unique fait disparaître l'espace réel. Mais les nouvelles technologies nous offrent par ailleurs un nouvel espace, virtuel celui-là. Considéré par certains comme un nouveau Far West (17) en attente de lois et prêt à être conquis, il est qualifié par d'autres d'espace libertaire propice à la multiplicité et au métissage [GUÉ96]. On s'approche rapidement du cyberespace tel que l'avait imaginé W. Gibson [GIB84] : le monde réel entier recréé, impalpable mais compressé en un seul point de rencontre de toutes les cultures et de tous les individus. Mais peut-être aussi un monde virtuel en danger si les lobbies, les multinationales et les gouvernements le rendent à leur image. Ce nouveau monde serait en fait bel et bien une simulation du monde réel, un double interactif mais pas tout à fait ressemblant à l'original : il permettrait la fuite, l'imaginaire, la liberté d'expression, le droit à la vie privée. C'est du moins ce que l'on peut espérer en observant son précurseur Internet.
Le principal danger de cet univers en apparence parfait est de se couper de la réalité, à force de vouloir s'immerger dans un espace aseptisé, ultra-sécurisé mais imaginaire, déjà esquissé par les séries télévisées ou les jeux vidéos. Les nouvelles technologies nous offrent la possibilité d'expérimenter, de découvrir ou de rêver, ce qui est certainement en partie bénéfique, mais le risque majeur est celui d'une dérive vers une perte généralisée du sens des réalités. "Si les gens ont la possibilité d'éviter les sujets un peu désagréables à entendre qui peuvent surgir dans ces forums, Internet deviendra un moyen comme un autre (...) de fuir les réalités non virtuelles et injustes de notre monde" [SHA95]. Un profond décalage entre la réalité et le cyberespace pourrait bien voir le jour, alors que ce nouvel univers devrait justement, entre autres, nous permettre de mieux appréhender le monde réel.
"On the Net, nobody knows you're a dog" (18). Ce dicton qui court sur Internet exprime très bien la nature des relations qu'entretiennent les gens dans le cyberespace : dans ce monde virtuel, on peut recréer des situations réelles ou s'inventer des vies complètement imaginaires. La plupart du temps, on peut y jouer un ou plusieurs rôles et faire disparaître les contraintes sociales du monde réel : hiérarchie (âge, niveau d'études), sexisme, racisme ou "délit de sale gueule". L'esprit libéré de ces contraintes, l'utilisateur peut profiter de sa nouvelle liberté d'expression, ou de sa nouvelle existence virtuelle.
Mais, sous le couvert de l'anonymat et en l'absence d'affrontement réel, les personnages se permettent plus de liberté, parfois trop. Là encore, on privilégie l'action à la réflexion : les discussions peuvent devenir agressives voire violentes et le jeu de la séduction devient plus facile. Ce monde-là nous présente finalement une image exacerbée de la complexité humaine.
Cependant, cet univers virtuel peut aussi être le formidable outil d'une nouvelle solidarité [GUÉ96]: il se crée des zones culturelles virtuelles (19) ou des groupes d'intérêt (20), propices à la fois à l'émergence d'une culture spécifique et au renforcement de cultures en voie de disparition. Il permet donc à la fois à des cultures en perte de vitesse de revivre malgré la dispersion des individus, mais aussi de rassembler des gens de différentes cultures et origines autour des mêmes centres d'intérêt. Ce sont alors de véritables sociétés virtuelles qui s'organisent.
Conclusion
Il faut bien l'avouer : notre condition privilégiée d'étudiants en informatique, qui nous a permis d'utiliser Internet et les applications multimédias bien avant leur prétendue démocratisation, a par-là même biaisé notre jugement. Nous avions tout d'abord une perception idéaliste, voire utopiste, du fameux "cyberespace" libertaire, puisque nous faisions partie de la communauté de ces utilisateurs prêts à respecter les règles du réseau. Mais le grand public et les acteurs privés envahissent maintenant cet espace, le métamorphosant définitivement en centre commercial international ou en argument de vente pour ordinateurs familiaux, le réduisant ainsi à un marché de plus à conquérir : peu à peu, Internet perd de son attrait, surtout pour des informaticiens comme nous.
Il a donc fallu que nous fassions abstraction de nos idées préconçues afin d'examiner, avec plus d'objectivité, aussi bien les promesses enchanteresses des rapports officiels que les critiques acerbes des adversaires de ces nouvelles technologies. Ceci en évitant si possible les réactions épidermiques trop violentes... Nous en sommes malheureusement arrivés à la conclusion que les dangers évoqués par les intellectuels cités en référence semblent bien réels : sans aller jusqu'au cauchemar "technico-libéral" prophétisé par certains, on peut déjà supposer que ce monde ne deviendra pas plus humain juste parce que l'on en aura câblé chaque centimètre carré ! Le progrès n'est jamais seulement bénéfique : les conséquences des nouvelles technologies dépendront de l'usage qui en sera fait. Leur impact est encore trop faible pour en tirer un véritable enseignement, mais l'image actuelle de notre société laisse présager le pire.
Selon P. Virilio [VIR95], la mondialisation de la manipulation et de la censure de l'information est déjà l'un des "Tchernobyls informatiques". Mais la loi du marché et de l'argent n'a pas attendu les nouvelles technologies pour nous apporter la désinformation et la censure, la surinformation et l'endoctrinement insidieux, l'abrutissement des masses et le rêve américain. Il nous reste maintenant à espérer que les populations ne se laisseront pas berner à nouveau par les discours mielleux et les promesses faciles, mais sauront réagir à temps et lutter contre le mouvement actuel afin que ces nouveaux outils deviennent ceux d'une société plus équitable, plus transparente, en un mot plus informée.
Notes
nrichard@ada.eu.org
NII : National Information Infrastructures, les inforoutes américaines.
La numérisation du fonds documentaire de la Grande Bibliothèque aura coûté plusieurs millions de francs alors qu'une partie des ouvrages est déjà disponible sous cette forme chez les éditeurs !
Comme le "Plan Informatique pour Tous"
VRML : Virtual Reality Modeling Language
Le positivisme de la science et la foi quasi-religieuse qu'on lui voue parfois sont brillamment abordés dans [PRA93].
EFF : Electronic Frontier Foundation.
presse critique comme Le Monde Diplomatique ou Terminal, les émissions comme Arrêt sur image sur la 5ème, etc.
NSA : National Security Agency, agence chargée d'assurer la sécurité des États-Unis.
Numéros de cartes de crédit, noms et adresses des utilisateurs, etc.
Aux États-Unis, l'utilisation d'outils de chiffrement est autorisée, mais l'exportation de techniques cryptologiques est soumise à autorisation, délivrée par des agences comme la NSA.}
Michel Ferrier est le directeur des technologies et des transferts sensibles du Secrétariat Général de la Défense Nationale.}
Le fameux "Communications Decency Act"
La NSF (National Science Foundation) a cédé en avril 1995 la dorsale d'Internet aux capitaux privés.
network computers, baisse des coûts de raccordement et de communication
Authentification par une signature unique pratiquement impossible à reproduire, tampon électronique attestant de la provenance, date et heure exactes de la création ou de la mise en circulation d'un document, etc.
Clés logicielles ou matérielles contre la copie, mouchards pour surveiller la circulation des documets, etc.
Une "Nouvelle Frontière".
"Sur le Net, personne ne sait que vous êtes un chien"
Par exemple, un regroupement des francophones pour lutter contre le monopole de la langue anglaise et pour aider à la diffusion notre culture.
Par exemple, des groupes d'aide aux malades du cancer, la réunion des fans de X-Files.
Bibliographie
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Paru dans le numéro de Terminal Special Internet 71/72

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vendredi 04 avril

Quarante ans après 68 La nouvelle sexualité des Français

Source: http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2261/dossier/a368118-la_nouvelle_sexualité_des_français.html

