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vendredi 09 mai

Musique nouvelle et projets culturels

Paulo FERNANDES
Directeur de publication du magazine CODA

Christophe TASTET
Assistant de production du label SOLID

Résumé

Les “ musiques nouvelles ” englobent toutes sortes de courants musicaux à l’exception de la musique classique. De ces “ musiques nouvelles ” découle la musique électronique. Dotée d’un style nouveau, elle suscite l’intérêt du public sans pour autant être appréciée des médias. Vivement critiquées par les pouvoirs publics, certains acteurs de cette musique se sont voués à l’expansion de ce genre musical si différent.

La “ musique électronique ” représente aujourd’hui seulement 5 % du marché, contrairement à la musique de variété qui détient encore le monopole : en effet, elle occupe 80 % du marché de la musique. Mais à la différence de la musique de variété, la musique techno connaît un succès universel. Et grâce à l’outil Internet, elle a su se valoriser et s’implanter dans tous les pays.

La musique techno doit être appréciée telle qu’elle est et ne doit pas être interprétée comme porteuse de message.

Finalement l’objectif de cette musique ne réside pas sur le bénéfice commercial mais tout simplement sur le plaisir qu’elle peut apporter. Son avenir reste donc indéfinissable étant donné qu’elle dépend de l’appréciation du public.

Q : Le fait de compartimenter la musique est-il réducteur pour un style ? Il y aurait donc la musique classique, le jazz, la musique moderne, etc, mais que doit-on comprendre à travers le terme "musiques nouvelles" ? Vient-elle en opposition à la musique savante ?

R :(Paulo Fernandes) Une commission ministérielle, organisée par Madame TRAUTMAN, l’ancienne ministre de la culture et de la communication, a débattu sur ce sujet, dans le but de définir la place occupée par les musiques nouvelles en France. A noter que certains acteurs des musiques nouvelles, responsables de labels ou de magazines, étaient présents et participaient à cette commission. La terminologie "musique nouvelles" a donc été défini par le ministère de la culture et de la communication : Elles rassembleraient les musiques tels que le jazz, la variété, le rap, la techno, la musique électronique... Globalement, dans cette définition, il est en fait possible regrouper dans les “ musiques nouvelles ” tout ce qui ne relève pas de la musique classique .

Q : Aujourd’hui, il nous est relativement facile de retracer les premiers pas, d’un style musical. Dans le secteur de la musique techno est-il aussi facile de découvrir ces premiers développements ? Du fait de sa composition essentiellement technique, elle pourrait être née subitement, sans forcément tenir des liens avec la musique réalisée à l’aide d’instruments traditionnels.

R :(Paulo Fernandes) La musique techno est apparue il y a maintenant une dizaine d’années. Le courant a pris forme au départ des Etats-Unis et est arrivé en Europe où les musiciens y ont ajouté une touche groove. A ce titre, la techno se définie comme un ensemble de genres musicaux : l’ambient, où le bpm est assez lent, environ 90 à 100 battements par minute, le hardcore, le speedcore, le gabber ou les bpm sont très rapides, environ 200 à 250 battements par minute. Le terme musique électronique est survenu pour modifier le terme techno, trop réducteur.

Q : Comme dans tous les genres musicaux, la musique dite “ nouvelle ” regroupe un grand nombre de styles. Ne pourrait-on pas à ce titre marquer une différence entre les musiques divulguées dans les clubs et à l’opposé, la musique techno et plus particulièrement les “ raves parties ” ? R :(Christophe Tastet) Effectivement, il est important de préciser une différence de genre. La musique des clubs discothèques est beaucoup plus basée sur le groove, le funk, le disco, des musiques de danse festive, ce qui la rend plus accessible au public, tandis que la musique techno des raves parties est plus revendicative et plus confidentielle. Au départ, seule la musique techno des raves était diffusée dans des soirées. Elle s’est développée en Angleterre où les clubs fermaient assez tôt. Mais les jeunes attirés par cette musique ont souhaité continuer à s’amuser. Suite à cette demande, des endroits ont été trouvés loin des villes. Et c’est dans ces campagnes isolées que le mot “ rave ” est apparu, signifiant battre la campagne en anglais. D’un autre côté, la répression naissante envers ces manifestations était telle que la techno fut programmée dans certains clubs. Ainsi légalisée, elle s’est peu à peu modifiée dans le but de s’adapter au style des clubs et pour se faire apprécier des adeptes de la danse.