Et si le principal héritage du joli mois de Mai dont on fêtera bientôt l'anniversaire était la libération des moeurs ? Généralisation de la contraception, droit au plaisir, éclatement du couple, émancipation des femmes, reconnaissance de l'homosexualité, banalisation de la pornographie. Une révolution qui n'a pas encore fini de produire ses effets, comme le prouve la grande «Enquête sur la sexualité en France» (Editions La Découverte) que «l'Obs» s'est procurée en exclusivité. Radiographie de nos pratiques les plus intimes et de nos représentations amoureuses en 2008

Tous les soirs, pile-poil à 20h20, près de 6 millions de téléspectateurs se ruent sur leur télécommande pour regarder le désormais culte «Plus belle la vie» sur France 3. Un soap à la sauce frenchy, tourné à Marseille dans un décor de carton-pâte, qui est devenu une des addictions de la France profonde, tous âges confondus. Les rebondissements policiers, la représentation souvent un peu nouille d'un quartier populaire d'opérette ? Non, ce qui désormais, cinq jours sur sept, scotche un téléspectateur sur cinq à son plateau télé, c'est le sexe. Ou plutôt une vision apaisée, libérale - au sens anglo-saxon du terme de la sexualité. Johanna la délurée ? Elle est enceinte à 14 ans. Sa mère lui conseille d'avorter. Le fera-t-elle ? C'est déjà la deuxième fois qu'elle dénonce des attouchements sexuels : menteuse ou victime ? Djamila, musulmane intégriste qui refuse d'embrasser Jean-Baptiste, se fait violer. Juliette, la post-ado volage, collectionne les mecs comme des papillons. Céline a eu sa période «sex trash» avant d'opter pour le «no sex». Roland, le sexagénaire, n'a enfin plus besoin de Viagra pour coucher avec Corinne, mais il désire toujours son ancienne compagne, Mirta, une bigote qui s'est amourachée de Joël, qu'elle croyait prêtre. Et puis, surtout, il y a Thomas, le charmant homo qui vit avec Florian, un juge d'instruction.
Ulivier Szulzynger, qui a longtemps dirige l'équipe de vingt scénaristes de la série, est le premier étonné de l'incroyable engouement déclenché par ce petit module lancé il y a quatre ans avec des bouts de ficelle : «En réalité, ce que nous faisons, c'est mettre en scène le grand bordel contemporain !» Rien n'est sûr, rien n'est figé, même dans les couples. On s'aime, on se sépare. On expérimente, on accepte que l'autre soit différent. Ados et vieux schnocks, femmes libérées et femmes coincées, nomos ou neteros : a i image de la société française, «Plus belle la vie» laboure le champ de tous les possibles. Quarante ans après 1968 et son «jouir sans entraves», est-ce la preuve cathodique que la révolution sexuelle - des corps, des coeurs, des moeurs a vraiment eu lieu ?

En tout cas, c'est la version prime time de la très minutieuse «Enquête sur la sexualité en France» (1), dont «le Nouvel Observateur» publie les principales conclusions en exclusivité (lire encadrés). Plus de 600 pages qui explorent en tous sens nos pratiques intimes, de la «sexualité sans pénétration» aux «rencontres après ruptures». A l'initiative de l'ANRS (Agence nationale de Recherche sur le Sida), pendant plus de six mois, entre septembre 2005 et mars 2006, 12 364 femmes et hommes de 18 à 69 ans ont été longuement interrogés par téléphone. Dirigée par deux sociologues, Nathalie Bajos, de l'Inserm, et Michel Bozon, de l'Ined, cet énorme travail succède à deux précédentes recherches : celle du docteur Pierre Simon en 1972, au moment où la contraception commençait à se diffuser, et celle de l'ACSF (Analyse des Comportements sexuels en France), publiée en 1992, au pic de la mobilisation contre le sida. Aujourd'hui, le contexte est différent : on se méfie moins (à tort) du VIH. Mais surtout, expliquent Nathalie Bajos et Michel Bozon, «les trajectoires affectives et sexuelles se diversifient, les normes de la sexualité sont profondément interrogées». En clair, c'est le grand bazar, le chambardement tous azimuts : les pratiques des femmes se rapprochent de plus en plus de celles des hommes, celles des jeunes ne sont pas si différentes de celles des vieux, la vie sexuelle dure plus longtemps (voir l'article de Sylvie Véran p. 22), sexualité et mariage sont désormais clairement dissocié. Et on parle aujourd'hui plus facilement de sexualité qu'en 1972 ou 1992. Certaines expériences jusque-là passées sous silence, qu'il s'agisse de masturbation, de bisexualité, de sexualité orale ou anale, sont volontiers évoquées (voir aussi encadrés). Moins de tabous, moins d'inhibitions. Moins d'angoisses ? C'est une

autre histoire.

Que de chemin parcouru en tout cas en à peine quarante ans. Souvenez-vous, c'était hier, mais cela ressemble déjà à la préhistoire. 1967 : la pilule est enfin autorisée. 1975 : Simone Veil impose la légalisation de l'avortement. 1982 : grâce à Robert Badinter, l'homosexualité est dépénalisée. En 1991, la publicité pour la contraception est enfin autorisée. 1999 : c'est le gouvernement Jospin qui crée le pacs. Depuis, Catherine Millet a vendu des dizaines de milliers d'exemplaires de son récit de gang-bang, «la Vie sexuelle de Catherine M.». Catherine Breillat a tourné «Baise-moi». Loana a fait ses cabrioles dans la piscine du «Loft». Sur RMC, Brigitte Lahaie - ex-star du porno - prodigue chaque jour ses conseils avisés pour atteindre le nirvana. Dans la rue, les homos se tiennent par la main - de préférence dans les grandes villes - et on ne leur jette plus des pierres. Et pourtant, tant de parcours, de systèmes de valeurs s'entrechoquent. Gynécologue depuis 1965, Joëlle Brunerie-Kauffmann a tout connu de cette révolution. Ex-jeune fille de province (bretonne), elle se souvient comme si c'était hier de ce père bourru qui lui disait, comme à ses quatre soeurs : «Vous n'aurez que votre travail et votre vertu pour dot.» Et encore, coup de chance, il était favorable au travail des femmes ! Mais la vertu, cette belle affaire. La honte, plutôt, d'être cataloguée fille facile quand on était tout simplement jeune et taraudée par les désirs de son âge. «La sexualité des femmes - et des hommes - était complètement bloquée par l'angoisse des grossesses non désirées.» Toute jeune médecin-gynécologue («On était formé à l'accouchement, et encore !»), elle ne recevait jamais de jeunes filles. Que des femmes mariées. Le plaisir, comment les femmes y auraient-elles même songé ? Il y avait la peur des ventres déchirés, des vies trop vite nouées, parce qu'être enceinte à 20 ans, sans homme, c'était inimaginable. Le Planning familial n'a commencé, à bas bruit, qu'au début des années 1960. Son ancêtre cela ne s'invente pas - s'appelait La Maternité heureuse. Elle en sourit, Joëlle Brunerie-Kauffmann : «Au début des années 1970, je vivais déjà avec celui qui est devenu mon mari, Jean-Paul. Quand mon père me rendait visite, Jean-Paul était obligé de se cacher et de planquer ses affaires.» L'autre jour, c'est une jeune fille d'à peine 14 ans qui est venue la consulter, pour la première fois. Règles douloureuses, contraception ? Pas du tout. Très inquiète, visiblement perturbée, elle explique : avec sa copine, elles avaient bien regardé et... «C'est sûr, a expliqué l'adolescente, ma vulve est trop grande. Vous croyez que ce serait possible de m'opérer ?» Désormais, à 11 ans, deux enfants sur trois ont déjà vu un film porno (2). Les sexes des femmes y apparaissent le plus souvent rasés, les lèvres de préférence petites : c'est un nouveau canon de la beauté féminine. D'autres, à l'âge de pierre, se faisaient des couettes comme Sheila. Désormais, elles veulent le sexe d'Ovidie. «Quand je pense, se souvient la gynéco, que dans les années 1970 nous, les féministes militantes, on conseillait aux femmes de mettre un miroir entre leurs jambes pour comprendre comment elles étaient faites !»
Comment comprendre ce qui a chamboulé la société au plus profond d'elle-même ? A quoi cela a-t-il mené ? Apaisement ? Bonheur ? Enterrement de la hache de guerre entre les sexes ? La libération sexuelle désormais est devenue «une injonction», estiment les auteurs de l'enquête sur la sexualité en France. Pas de vie réussie sans vie sexuelle satisfaisante. Sinon on est «incomplet», incapable d'atteindre l'équilibre personnel. En même temps, expliquent les auteurs du rapport, la plupart des femmes, même «libérées», continuent de lier sexualité et relation affective, bien plus que les hommes. Et elles persistent à estimer que les hommes ont des besoins sexuels supérieurs aux leurs. Tout cela mélangé forme un cocktail parfois explosif.
Jamais les sexologues n'ont eu autant de patients : 500 000 par an, estime-t-on. Le souci premier de ceux et de celles qui consultent ? Les pannes sexuelles, la crainte de «ne pas y arriver», explique le docteur Philippe Otmesguine, «de ne pas jouir assez, pas comme il faut, de ne pas tenir une érection suffisamment longtemps, d'avoir un sexe trop petit, un orgasme insuffisant». Et si au fond «à l'heure du sexe-roi», comme se le demande cet ancien généraliste qui a fini par ouvrir une consultation de sexologie à Paris tant la demande de ses patients habituels lui paraissait pressante, la libération sexuelle considérée comme un acquis, l'épanouissement généralisé n'étaient «que du verbe» ? Ceux et celles qui le consultent sont plutôt «des gens bloqués», insatisfaits, en panne. Très peu de «compulsifs» du sexe. «Ce que les gens veulent trouver ou retrouver, c'est une sexualité qu'ils définissent comme classique, bien loin des imaginaires fantasmatiques.» Ce qui le frappe, c'est la distorsion entre la représentation exacerbée du sexe - journaux spécialisés, internet, radios - («terrible pour les ados et les jeunes adultes») et «l'image idéalisée et fleur bleue de l'amour», qui reste la référence. Une image aux antipodes des standards affichés par les médias. Comment mener sa barque au coeur de ces contradictions-là ? S'en arranger, parfois. Inventer, quand les aînés étaient contraints à une vie corsetée, dont ils n'avaient pas les moyens de faire craquer les coutures.
Psychanalyste et pédopsychiatre depuis près de trente ans, Jean-François Solal raconte, lui, que ses patients parlent, volontiers, de leur sexualité, au risque, parfois, de faire rougir, même le professionnel aguerri qu'il est. «Ce qui serait apparu parfaitement scandaleux il y a trente ans - la multiplication des partenaires, les aventures sans lendemain, l'accès extrêmement facile à la sexualité, malgré les années de plomb du sida - est évoqué comme avec légèreté, facilité, aussi bien par les hommes que par les femmes. Comme s'il n'y avait ni culpabilité, ni espoir, ni engagement. On est détaché, joueur. On bricole, en se servant d'une boîte à outils où l'on trouverait tout ce que l'on croit chercher. On ne se sent pas défini par ses actes, qu'il s'agisse de sexe à plusieurs, de relations homosexuelles passagères ou de sex trash. On n'est ni entamé ni coupable. On picore. Rien n'est irréversible.» On va chercher un sex-toy dans le catalogue de La Redoute, dans un corner de grand magasin ou dans une boutique de luxe : pas dans un sex-shop un peu crade où l'on ne mettrait pas les pieds. C'est un nouveau «doudou», comme si la sexualité était restée dans le domaine de l'enfance, voire d'une adolescence, «devenue l'alpha et l'oméga de la société», avec laquelle on n'en finirait jamais. Un progrès ? Les psys et les philosophes (voir l'interview d'Alain Finkielkraut, p. 24) se demandent quelle carte du tendre dessineront ces générations dans le futur. Et si, à force d'être «désacralisé», le sexe était en train de devenir une simple marchandise, «markettée», chosifiée, adaptée à chaque clientèle (voir l'article de François Reynaert et Isabelle Curtet-Poulner,p. 18) ? Et si, au bout du compte, l'autre n'était plus qu'un sex-toy pour son partenaire ? Un nouveau magazine féminin vient de voir le jour, «les Juliettes». Au sommaire : «J'ai dégoté un vrai cochon sur le net», «Spécial lèche», «Baromètre de la pétasse», «Test quiz fellation-cunnilingus». Un autre, baptisé «S'Toys», lancé en février 2007, offre en cadeau le «vibro top kinky», rose dragée.
Mais tout le monde ne vit pas, loin de là, dans cet univers frénétique et apparemment décomplexé. «Il y a un gap énorme entre l'hypersexualisation de la société et la vérité du terrain», estime Fatima Lalem, coordinatrice du Planning familial en Ile-de-France. Ainsi, il arrive que, dans certains quartiers, l'affichage de la pub pour Aubade suscite réprobation et colère. «Croire que tout le monde serait libéré est une illusion, explique Sihem Habchi, présidente de Ni putes ni soumises. Et cela vaut pour les filles et pour les garçons. L'autre jour, je me suis rendue dans un lycée de Saint-Ouen, dans une classe dont une élève avait été tuée par son frère parce qu'il croyait qu'elle sortait avec un garçon. «Et alors, m'ont dit les garçons, qu'est-ce qu'elle faisait dehors, le soir ? Il faut aussi surveiller ses soeurs, c'est normal, quand même !» «Thème de la campagne de NPNS pour la Journée internationale des Femmes, le 8 mars : «On ne naît pas loup, on le devient». Sur les 2 000 personnes qui ont contacté l'association l'an dernier, 24% l'ont fait pour des violences conjugales, 11% pour des violences intrafamiliales, 11% pour des mariages forcés. Dans 60% des cas de violences, la victime en connaissait l'auteur : sept sur dix étaient le conjoint ou l'ex-petit ami, un sur quatre, un membre de la famille. L'enquête 2006 sur la sexualité en France atteste elle aussi «d'une forte augmentation des déclarations d'agressions». L'explication selon les deux auteurs du rapport ? Ces violences aujourd'hui moins acceptées socialement sont plus facilement dévoilées par les victimes. Un vrai progrès. «Dans le même temps, ajoute Fatima Lalem, nous sentons un vrai backlash réac qui monte de la société, notamment un recul insidieux sur l'IVG.» Et pas seulement dans les quartiers : depuis dix ans, la «valeur virginité est à la hausse», assure-t-elle.
Ainsi quelques ligues de vertu ont protesté quand s'est ouverte au mois d'octobre dernier, à la Cité des Sciences et de l'Industrie à Paris, l'exposition «le Zizi sexuel (3)», destinée aux 9-14 ans et conçue à partir du best-seller des cours de récré dessiné par Zep. Depuis, 120 000 visiteurs ont emprunté l'escalier mécanique qui conduit à ce parcours ludique et didactique, dont les héros sont Titeuf et sa copine Nadia. Ils ont découvert «l'amouro-mètre» (destiné à mesurer la force de ses sentiments), «l'essoreuse à langues» (pour comprendre comment on embrasse), «le zizi piquet» (avec un gonfleur qui provoque l'érection puis l'éjaculation d'un sexe en ballon), ou «la ola des capotes» (qui déclenche le gonflement de préservatifs multicolores) . Ils ont joué au «rallye des spermatos» ou à la «course à l'ovule» et ont contemplé (parfois un peu désolés) la réputée inexorable poussée des boutons d'acné. Beaucoup ont gloussé. Certains étaient fascinés. D'autres gênés. Certains, blasés, ont dit, et c'était un joli mot d'enfant, qu'ils «savaient déjà tout ça par coeur».