Q : Les “ raves parties ” se sont donc émancipées et c’est par la suite que des préjugés ont pu être répandus dans tous les styles de la musique techno. Les “ raves parties ” sont-elles réellement liées au phénomène de la drogue ?

R :(Paulo Fernandes) La techno, comme tout mouvement musical a malheureusement eu une assimilation par rapport à une drogue. Le rock a connu le LSD et l’héroïne, le reggae, le haschich et la marijuana, et la techno, l’acide et l’ecstasy. La consommation existe encore mais aujourd’hui l’assimilation directe est un pur cliché. Les acteurs de la techno, conscients de ce problème, ont mis en place des systèmes de préventions et d’information comme par exemple l’association Techno Plus. La consommation de produits devient minoritaire avec l’ouverture des raves à un plus large public.

Q : En parallèle de ces préjugés non négligeables, les pouvoirs publics et les médias sont intervenus, ne facilitant pas la tâche aux acteurs de cette musique. Quelle position occupent-il alors aujourd’hui face à ces menaces constantes ? Quels atouts ont-ils développés afin de promouvoir leurs opinions ?

R :(Paulo Fernandes) Les médias ont adopté un rôle souvent destructeur en mettant en avant les côtés négatifs tels que la drogue ou le caractère illégal des réunions. Les acteurs du moment ont alors décidé de profiter de la liberté de la presse pour exercer leur droit de faire connaître cette musique en créant un magazine. Le magazine Coda en est une bonne représentation. Il a été crée en 1993 dans cette logique. Les objectifs étaient d’organiser des fêtes en respectant la loi, en trouvant des lieux, en réunissant les conditions de sécurité afin de faire sortir la techno de son ghetto. En parallèle de cette émancipation, une mode s’est créée autour du mouvement et différents métiers comme les graphistes, les créateurs de vêtements, se sont associés et ont suivi ce mouvement. Très rapidement la techno est entrée dans des enjeux économiques.

Q : D’un point de vue plus fonctionnel, il est facilement imaginable que pour divulguer le travail d’un artiste, plusieurs personnes coopèrent dans ce que l’on appelle aujourd’hui un Label. Mais cela conduit à la question suivante : quel est le rôle de ces personnes nécessairement indispensables à la survie des labels ?

R :(Christophe Tastet) Il existe en fait deux sortes de labels : ceux qui se trouvent intégrés au marché de la musique (Solid...). Ceux-ci se rattachent à ce que l’on appelle une “ major ” qui avance l’argent des frais de production, et ceux qui sont indépendants comme Fcom. Ces derniers prennent en charge le marketing et ont néanmoins besoin d’un distributeur. Pour créer un label, il suffit d’un administratif qui recherche le financement, d’un directeur artistique qui s’occupe de l’enregistrement, et d’un chef de produit qui fait la promotion et le marketing. L’artiste est placé au centre de la démarche commerciale et artistique. Des relations s’installent entre l’artiste, son management, un éditeur qui est chargé de reproduire la bande matrice produite par la maison de disque et qui négocie les droits de reproduction (film, publicité...), le distributeur et le tourneur qui se charge de faire jouer l’artiste en public.

Q :Pour rester sur ces questions de production, abordons le thème du coût de revient de la production d’un album ou d’un single. Combien coûte la production d’un disque dans une “ major ” et dans un label ? Faut-il investir de gros moyens dès le départ pour produire ce genre de support ?