(1)«Enquête sur la sexualité en France. Pratiques, genre et santé», coordonnée par Nathalie Beltzer, préface de Maurice Godelier, Editions La Découverte, 610 p.
(2) Selon les chiffres du CIEM (Collectif interassociatif Enfance Médias), publiés en 2002.
(3) Cité des Sciences et de l'Industrie. www.cite-sciences.fr, tél.: 01-40-05-80-00.

Agathe Logeart
Le Nouvel Observateur

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mardi 01 avril

Honni soit qui mâle y pense...Penser la pornographie, Ruwen Ogien

Compte rendu de: Penser la pornographie, Ruwen Ogien PUF - Questions d'éthique 2003
Par Mathilde Rembert, Psychologue . Source : http://www.parutions.com

A l’écran, un homme et une femme. L’homme seul prend l’initiative de la parole : il s’adresse à la femme à l’impératif («lève-toi», «tourne-toi»), fait lui-même les questions et les réponses («tu aimes ça ?», «ouiiiii»), l’insulte («chienne», «salope»). Le corps de la femme est systématiquement plus exposé à la caméra que celui de l’homme, ce qui oblige parfois les acteurs à copuler dans des positions invraisemblables, mais qu’importe : la femme doit être VUE ! Au cours d’un acte sexuel qui commence avec l’érection… de l’homme, et qui prend fin par l’orgasme… de l’homme. Le personnage féminin est évidemment censé avoir eu du plaisir – on l’entend assez crier – mais on se demande bien comment…

Les féministes américaines Dworkin et Mac Kinnon proposent de la pornographie la définition suivante : «asservissement sexuel des femmes (cela vaut aussi pour les hommes s’il y a lieu) par des images ou par des mots qui les représentent comme des objets prenant plaisir à être humiliés, battus, violés, dégradés, avilis, torturés, réduits à une partie de leur corps, placés dans des postures serviles de soumission ou d’exhibition». En rendant l’inégalité sexuellement excitante, la pornographie induit un climat de haine et de violence envers les femmes.

Ruwen Ogien a-t-il déjà visionné un film porno ? Certains passages de son ouvrage permettent d’en douter. Il est vrai que l’analyse du contenu des films ne l’intéresse pas. Ce philosophe étudie plutôt le débat public sur la pornographie, entre «pornophiles» et «pornophobes» conservateurs ou libéraux, à travers une « éthique minimale » distinguant le Juste du Bien et basée sur trois principes : la neutralité à l’égard des conceptions que chacun se fait du Bien sexuel, le refus de nuire à autrui, la prise en compte de la voix de chacun. Il balaie rapidement la position des conservateurs sur la pornographie car ceux-ci la condamnent au nom de leur conception du Bien sexuel selon laquelle le sexe n’a de valeur que dans le cadre d’une relation amoureuse entre un homme et une femme. L’ouvrage est consacré à l’analyse les conceptions «libérales» de la pornographie qui dominent actuellement le débat public et que l’on peut résumer ainsi : la diffusion de la pornographie doit être contrôlée parce qu’elle serait dommageable pour les adolescents et pour les femmes (donc au nom du Juste et pas du Bien).

La pornographie nuit-elle réellement aux adolescents ? Ogien critique les études douteuses qui ont fleuri récemment sur les supposés «dommages psychologiques». Il va jusqu’à pointer des incohérences dans le traitement des mineurs : alors que la responsabilité pénale peut être envisagée dès 13 ans et que la majorité sexuelle est fixée à 15 ans, les adolescents seraient soi-disant trop jeunes pour être confrontés à la pornographie… De plus, s’ils s’intéressent à la pornographie, c’est peut-être parce qu’ils ne trouvent pas d’autre moyen pour assouvir leur curiosité sexuelle qui est de fait «pathologisée» et «criminalisée» par des adultes qui refusent de leur offrir une éducation sexuelle de qualité.
En ce qui concerne la violence envers les femmes, le lien entre consommation de pornographie et agressions sexuelles n’a jamais été démontré. Alors que le recueil des données chiffrées pose problème dans les études sociologiques en milieu naturel, c’est la généralisation dans ce même milieu de résultats obtenus en laboratoire qui est discutable dans le cas des expériences de psychologie sociale. Il est finalement impossible de trancher entre les deux hypothèses formulées quant à l’effet de la pornographie sur ses consommateurs : la catharsis (les personnes exposées à la pornographie auraient moins tendance à commettre des agressions sexuelles) et l’imitation (les personnes exposées à la pornographie auraient plus tendance à commettre ce type d’agression). D’ailleurs, semble s’étonner Ogien, cette dernière hypothèse n’est proposée que dans le cas des hommes : personne ne suppose que les femmes seraient poussées au viol par la pornographie ! L’auteur oublie soigneusement que les femmes ne constituent qu’une minorité des consommateurs de pornographie et que ce sont des hommes qui, en général, violent (des femmes, des enfants, ou d’autres hommes). Chez Ogien tout se passe comme si les situations des femmes et des hommes étaient symétriques. On l’aura compris, l’auteur n’adhère pas à la théorie de la domination masculine ; il déclare d’ailleurs sa proximité idéologique avec Marcela Iacub, l’auteur controversée de Qu’avez-vous fait de la libération sexuelle ? (Flammarion, 2002).

C’est sans doute la raison pour laquelle, après avoir contesté le lien de causalité entre la diffusion de pornographie et les violences sexuelles envers les femmes, il refuse aussi l’argument féministe présenté en introduction de cet article : sans nécessairement entraîner des violences, la pornographie serait en elle-même une violence envers les femmes. Par sa façon de présenter les rapports entre femmes et hommes, elle conforterait un ordre social inégalitaire où les premières sont infériorisées et les seconds dominants. Mais, rétorque Ogien, les hommes sont aussi ridiculisés dans la pornographie ! Certes, mais sans commune mesure avec les femmes, comme le spectateur un tant soit peu averti en conviendra.

L’auteur poursuit alors par un argument quelque peu étrange, que l’on pourrait formuler de la sorte : si la pornographie incarne le sexisme, alors aucune femme ne devrait l’apprécier ou la défendre, or on trouve des femmes pour le faire, donc la pornographie n’incarne pas le sexisme. Comme s’il suffisait d’être une femme pour défendre les intérêts des femmes ! Et comme si ces «intérêts» faisaient l’objet d’un consensus ! On trouve bien des femmes pour défendre les inégalités professionnelles entre les sexes, et inversement, des hommes pour les condamner. Par ailleurs, il n’est pas dit que les femmes qui prennent fait et cause pour le genre pornographique se satisfont de la pornographie telle qu’elle existe aujourd’hui. Elles souhaitent peut-être voir ou tourner des films prenant plus en compte les envies sexuelles des femmes. On peut en effet critiquer la pornographie pour une autre raison que celles examinées par Ogien, et qu’il n’a pas envisagée : en montrant des pratiques sexuelles qui donnent peu ou pas de plaisir aux femmes réelles (pénétrations sans préparation, double pénétration, éjaculation faciale…) et en négligeant celles qui le favorisent (caresses du clitoris, cunnilingus, caresses du corps…), la pornographie participe, au même titre que d’autres productions culturelles (artistiques ou scientifiques), à un discours mensonger sur la sexualité féminine, perçue comme une simple réaction à la sexualité masculine et au coït. Mystification dévoilée par Shere Hite dans son enquête commencée dans les années 70, où elle s’intéresse au point de vue des femmes elle-même sur leurs façons d’obtenir du plaisir. La lecture du passionnant Nouveau rapport Hite (Robert Laffont, 2002) fait effectivement voler quelques préjugés en éclat !
Monsieur le philosophe, qu’avez-vous fait de notre épanouissement sexuel ?