R :(Christophe Tastet) Les coûts de production dans la musique électronique sont plus faibles que ceux de la musique de variété. Ceci s’explique par le fait qu’il n’existe pas de frais de studio ni de groupe de musiciens. Au départ, seule une boîte à rythme suffit pour créer un morceau de musique. La techno ne provoque pas la surenchère de matériel. La production d’un album de rock coûte entre 600 000 et un million de francs alors que celle d’un album de musique techno comme celui de Superdiscount a coûté 30 000 francs. Le fonctionnement d’une “ major ” est pesant, les investissements sont très importants ; tandis que dans un label, le fonctionnement est plus souple : un album peut se construire en deux semaines. De plus, les acteurs de la techno sont mobilisés et solidaires. Ils s’entraident mutuellement, le réseau de communication et de diffusion de l’information est développé. Les labels doivent par ailleurs être toujours à la recherche des nouvelles tendances et des évolutions du public. Cependant, la techno est en train de se structurer et a de plus en plus de moyens. La différence avec la variété, c’est que un album de variété est encore très formaté : il a besoin d’un an de promotion, trois morceaux sont diffusés sur les ondes radio et chacun nécessite la réalisation d’un clip. Des artistes de techno ouverts au grand public comme Laurent Garnier cherchent à garder leur identité auprès des adeptes du mouvement mais produisent également des morceaux au format pour les médias de masse. La durée des singles est souvent plus longue que les tubes de variété, alors ils produisent deux types de morceaux, un pour le radio et un pour les discothèques.

Q : Les acteurs de la musique électronique sont souvent évalués et comparés en fonction de ceux de la musique de variété. Avec leur fonctionnement et leurs objectifs différents, ces musiques sont facilement opposées. Existe-t-il une complémentarité possible entre les acteurs de la musique électronique et la musique de variété ?

R :(Paulo Fernandes) La musique électronique influence la musique de variété et collabore avec des musiciens de groupes de variété. Récemment, Zdar qui est à l’origine de Cassius, une des meilleures réussites électroniques, a travaillé avec le groupe M, primé aux dernières Victoires de la Musique. Les producteurs de musique électronique sont complètement intégrés dans l’industrie musicale, qui a soutenu l’éclosion de petits labels afin d’étoffer leur catalogue. Cependant, même s’il existe des relations et des complémentarités, les artistes de musiques électroniques ne sont pas reconnus au même titre que les artistes de variété.

Q :A la suite de cette comparaison, quelle est la répartition sur le marché mondial de disques ?. Peut-on dégager un marché global pour la techno ?

R :( Christophe Tastet) Le marché de la musique est dominé à 80% par la variété qui comprend également le hip hop, la musique électronique représente 5% du marché et le jazz 2 à 3%.

Les cinq grands marchés sont : les USA qui détiennent 31 % du marché mondial, le Japon détient 15%, la Grande- Bretagne a 10%, l’Allemagne 9% et la France 6%.

80% des ventes globales sont attribuées aux majors et 20 % aux indépendants.

Q : De manière générale, le terme “ French Touch ”est un terme assez populaire et répandu en France. Cependant, la plupart des français ne soupçonnent pas sa réelle définition. Les artistes français seraient donc à l’origine de ce terme ? Laisseraient-ils entrevoir une perspective d’avenir pour ce genre de musique en France ?

R : (Christophe Tastet) La France a un succès retentissant dans la musique électronique, le terme "French Touch" est employé à ce sujet là. Cependant, ce marché provient de l’Angleterre, de l’Allemagne et des USA et un effet feed- back est parvenu jusqu’en France où les artistes se sont vite adaptés au marché mondial. Il existe donc une grande ouverture au sein de l’industrie musicale électronique.

Q : De nos jours, l’accès à Internet progresse à grands pas. Par définition, la musique électronique est une musique de source informatique. Par cet aspect, n’aurait-elle pas un avantage, par rapport aux autres musiques, à exister sur ce réseau ?

R :(Paulo Fernandes) Les individus peuvent travailler au niveau mondial sans que la frontière géographique ou celle de la langue soit un problème. La musique électronique possède un caractère universel. Internet a créé un réseau supplémentaire de rencontres. Grâce à ce nouveau moyen de communication, les contacts se forment très vite et en peu de temps il est possible de se constituer un réseau de partenaires. La techno sert l’univers des médias et plus particulièrement internet. En effet, la musique électronique provient directement de l’outil informatique, il est donc plus facile de la diffuser sur internet. Si un morceau de musique ne parvient pas à sortir sur les ondes ou à trouver un distributeur, il est possible de le faire connaître via internet. Auparavant, la Fnac avait un quasi monopôle sur l’industrie du disque des musiques électroniques. Un artiste mis en avant par la Fnac était certain d’assurer des ventes correctes. Grâce à internet, chaque artiste à une chance de se faire connaître. Cependant, ce nouveau réseau internet va dans quelques temps être dominé par le pouvoir financier, ce qui risque d’écraser les petits labels face aux majors.