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lundi 31 mars

Les « mecs lourds » ou le paternalisme lubrique

de Natacha Henry http://www.gendercompany.com/fr/livres/

Comme toutes les femmes, j'ai souvent croisé ce que l'on appelle les « mecs lourds » - quand j'étais étudiante, hôtesse d'accueil puis journaliste et chercheuse, ou simple passante…
Entre la drague et le harcèlement sexuel : j'ai nommé le phénomène, « paternalisme lubrique ». Paternalisme : en référence aux patrons du 19ème siècle, bienveillants et tout puissants ; lubrique : pour souligner la vulgarité, plus ou moins élevée, du discours.
Aujourd'hui, il existe dans tous les milieux et il attaque par le langage. Consciemment ou par conformisme, il signifie à son interlocutrice qu'il se sent supérieur, de par son âge, ses qualifications, son genre, sa situation. Son but n'est pas de séduire - il vise l'inconfort des femmes. Qui préfèrent se taire, sourire, hausser les épaules, ou tenter d'être prises au sérieux en recentrant le propos. Cette perte d'énergie participe au plafond de verre.

Précédemment a publié: "exciseuse" City éditions 2007

Posté par Max Emme à 16:19 - Idées,Société - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Dialogue Guattari/Robin sur une écologie étendue

Publié 29 septembre 2007 dans -> HASARD des RENCONTRES et FRAGMENTS de :, -> PERSPECTIVES TRANSVERSES, Jacques Robin et Felix Guattari

S’il existe une écologie des (mauvaises) idées comme une écologie de (mauvaise) l’herbe, celle-ci ne serait-elle pas à trouver dans les conditions de production du terreau nécessaires à faire grandir nos actions pour et avec l’environnement. Car pourquoi ici telle ou telle solution n’est pas implémentée alors que nous en avons les moyens techniques ? Quel mode de pensée et quel type d’organisation sociale associée font que précisément telle mesure ne voit pas le jour ? Pourquoi favorisons-nous les mesures fondées sur « toujours plus de…moins de nous-mêmes dans le monde » ? Autrement dit pourquoi n’avons nous pas le désir de, la patience de, et préférons raisonner en terme de pénurie et d’urgence ? Tout ne serait-il pas le symptôme d'une d’une écologie des idées défaillante, d'un mauvais terreau de pensée ? L'extrait suivant de l'article de la revue Multitudes : « Révolution informationnelle, écologie et recomposition subjective » nous éclaire sur cette voie.

Jacques Robin : Il se produit actuellement de véritables ruptures technologiques et culturelles. La révolution technologique de l’information et de la commande est à mes yeux d’une tout autre nature que ce qu’on avait connu jusqu’à présent, parce que le concept d’information, qu’on ne connaissait pas avant 1950, est arrivé très brusquement.
La recherche de l’accomplissement de soi qui se dégage, semble-t-il, vis-à-vis du travail, vis-à-vis des rapports de l’homme et de la femme, de la volonté de s’épanouir, ces mutations s’accomplissent, aux premières lueurs de 1990, avec deux autres défis fantastiques de l’actualité immédiate : le défi de nos rapports avec la biosphère, c’est le défi écologique ; et l’effondrement chaotique du marxisme-léninisme. Et je n’oublie pas les éléments de la toile de fond, c’est-à-dire une formidable expansion démographique.
Au moment où la mondialisation des télécommunications et des connaissances se fait, on assiste en réalité aux divisions des sociétés, des hommes dans ces sociétés. Non seulement la division nord-sud, dont on parle toujours avec raison, mais, à l’intérieur de nos sociétés occidentales, la dualité de l’économie et la dualité culturelle. Je vois actuellement un tableau vraiment chaotique où la reconstruction est peut-être possible, mais où, pour l’instant, on assiste à la destruction.
Qu’est-ce que ça veut dire : « de nouveaux rapports avec la nature » ? Comment caractériser ce moment socio-économique et comment imaginer d’autres pratiques culturelles, non pas des individus, mais des personnes et des sociétés ?

Félix Guattari : J’accrocherais dans la nébuleuse l’idée qu’on ne peut pas séparer les transformations technico-scientifiques des transformations politiques, des bouleversements politiques.
Non pas que ce soit quelque chose de nouveau, parce que je pense qu’il en a toujours été de même. L’idée que j’ai à cet égard est un peu stéréotypée. Je pense au projet Apollo qui a impliqué la conjonction de ce que j’appellerais, de façon un peu générale, des flux technologiques, des flux de connaissances, des flux humains, des flux de savoirs avec des flux économiques, c’est-à-dire la capacité de réaliser l’investissement qui était en question, et avec des flux politiques, et donc on peut dire des flux de désirs individuels et collectifs - on peut dire qu’un objet comme celui de la conquête de la Lune impliquait un agencement de flux extrêmement hétérogènes.
C’est cette interaction entre des flux que, de façon erronée, on tenait pour séparés, qui joue et jouera de plus en plus dans la désorientation actuelle des coordonnées sociales et politiques. On ne peut rendre compte de ce coup de théâtre que si, précisément, on fait l’association entre la révolution en matière de production de subjectivité qui est liée à cette révolution technico-scientifique, et les remaniements des cadres sociaux, des cadres territorialisés, des cadres politiques.
Sinon, on ne comprend pas du tout pourquoi, d’un seul coup, il y aurait cette implosion des rapports stratégiques, des rapports de domination, etc.
Donc, pour rendre compte de cette articulation entre les soubresauts politiques gigantesques qui existent aujourd’hui dans le monde et les révolutions technico-scientifiques, il faut essayer de cerner de plus près en quoi les technologies informatiques et de la commande ne sont pas uniquement de l’ordre des techni-sciences mais interviennent en tant que telles dans la production de subjectivité individuelle et collective. A cette condition, on pourra rendre compte d’interactions, de relations, de ruptures événementielles qui, autrement, apparaissent comme tout à fait déconcertantes.