Q : Nous remarquons que le phénomène techno occupe de plus en plus une place importante auprès des jeunes. De manière à sensibiliser un plus grand nombre de publics, ne pourrait-on pas envisager des projets d’avenir pour cette musique ? L’élaboration de projets culturels autour de la musique électronique semble en effet prendre de l’importance.

R :(Paulo Fernandes) La techno parade qui a lieu au mois de septembre est un exemple de projet culturel mis en place par les acteurs du mouvement, au travers d’une association fédératrice de ces acteurs (labels, organisateurs, décorateurs....). Cet événement participe du besoin de reconnaissance. Au début, le budget était minime, aujourd’hui il tourne autour de quatre millions de francs. Toutes les personnes s’adonnant à ce mouvement pouvaient apporter leur contribution. La musique électronique n’a jamais été dans une démarche de recherche de subventions. La naissance de ces projets culturels n’est pas issue d’un système conventionnel établi par des directives plus ou moins institutionnelles. Ces projets se réalisent d’avantage grâce à un réseau d ‘échange et de liens. Depuis cinq ans une grande fête est organisée dans l’Arche de la Défense. C’était un lieu de prestige habitué aux manifestations politiques. Aux premiers contacts, les lieux étaient loués à 250 000 francs, au dernier rendez--vous, les locaux ont été attribués à 30 000 francs et plus de 4 000 personnes sont venues. Les fêtes techno ont maintenant réussi à trouver leur légitimité auprès des pouvoirs publics et de l’opinion.

Q : Cette musique a un mode de fonctionnement atypique par rapport aux autres courants musicaux, est- ce un mode de fonctionnement initial ou a-t-il des chances de persévérer dans son originalité ? Quel est l’avenir de la musique électronique ?

R :(Paulo Fernandes et Christophe Tastet) La musique électronique est un mouvement jeune et fort. Certains petits labels vont être obligés de s’intégrer aux majors, mais il restera toujours un mouvement de base, de fond qui se passera des majors de l’industrie. En ce moment, la problématique de la techno est de trouver des relais dans les sites internet qui vont diffuser cette musique en toute indépendance en restant à l’écart des grosses entreprises et du marketing. Le punk avait un message, "No futur", le Rap est une musique qui porte un aspect social, le jazz est devenu une musique plus institutionnelle et peu critique. La techno quant à elle n’a pas de culture d’opposition et ne porte pas de message. L’avis du public se fait en écoutant et non pas en adhérant à des positions sociales, économiques... C’est une musique complètement intégrée à la société et qui a donc déjà été récupérée dans un but commercial. Pour ne pas sombrer dans un caractère superficiel qui ne lui appartient pas, la solution est de faire survivre les labels indépendants. La récupération des grands médias a déjà été opérée à travers l’habillage des chaînes de télévisions comme TF1. Cependant, les acteurs de la musique électronique ont un droit de regard sur leur travail et produisent souvent cette récupération. Ils sont plus conscients, contrairement au rock, des limites des petits labels et sont prêts à accepter la volonté expansionniste d’une “ major ” en l’intégrant.

Cet article a été rédigé à partir d’une conférence publique donné le jeudi 20 avril 2000, lors du cycle des conférences : “ Les jeudis de la Sorbonne ”.

Consacrés cette année aux “ Arts et Projets culturels ”, ce cycle est organisé par les étudiants de la filière “ Conception et mise en œuvre de Projets Culturels ” de l’Université Paris I, Panthéon Sorbonne.

Cette conférence portant sur le thème des “ Musiques Nouvelles et projets culturels ” a été mise en œuvre et transcrite par Dorothée Verrecchia, Régis Deauvieau et Sabrina Rue.

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La musique classique et les projets culturels

source: http://www.univ-paris1.fr

Le rôle des musiciens et des structures où ils se produisent évolue. La musique demande de plus en plus à être au service de la communauté. Les musiciens et les institutions qui les entourent ont-ils pour seule finalité le moment de rencontre - certes privilégié - que constitue le concert ?