Jacques Robin : L’accent sur les technologies de l’information et de la commande, c’est un message qui me paraît très, très difficile à passer. Jusqu’en 1950, nous connaissons en gros deux caractéristiques de la matière, la masse et l’énergie. Et puis, par la manipulation pratique des choses, des ingénieurs de Label Corporation étudiant comment on pourrait rendre plus fiables les convois de navires des États-Unis vers l’Europe pendant la guerre mondiale, découvrent qu’on peut améliorer l’opérativité par une série de prises en compte dans le désordre des bruits d’information. Shannon en fait ensuite la théorie, il baptise « bits » cette nouvelle mesure physique. C’est l’envolée de toutes les techniques informationnelles, qui ne sont pas seulement les techniques de l’informatique, mais qui deviennent celles des télécommunications lorsque, à partir de 1970, on est capable de commutations électroniques, c’est-à-dire de transformer des images en sons et des sons en textes, et réciproquement.
Et il y a les biotechnologies, qui sont en train de transformer tout le paysage industriel, de l’agriculture et de l’agroalimentaire. Que sont finalement les enzymes de restriction ? Ce sont des robots vivants. Cloner, c’est passer de l’information ; et sélectionner des semences, c’est passer de l’information d’une semence à une autre.
Ces nouvelles technologies n’ont pas été pensées. Le premier qui l’a pensé, c’est Boulder, en 1952. On ne savait pas qu’on pouvait lever l’incertitude des rapports de la matière en stockant puis en computant de l’information et de la commande. Dès qu’on est capable de faire un algorithme et de l’introduire dans une machine, on obtient des automatisations que l’on n’avait jamais conçues jusque-là. Il y a ensuite Bateson, Atlan, Morin, qui disent : « attention ! cet élément d’information qu’on retrouve avant tout dans les structures du vivant, c’est quelque chose de tellement nouveau que ça devient une autre nature du progrès technique. » C’est la première fois - depuis le paléolithique - que les hommes sont capables de mettre en forme des objets sans passer par leur propre énergie ou des énergies qu’ils trouvent, puisque, par des codes, des mémoires, des messages du langage, ils le font directement .
Contrairement à ce qui se passe dans l’ère énergétique, où, quand on partage un objet, chacun en a une partie, dans l’ère de l’information, on repart chacun avec son information. Il n’y a pas de partage de l’information, mais duplication.
Et puis nous arrivons à l’automatisation. Si on a connu d’autres automatisations (le métier de Jacquard, l’électricité), on nous dit : « on a connu d’autres révolutions ! ». Mais il n’y a aucun rapport, car c’est dans une quantité telle que ça devient qualitatif, c’est quelque chose de nouveau.
Cette révolution des technologies de l’information et de la commande n’est pas simplement une « troisième révolution industrielle », mais quelque chose de totalement nouveau, qui conduit à une autre alphabétisation. Tous les ratios économiques sont fichus. Que veut dire productivité marginale ? Que veut dire rentabilité marginale ? Que deviennent les bases du calcul néoclassique devant cette irruption tout à fait nouvelle ? Face à ça, les économistes disent : « ce sont des cycles de Kondratieff. On est pour l’instant en fin de cycle mais, le jour où ça va se diffuser, tout va repartir. » Même les hommes qui pensent la technique disent : « c’est la révolution de l’intelligence. » Mais non, nous sommes devant une rupture qui met en l’air l’économie industrielle marchande.
L’évolution de la science moderne s’est faite avec un impératif fondamental, « connaître pour connaître ». Elle a créé son autonomie scientifique, cette idée. Elle utilisait la technique parce qu’il fallait bien que, sur une hypothèse, elle manipule, qu’elle vérifie cette hypothèse. Mais l’arrivée du système marchand, depuis un siècle et demi, se fait avec une force telle que l’inversion se produit : comme ce système n’accepte que des techniques qui conduisent à des « produits », la science se met à la remorque de la technique, qui lui demande simplement de lui donner quelques conseils nouveaux pour fabriquer des objets. Cet asservissement de la science à la technique se produit au moment où nous sommes dans une nouvelle révolution, par l’irruption de l’information.
Ces deux éléments très nouveaux sont en train de bouleverser les subjectivités, les rapports sociaux On pourrait avoir un même niveau de vie avec un travail qui serait deux fois moins grand. Mais alors, se demandent les gens : « Qu’est-ce qu’on va faire ? »
Les gens n’ont pas reçu les clefs pour se dire que la connaissance, la curiosité, les rapports humains, l’émulation, la convivialité sont quelque chose d’autre que la sur-compétitivité à laquelle on nous accule et dont, peut-être, on pourrait sortir avec une Europe étendue qui dirait non - pas à l’émulation, mais à cette sur-compétitivité.
Dès qu’il y a changement d’atmosphère, il y a des rapports phénoménaux qui mettent à bas toutes les idéologies dures qui nous entourent : idéologie de maîtriser la nature, l’idée que les rapports entre les hommes sont des hiérarchies de valeurs, alors qu’elles ne peuvent être que des hiérarchies de services ou de fonctions temporaires.

Félix Guattari : Je voudrais re-problématiser la question de la subjectivité en amont de cette même question. Je relisais le livre de Joseph Nadal sur les sciences scientifiques et chinoises : vous avez le passage d’une description en termes langagiers triviaux de faits pré-scientifiques à une écriture mathématisée, à des algorithmes, qui, à partir de la Renaissance, va créer une multitude de problématiques nouvelles, et je dirais même d’univers de références mutants.
On peut se dire : « au fond, en termes uniquement quantitatifs d’information, les équations mathématiques, les algorithmes, les descriptions mathématisées ne sont que des simplifications, ne sont que des façons de raccourcir des informations qui pourraient être véhiculées dans le langage trivial. »
À mon avis, il y a une rupture existentielle complète à partir de la Renaissance, et d’ailleurs pas seulement dans le domaine des sciences, mais aussi dans tous les domaines des arts et de la musique, en particulier les rapports sociaux. Il y a une production de problématiques, une production de subjectivité qui est en rupture qualitativement du fait d’un certain type de traitement binarisé, de nouveaux types d’écriture scientifique, algorithmique, etc. Car le primat porté aujourd’hui sur l’information comme nouvelle catégorie à côté de la masse et de l’énergie a pour effet d’accentuer à un degré supplémentaire ce caractère de production de nouveaux types de problématiques, de nouvelles subjectivités.
Autrement dit, si l’on méconnaît la spécificité qualitative de ce qui s’opère avec ces nouveaux types d’écriture, en particulier informatique, télématique, etc., alors on se retirera les moyens de comprendre les incidences au niveau social et au niveau de la subjectivité. Elles resteront dans des cadres antérieurs, dans un décalage total par rapport aux diverses révolutions technico-scientifiques et biologiques que nous vivons.
Le résultat, c’est que, parallèlement à cette déterritorialisation générale des moyens de sémiotisation du cosmos, de la vie, des rapports sociaux, des rapports imaginaires, etc., on assiste à une massive reterritorialisation, à un massif retour à des idéologies de référence, quelquefois tout à fait archaïsantes, parce qu’il n’y a pas cette articulation au niveau de cette révolution subjective, portée par ces mutations technico-scientifiques.
Le concept d’information me semble totalement insuffisant pour rendre compte des mutations dans ces questions, c’est-à-dire qu’il reste dans un continuum qui est celui de la langue triviale, c’est-à-dire du point de vue humain, du point de vue mono-centré humain, sur les processus en question.
Alors que la révolution informatique et communicationnelle implique un éclatement de ce point de vue globalisant et la création de ce que j’appellerais des « conservateurs partiels » qui ne sont plus d’ordre humain et qui échappent aux types de finitude humaine avec la mort, l’angoisse, la douleur, le désir, etc. et multiplient des facteurs de subjectivation partielle qui échappent aux anciens modes de territorialisation de la subjectivité. C’est pour cela que ce concept d’information, n’est utilisable que jusqu’à un certain point ; il est dangereux de s’y limiter, si on ne l’associe pas à ce que j’appelle une « fonction existentielle », corrélative à ces mutations informationnelles.
La question se pose : si vous inventez une communication télématique, si vous inventez un mode de transmission du savoir, un mode de mémorisation par banques de données, etc., qu’est-ce que vous faites ? Vous ne faites pas seulement un travail sur l’information, vous faites un travail de mutation sur la subjectivité. Une subjectivité qui échappe à l’emprise de l’individu dans son rapport originaire, mais qui est une subjectivité sociale et machinique qui tend à un décentrement, à un excentrement radical de la connaissance par rapport à l’individu.

Jacques Robin : Je ne place pas la révolution du concept d’information et de commande au centre. C’en est un élément, mais il faut voir que cet élément va bouleverser la logique économique et sociale. La logique économique avait été d’optimiser des modes énergétiques de production ; presque toutes les sociétés se sont bâties jusqu’à présent là-dessus. Nous arrivons à un moment où les biens vont devenir abondants, même en tenant compte de la démographie. Si nous voulions bien faire tourner les machines actuellement, mettons pour l’Occident, nous transformerions totalement le problème.
Seulement, les économistes n’ont jamais appris à répartir. On ne sait pas distribuer. Il manque tant de choses, même dans notre communauté européenne ou américaine, tant de choses banales : frigidaires, moyens de transport, etc. Toutes ces choses, on sait les produire. Seulement, si on les distribuait, on mettrait en l’air les hiérarchies sociales telles que nous les connaissons. Donc on ne les distribue surtout pas et on fait l’impossible pour que cette révolution de l’information et de la commande ne soit faite que petit à petit, quand on ne peut pas faire autrement. Le PNB actuel de la France pourrait être fait avec 20 h de travail partagé, avec les 5 millions d’inactifs. Mais cela veut dire une toute autre conception du rapport des gens avec le social.
Le concept d’information est central, il faut en tenir compte, mais il ne m’intéresse que dans la mesure où il pourrait permettre d’autres rapports humains. On ne veut pas prendre en compte qu’il va foutre en l’air les règles économiques habituelles, donc les conséquences sociales de ces règles, donc ce que nous voyons se faire sous nos yeux, c’est-à-dire la division de la société en deux. Je soutiens qu’il y a 15 millions de Français qui passent leur temps à essayer de subsister. Ainsi, si vous prenez les handicapés, les femmes seules, les vieillards, les gens qui sont en-dessous du SMIC, les gens qui sont marginaux, etc., on arrive tous à peu près à ces chiffres. On est en présence d’un phénomène nouveau qui est une conséquence inéluctable de cette révolution de l’information.
Mais, ce qui m’intéresse le plus, c’est comment, au contraire, la prise en compte de ce concept d’information pourrait se transformer en une société de communication où la créativité, et les rapports nouveaux des gens, occuperaient une place différente.

Félix Guattari : Il n’y a pas de linéarité dans le sens d’une progression possible dans le développement de cet axe des révolutions technico-scientifiques. Il n’y a pas de progressisme linéaire. Il me semble qu’il y a une contradiction majeure et quasiment irréductible entre la subjectivité humaine avec ses caractères de finitude et la subjectivité non humaine, massivement produite par tous les rouages technico-scientifiques et sociaux, et que c’est là que se pose un gap, un problème, une prise, une pratique spécifique et une responsabilité éthique, à tous les niveaux.
Je ne voudrais pas que l’on considère simplement qu’il suffirait de dire, eh bien ! donnons un supplément d’âme aux révolutions technico-scientifiques pour que, finalement, on s’arrange de tout ça et qu’on rétablisse la situation pour éviter les désastres qui existent dans les pays du Tiers-monde, ou l’intégration chaotique des pays de l’Est au sein du capitalisme mondial intégré.
Si l’on fait l’impasse sur le fait que toute cette progression dans l’ordre technico-scientifique engendre des mythes infantilisants qui font croire à une sorte d’éternité de l’individu, on continuera d’entretenir des illusions qui ne résoudront pas les problèmes de recomposition subjective et retomberont brutalement sur des impasses catastrophiques. Pour moi, par exemple, en France, la prise de conscience écologique est totalement symétrique avec la montée d’une idéologie néonazie avec le Front national.
Il s’agit de penser ces deux type d’éléments ensemble, sinon on aura cette espèce de réflexe qu’on observe dans la gauche depuis longtemps, depuis la première élection de Dreux, de dire : « oh ! c’était pas grave, c’était du poujadisme, ça va s’arranger la prochaine fois. » Ou Giscard d’Estaing qui déclare hier : « oui, mais Dreux, c’est une sorte de sondage, il ne faut pas en tenir compte. » Bien sûr que si, il faut en tenir compte, puisqu’il ne s’agit pas d’un phénomène marginal, il s’agit de quelque chose qui concerne une inquiétude existentielle de 90% de l’opinion, ce qui n’empêche pas qu’il y a aussi 90% de personnes qui, d’un autre côté, sont préoccupées du drame écologique.
On est devant une sorte de désaxation généralisée des coordonnées subjectives. La problématique de la recomposition subjective à tous les niveaux où se situe l’impact de ces révolutions technico-scientifiques doit être posée. par une re-finalisation des processus d’information, de télématisation, robotisation, etc., la finalité n’est pas seulement d’établir une relation de marché en fonction de la rareté des produits pour arriver à un certain profit marginal, mais elle est de recentrer totalement les activités humaines sur d’autres systèmes de valeurs, de l’écologie mentale jusqu’aux niveaux les plus planétaires.

Jacques Robin : Je voudrais montrer comment une prise de conscience écologique va avoir une action très forte , dans les 10 ou 20 années, une action socio-économique et, bien entendu avant tout, dans l’idée des nouveaux rapports, d’une nouvelle alliance avec la Nature.
Il est très difficile de faire passer le message que la Biosphère est un système hyper complexe autorégulé, ce qui veut dire non seulement que nous subissons l’influence de l’écosystème dans lequel nous sommes, mais que notre mode de vie va agir sur cet écosystème.
Nous nous trouvons devant un choix écologique : nous ne pouvons plus nous livrer à des activités industrieuses sans qu’il y ait des conséquences gravissimes pour la survie de notre espèce. Or, que voyons-nous dans la société, dans le système industriel marchand tel que nous le connaissons ? Une politique de l’environnement. C’est à dire : tant pis ! il y a un effet de serre, il y a un trou d’ozone, bon, on va vendre un petit peu plus de pots catalytiques, on va trouver des substituts aux aérosols, mais on ne va pas changer notre modèle de consommation, notre gaspillage, notre modèle de production, notre démographie, et puis on va créer des éco-industries. Tant mieux ! en créant des éco-industries, on va faire du PNB, on va peut-être créer des emplois. On ne veut pas avoir cette idée fondamentale que nous sommes en co-pilotage avec la Nature. Nous sommes avec la Nature en situation. . L’élément le plus complexe qu’elle a créé, c’est-à-dire l’homo demens, va continuer son évolution, sauf s’il se fait exploser lui-même, mais il a une chance d’être celui qui peut « co-piloter » un peu dans cette symbiose avec la nature, et c’est une transformation radicale des rapports, des uns et avec les autres. Cette écologisation des idées, veut dire que nous avons un autre rapport avec la Nature - on n’est pas en admiration devant la Nature, on l’a toujours transformée.
Je pense que l’écologie est un grand tournant, à condition que cette écologie soit prise dans ce sens et non pas dans celui d’une ingénierie écologique qui nous amènerait probablement à une sorte de terreur écologique aussi grande que la terreur raciste.
Quand j’entends dire que l’écologie n’est pas à marier : si, l’écologie est à marier avec la dimension sociale. Sinon, elle devient un danger. Et il y a plus que la dimension sociale et économique, elle doit se marier avec une sorte d’altérité, avec les autres. Il me semble que ce sont trois choses :
- Il est important que nous substituions à ce qui se passe actuellement, non pas une idéologie nouvelle dans le sens d’une idéologie dure (nous avons soupé des idéologies dures, du marxisme, du fascisme, du libéralisme), non pas une idéologie molle, mais une idéologie douce, qui fasse la part de nouvelles connaissances et qui marie l’écologie, la dimension socio-économique..
- L’homme n’est pas fait pour travailler, il est fait pour agir, pour être curieux, reconnaître sa niche écologique, avoir des rapports avec les autres.
- Il est nécessaire que nous trouvions alors, dans les rapports des uns envers les autres, mais aussi des rapports avec des groupes, ce qu’on pourrait appeler le fédéralisme, ou ce qu’on pourrait appeler la fin du centralisme démocratique.
Je crois que c’est le mariage de ces trois éléments nous apporterait l’espoir, non linéaire, d’aller vers un avenir...

Félix Guattari : Je voudrais juste un peu forcer la note sur le caractère irréductiblement non dialectique des problématiques devant lesquelles nous sommes, c’est-à-dire quand on met l’accent sur la nécessité de repenser les rapports inter-humains, les rapports familiaux, les rapports d’éducation, les rapports de voisinage, de l’habitat, de l’urbanisme, de la santé, etc., on est dans un registre de l’économie, d’écologie sociale qui pourrait aussi être prise sous les paradigmes scientistes véhiculés par l’économie productiviste.
Alors que mon idée d’associer à l’écologie environnementale l’écologie sociale, l’écologie mentale, ajoute cette préoccupation profondément anti-dialectique, à savoir : s’il y a un avenir (et il y a un avenir possible même s’il y a des risques de catastrophes et de barbarie absolue à l’horizon historique), même s’il y a des sursauts collectifs pour recomposer le social, recomposer des relations internationales, etc., il y a quelque chose qui ne sera jamais résolu (par le niveau technico-scientifique, par les révolutions sociales, par les révolutions moléculaires de toute nature), qui est l’existence humaine comme telle. Dans sa finitude, dans sa solitude, son désarroi total. S’il n’y a pas de remise permanente du curseur sur cette finitude, alors toujours il y a le risque de basculer dans cette sorte de progressisme générateur de catastrophes.
Ce n’est qu’à condition qu’il y ait cette assumation - comme on peut penser qu’elle était faite dans les sociétés archaïques, je pense à de très beaux articles de Pierre Clastres sur la solitude des Indiens qui chantent dans la nuit directement, en-dehors de tout rapport social -, si on ne ramène pas le curseur là, alors on n’aura jamais la capacité, le courage, la responsabilité éthique d’en finir avec ces pratiques destructrices. La société productiviste telle qu’on la vit est comme une drogue. D’ailleurs, elle produit des drogués de toute nature. Et il faut arriver à cette sorte de désintoxication du progressisme qui consisterait à se retirer sur soi et à se déconnecter de toute pratique sociale, de tout engagement dans la vie politique.
En tout cas de les voir sous cet angle, donc de fonder l’angle de prise de vue humain sur les différents processus socio-économiques, technico-scientifiques, toujours avec ce recul de la subjectivité, cette distance qui est sans arrêt à reconquérir et qui est quelque chose que je mettrais dans l’ordre, disons, d’une activité analytique, pas exactement dans le sens psychanalytique freudien (qui, à mon avis, n’a fait qu’apercevoir cette dimension, notamment avec son concept de pulsion de mort qui, d’une certaine façon, règle la question).
Mais il n’y aura de reprise écosophique, c’est-à-dire la reprise d’une fonction éthico-politique de refondation du rapport de l’individu à son corps, du rapport de l’individu au temps, du rapport de l’individu à l’autre, à l’altérité, à la différence, aux formes esthétiques, etc., qu’à la condition qu’il y ait cette finalisation sur le projet de vie.