N’ont-ils pas tout à gagner à prendre en compte le besoin de musique classique qui se manifeste partout dans notre société ? Si c’est le cas, ne faut-il pas que les interprètes qui le désirent puissent se former à des techniques de transmission et de médiation qu’ils ne possèdent pas nécessairement d’emblée ? Quels évènements nouveaux peut-on insérer dans la programmation des lieux de concerts pour que les amateurs et les jeunes y trouvent leur place ?

Voilà à quel type d’interrogations et de réflexions cet article nous convie.

ABSTRACT

The role of the musicians and the structure where they perform is developping. The music asks more and more to be involved in society. Is the final outcome of the musicians together with the interest peripheral bodies the instance meeting - indeed priviledge- made up of the concert ? Wouldn’t it be in their interest to take into consideration the society’s need of music shown everywhere ?

If that is the case, should not the interpreters, if they desire so, be trained in technics of transmission and communication, that they do not necessary have to hand.

What new events can be integrated in the programming of concerts in order that the young and amateurs can find their place ?

Here is the kind of interogations and reflections this article invite us to.

Etaient présents lors de cette rencontre :

Scott Sandmeier, Chef d’Orchestre dont la carrière internationale lui a permis de côtoyer les plus grandes formations,

Md. Magali Rousseau, qui incarne le dynamisme même de l’Orchestre de Bretagne intervient en tant que chargée de production et documentation musicale,

Mr. Philippe Fanjas, Directeur de l’Association des Orchestres de France et Administrateur Générale de l’Orchestre d’Ile de France

Quel est l’enjeu du projet culturel ?

Les orchestres qui couvrent par la diversité de leurs effectifs tout le champ musical, offrent au public un éventail très large d’œuvres relevants aussi bien du répertoire que de la création contemporaine. En prenant de nombreuses initiatives en matière de sensibilisation, ils garantissent également l’élargissement du nombre des amateurs de musique vivante et contribuent ainsi à former le public de demain. La nécessité de renouvellement du public apparaît ainsi dictée par un souci de légitimité sociale : les tarifs de certaines séries à petit prix et les concerts gratuits donnés chaque saison par des orchestres permanents en témoignent.

Le rôle des orchestres dans le domaine économique doit être mis en évidence. En constituant un véritable lieu d’emplois culturels, ils permettent l’existence dans ce domaine d’un marché du travail actif, qui ouvre de légitimes perspectives aux jeunes musiciens.

L’élaboration de projets culturels en matière de musique classique est donc étroitement liée au problème politique et au problème économique, car si "l’argent gère beaucoup de choses, la politique culturelle reste déterminante". Il est bien sûr nécessaire d’adapter la scène à la salle (au public). Le public ne vient pas de lui-même, il faut aller le chercher.

Les questions soulevées par les étudiants seront successivement développées par Philippe Fanjas, Scott Sandmeier et Magali Rousseau.

De nos jours, quelle place doit-on accorder à la musique classique ?

De manière générale, il paraît impossible de réfléchir à la place de la musique classique sans réfléchir à la place de l’art dans notre société.

En effet, notre appréhension artistique est modelée par notre environnement économique. Si l’économie actuelle est favorable aux sorties, à l’accès à la culture, alors l’approche se fera plus aisément. Si au contraire, l’économie d’une région stagne alors les gens ne se déplaceront pas aux concerts. Cela pose évidemment le problème de la démocratisation de la culture.

La musique a toujours été le témoin de l’évolution historique et sociale de notre pays, qu’elle ait été religieuse ou régionale. Classique, elle fut l’apanage de l’élite intellectuelle et social. L’avènement de l’ère industrielle a favorisé des regroupements au sein de sociétés musicales (harmonie dans les mines) permettant à l’ouvrier l’accès à un enseignement musical de qualité. De nos jours, l’évolution des formes musicales est très rapide et diversifiée selon les différents groupes que constitue notre société : musique classique, moderne, jazz et plus récemment rap, raï, rock, techno...

Il est vrai que pour exister, pour vivre, ces nouvelles formes musicales ont besoin d’un support technique, mais qui n’est pas forcément nécessaire pour la musique classique. Il semble donc qu’introduire et associer d’autres disciplines artistiques (danse, théâtre, expression corporelle...) permettrait de sensibiliser un nouveau public. Une nouvelle politique ne peut que prendre en compte cette évolution : l’ignorer augmenterai le sentiment d’exclusion ressentie par beaucoup de jeunes.

Quelle est donc l’attention portée à la musique aujourd’hui ?

Philippe Fanjas reprend les deux axes que Scott SANDMEIER avait cité auparavant : l’économie, la politique et ajoute celui de l’offre et la demande.

La mise en place d’un concert suscite d’importants financements et donne du travail à un grand nombre de personnes et en cela fait marcher l’économie d’une ville. En effet, non seulement un concert fait travailler les musiciens mais aussi les maisons de d’édition, la presse, les luthiers, les graphistes, les fabricants, les transporteurs, les salles de concert... Un concert réunit beaucoup plus de corps de métiers que ce que l’on pourrait croire.

Du point de vue politique, l’organisation d’évènements tels que celui d’un concert de musique classique demeure quelque chose de très important. En effet, le concert symphonique est considéré comme étant un évènement de prestige. En France, l’Etat subventionne assez largement la musique classique mais pas encore assez malheureusement. Philippe FANJAS considère que la place de la musique classique dans le milieu politique est confuse.

Comment amener plus de monde à des concerts de musique classique ? Comment écouter ou faire comprendre un concert à des personnes non initiées ?

L’Orchestre symphonique, dés sa création au XVIIIe Siècle, se situait au cœur du débat esthétique qui animait la société. Il donnait à entendre la musique de son temps et s’adaptait aux évolutions à la fois du public et des compositeurs. Il occupait une position centrale du fait de sa flexibilité. Au cours du XIXe Siècle, et surtout depuis le début du XXe Siècle, l’Orchestre a continué de s’agrandir mais en figeant sa configuration et son esprit. On pourrait même dire que la vie musicale classique s’est trouvée progressivement placée à la périphérie de la société : l’orchestre vivait dans une bulle à laquelle les initiés pouvaient alors avoir accès par leur culture ou par leur classe sociale. La possibilité pour la communauté de se retrouver dans un orchestre avait disparu. La vie musicale classique continue encore à entretenir des ghettos, par exemple entre musique baroque, classique et contemporaine... Il est donc difficile vu la situation que l’homme de la rue ne se sente pas exclu, ne sente pas concerné, ou même n’ait pas la possibilité d’aimer sans être initié. Pour redonner une place centrale à l’orchestre dans la communauté et sortir de la crise dans laquelle se trouvent beaucoup de formations en perte de public, il faut d’abord considérer qu’il n’y a pas un public mais des publics avec leurs goûts, leurs conditions de vie, leurs attentes. La deuxième étape consiste à créer des accès, des portes d’entrées pour susciter une familiarité entre la communauté et l’orchestre.

Philippe Fanjas admet que la musique classique est une forme d’expression populaire dans le sens où elle est "accessible" à tous, mais que la politique culturelle menée en France ne permet pas encore à tout le monde d’en profiter.

Pourquoi parle-t-on de “ surproduction ” en matière de musique classique ?

Philippe FANJAS fait remarquer que le développement des orchestres entraîne l’augmentation croissante du nombre de concerts.

Nous assistons en ce moment à Paris à une offre bien supérieure à la demande : une programmation trop importante noie le spectateur potentiel dans un surplus d’informations. Cela entraîne non pas une baisse de fréquentation des salles, mais une mauvaise répartition du public, en raison d’une concurrence trop importante. La preuve en est que lorsque l’on sort de la capitale, les salles de concert sont pleines.

La deuxième cause évidente du manque d’entrain des spectateurs pour se rendre à un concert tient au choix de la programmation. Ceci est essentiellement dû à l’installation des institutions dans une programmation trop souvent traditionnelle (Orchestre de Paris, Orchestre National...) le public alors se lasse et disparaît peu à peu.

Cependant, Philippe FANJAS note que les choses changent doucement, que les programmations se diversifient et surtout qu’un travail sur le jeune public s’installe.

Pouvons-nous parler de décentralisation de la musique classique ?

Magali ROUSSEAU qui travaille à l’Orchestre symphonique de Bretagne, trouve qu’il est intéressant de comparer le fonctionnement d’un orchestre régional à celui d’un orchestre parisien. Créé en 1989, l’Orchestre de Bretagne est la plus jeune des formations symphoniques françaises.