Jacques Robin : Devant l’inconsistance des « propositions » politiques sociales et syndicales actuelles, j’essayais de formuler ce que pourrait être un courant qui essaierait de penser l’homme comme pouvant s’épanouir davantage.
Je propose de marier l’écologie et le socialisme, en tant que poseur de questions sociales, ce qu’il a fait depuis le XIXème siècle, mais en le reposant autrement, à cause de la nature même des technologies. Et il faut que le fédéralisme, les rapports d’altérité et de reconnaissance de l’altérité, soient mis au premier plan.
Il y a un autre grand problème qui se pose à nous, c’est d’avoir le courage de ne pas confondre la morale et l’éthique. On voit bien comment toutes les sociétés, mises en présence de forces intérieures et extérieures immenses, essaient de donner un sacré, ce sacré donnant à la fois la religion et la morale, et comment petit à petit le décalage entre cette morale et la pratique des mœurs a été tel qu’il a bien fallu essayer de s’organiser. Je crois que rien n’est plus urgent que de créer une éthique critique autonome. De même qu’on peut avoir la spiritualité sans foi, il faut que l’on puisse créer une éthique critique autonome sans morale. J’en vois des pistes chez Foucault, Habermas et Morin...

Félix Guattari : Mon interrogation, elle, est de savoir s’il y a une pratique de ce type d’éthique. Est-ce qu’il s’agit d’un impératif transcendant, ou est-ce que, au contraire, il n’y a pas, au niveau des théories individuelles, au niveau de la vie de couple, la famille, au niveau du travail, dans l’école, le voisinage, etc., une reproblématisation permanente de cette dimension éthique ?
C’est, encore une fois, ce que le freudisme a fait en essayant de redonner du sens, une lecture possible à des « faire » qui relevaient en apparence du non-sens, du moins à une époque donnée, qu’il s’agisse d’hystérie, de sexualité infantile, etc., l’idée que c’est quelque chose qui peut se travailler.
Et c’est là qu’on se sépare de Kierkegaard. Il ne s’agit pas de quelque chose qui tombe de la transcendance, il s’agit de dire : bon, vous travaillez dans telle situation, dans telle université, dans tel hôpital psychiatrique ou dans tel syndicat... Est-ce qu’il y a un « faire », est-ce qu’il y a une pratique qui permet précisément de ramener ce curseur éthique qui fera, non pas interrogation sur l’autre en disant : « mais pour qui est-ce que tu te prends, tu te prends pour un chef ? etc. », mais la question toute naturelle : « ah ! tu es là, toi, à cet endroit, et moi je suis à cet endroit... » et d’une certaine façon, nous sommes dans un rapport de déréliction absolue et nous le surmontons malgré que nous ayons accès à ce degré zéro de l’existence. Nous construirons d’autant plus une projectalité qui aura sa logique, qui aura sa raison, qui aura sa prolongation dans le domaine du socius. C’est donc cette idée de refondation des praxis, à tous les niveaux, qui me semble être corrélative à la positionnalité de son éthique.

Posté par Max Emme à 13:23 - Idées,Société - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

À propos de "Sex and Gender" : Droit au sexe ou droit du sexe ?

Jean Périn - 24/02/2008 http://www.freud-lacan.com/articles/article.php?url_article=jperin240208

Le dernier numéro du Bulletin de l'A.L.I. met à la rubrique "question de droit" le transsexualisme, avec un titre alléchant : Le choix du sexe serait-il un droit de l'homme ? Monsieur tout homme pourrait devenir Madame pas toute, vice-versa. S'il existait, ce droit au sexe serait délirant. Mais il s'agit de moins que cela puisque la demande du transsexuel c'est de modifier, quant au sexe, l'acte de l'état civil.

Le(s) droit(s) de l'homme, ce qu'on appelle ainsi, puise son origine dans la philosophie et non chez les juristes. Michel Villey, juriste et philosophe du droit qui a critiqué et pourfendu la notion, en a montré l'origine philosophique à partir du nomminalisme d'Occam. J.Lacan n'est pas loin de cette position, qui écrit "les droits de l'homme sous l'optique de la philosophie se ramènent à la limite de désirer en vain" ("Kant avec Sade").

Comment avec de la philosophie faire du droit ?

La cour européenne des droits de l'homme, aux fins de protéger le transsexuel a fini par choisir l'article 8 de la Convention qui protège la vie privée des personnes. Cette disposition a été introduite dans le code civil, comme si le même droit interne n'en avait jamais eu cure auparavant !

Ce qui était demandé par le transsexuel était la mise en accord de la mention du sexe dans l'acte de l'état civil et l'apparence extérieure de la personne.

La vie privée concerne aussi la vie publique d'une personne. Un désaccord trouble l'ordre public, question de police, au sens de la police de l'état, donc au sens de Hegel. L'acte de l'état civil étant à entendre au sens du Chancelier d'Aguessau (Essai sur l'état des personnes, 1668-1751).

La rectification d'un acte de l'état civil ne revêt pas la charge du procès ordinaire avec ses joutes procédurales. Le phallus est distribué autrement.

Les médecins qui s'occupent des transsexuels voyaient le jugement en rectification venir couronner la longue série des actes médicaux subis par le transsexuel. Jugement thérapeutique, donc. Le jugement qui avait remis le Président Schreber dans l'exercice de ses droits civils il faut en convenir, eut un tel effet .

L'École de Sainte-Anne qui publia deux gros volumes sur la question du transsexualisme (dont malheureusement il n'est fait aucune mention dans l'article susvisé) critiquait la notion de transsexualisme "vrai" exigée comme condition préalable à la procédure de rectification. Elle estimait que celle-ci mettait en péril la notion d'indisponibilité de l'état des personnes.

Il faut comprendre les juges qui ont à juger de ces affaires. Être "vrai transsexuel" c'était, dès lors qu'on accordait la rectification, écarter les fantaisistes. Au fond, on ne change pas de sexe par plaisir.

Les chirurgiens ne castrent pas non plus pour le plaisir; le rôle de la jurisprudence n'est-elle pas de maintenir une certaine constance dans le principe de plaisir ?

Alors ce que les médecins psychiatres et psychanalystes de l'École de Sainte-Anne, avec Marcel Czermak, contestaient c'était, pour en revenir à la formulation de Lacan, que la demande des malades ne pouvait faire d'eux des désirautres. Faute de cette nuance, on pouvait croire que le prétoire était interdit aux malades à cause de leur folie. Le transsexualisme était pour l'École de Sainte-Anne en effet une psychose.

Posté par Max Emme à 01:56 - Idées,Société - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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