Le cliché de Paris comme étant la ville du regroupement culturel, perdure. Or, la réalité est tout autre. Les institutions musicales, et tout particulièrement les orchestres, se répartissent aujourd’hui harmonieusement sur l’ensemble du territoire. La province n’est donc nullement lésée. Sur les 22 régions françaises, quatre seulement ne disposent pas d’orchestre permanent. Sur les 25 villes les plus importantes, en population, 17 sont le siège d’un orchestre, ce qui ne signifie pas que les autres ne connaissent aucune vie symphonique ou lyrique. Certaines reçoivent régulièrement la visite de formations auxquelles a été confiée une "mission régionale". Si les concerts qui sont donnés à Paris représentent un bon tiers de l’activité symphonique française, c’est en partie dû à la juste proportion de la réalité démographique qui concentre à elle seule un cinquième de la population du pays.

Le mouvement amorcé, à la fin des années 1960, sous l’impulsion du ministère de la culture, trouve un prolongement inattendu dans les années 1980, grâce aux lois de décentralisation. La création de nombreux orchestres résulte de la nouvelle donne créée par la redistribution des responsabilités entre les différentes collectivités publiques. L’essor des régions notamment, a joué un rôle moteur. Les orchestres les plus récents doivent beaucoup à l’émergence de ce nouvel échelon dans la représentation politique du pays.

Existe-t-il des actions concrètes qui permettent aux gens d’accéder à la musique classique ?

En Bretagne, la demande en musique classique est très forte et le public est considérable lors des représentations. Cet orchestre rencontre même des problèmes d’effectifs : la salle qu’il possède est trop petite pour accueillir ses 2000 abonnés. Siégeant à Rennes, l’orchestre se déplace dans les communes alentours.

La démarche de Magali ROUSSEAU consiste entre autre à faire connaître la musique classique aux enfants par le biais de différentes manifestations telles que : “ l’ami musicien ”, “ l’enfant au cœur de la citoyenneté ”, “ concerts jeunes publics ”...

Qu’est-ce que “ l’ami musicien ” ?

"L’ami musicien" est une initiative née de la rencontre du Groupe Départemental Musique de l’Inspection Académique d’Ille et Vilaine et de l’Orchestre de Bretagne. Il s’agit d’une opération originale de sensibilisation menée depuis quatre ans dans les écoles primaires d’Ille-et-Vilaine. Pendant une année scolaire, une dizaine de musiciens de l’Orchestre de Bretagne fait le choix d’accompagner une classe dans son éveil à la musique au travers d’interventions pédagogiques, d’invitations à des répétitions ou concerts...

Quelle est la place accordée à l’enfant ?

L’axe majeur de l’Education Nationale est de considérer “L’enfant au cœur de la citoyenneté”. L’Orchestre de Bretagne, quant à lui a pour vocation le développement de la diffusion de la musique, d’où l’idée complice d’un festival organisé et animé par les enfants et leurs amis musiciens. Cette initiative qui a vu le jour en 1998 est une continuité des activités déjà mises en place. Elle vise à enrichir le public adulte de demain et cela dans un soucis de démocratisation de la musique classique.

Ce projet auquel Magali participe se fait en collaboration avec les écoles et les professeurs afin de préparer les enfants aux concerts pédagogiques de l’Orchestre de Bretagne. Depuis 1994, plus de 30 écoles ont accueilli pendant un an un "Ami musicien" de l’Orchestre de Bretagne.

L’attention portée aux jeunes publics ne s’arrête pas là. Plusieurs milliers d’enfants se voient aussi proposer des rencontres, des répétitions publiques, des ateliers. De véritables projets de création voient le jour, les associant à des compositeurs et à des musiciens d’orchestres toujours complices. La qualité prime ici sur la quantité. Il s’agit d’ouvrir des chemins aux enfants mais aussi à leurs enseignants, d’innover dans une véritable pédagogie de la découverte, de créer un rayonnement qui ne se mesurera pas à son ampleur mais à son intensité. Les musiciens reçoivent en quelque sorte autant que ce qu’ils donnent car la capacité d’écoute et d’interprétation de l’enfant reste un privilège.

Existe-t-il d’autres projets au sein de l’Orchestre de Bretagne ayant pour vocation d’élargir le public et de familiariser les jeunes à l’écoute de la musique classique et à la pratique des instruments de musique ?

Les "Concerts Jeune Public" ont proposé cette année une série de concert sur le thème "la musique comme instrument d’expression des sentiments". Pour allier le geste à la musique, le mime René Palacios a illustré ces sentiments et présenté, à sa façon, l’orchestre symphonique et les instruments de musique afin de montrer toute la gamme des sentiments humains, de la joie au désespoir, de la sérénité à la peur, que les compositeurs ont su exprimer dans la musique.

L’enregistrement des disques pour enfants (comme Pierre et le loup ou l’Histoire de babar) et l’opération “en famille" sont autant de projets qui ont pour vocation d’élargir le public et de familiariser les jeunes à l’écoute de la musique classique et à la pratique des instruments de musique.

Nous assistons effectivement à une globalisation du marché de la musique classique où la consommation domestique de supports audio (CD, K7...) est de plus en plus courante. Nos rapports à la musique évoluent. Est-ce une façon de soutenir la création et l’interprétation musicale ou au contraire de l’appauvrir ?

La mort du concert a tant de fois été annoncée que l’argument ne prend plus. La radio, le laser et déjà le DVD... À chaque révolution technologique, les musiciens devraient s’inquiéter pour leur avenir. Et pourtant, jamais les conservatoires n’ont été aussi nombreux et aussi fréquentés, en France comme dans d’autres pays. Quant aux orchestres, ils ne se portent pas si mal. Ils sont en fait, plutôt spectateurs que victime des mutations technologiques qui touchent de près la musique. Certaines crises, comme celle que traverse actuellement le disque, conduisent même les orchestres à renforcer leur présence sur le marché.

Philippe Fanjas pense que la finalité du travail d’un musicien réside avant tout dans la mise en place du concert de musique vivante. Certes, la vente de disques permet une meilleure médiatisation de l’artiste mais ce n’est pas un but en soi.

Scott SANDMEIER confirme que le marché du disque permet une meilleure diffusion des musiciens mais dénature en revanche l’événement orchestral.

Du statut d’auditeur, nous passons à celui de consommateur, la musique devient un produit auquel nous attachons une importance moindre. Nous devenons complices d’une industrie ne laissant finalement que peu de place à la création et à l’interprétation.

Il suffit d’observer les publicités télévisées pour se rendre à l’évidence : elles ne vantent pas les mérites de l’artiste mais la musique de tel ou tel film publicitaire, cinématographique etc... Peu importe que ce soit une interprétation de l’Orchestre Philharmonique ou de l’Orchestre de Chambre de France à partir du moment ou le consommateur se retrouve dans l’œuvre. De plus, l’oreille s’habitue à la perfection car souvent les enregistrements sont repris et retravaillés afin d’obtenir la meilleure qualité possible. Lorsque l’on se rend à un concert, il se peut que l’auditeur soit habitué à une version, une interprétation musicale et qu’elle diffère à sa grande déception de ce qu’il vient d’écouter.

Mais le concert l’emporte sur le marketing : dans une société dont la "consommation" musicale s’est à la fois industrialisée et médiatisée, le concert occupe une place particulière qui échappe quelque peu à la sphère commerciale. Aller au concert est aussi un geste social ; la relation entre un orchestre et son public repose encore (et peut-être plus que jamais) sur l’émotion. Malgré cela, il est vrai que la radio, le CD, peuvent amener les gens à la musique classique. Les conditions d’écoute sont tout de même incomparables à celle des salles de concert.

Cet article a été rédigé à partir d’une conférence publique donnée le jeudi 20 avril 2000, lors du cycle de conférence “ Les jeudis de la Sorbonne ” consacrés au thème “ Arts et projets culturels ”.

Ce cycle de conférences est organisé par le second cycle de Conception et mise en œuvre de projet culturel de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne.

Cette conférence consacrée à la musique classique a été organisée et retranscrite par Julia Longavesne et Faustine Urbain.

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Entretien avec Laurent Bayle

Source: http://www.resmusica.com

Entretien avec Laurent Bayle
(Directeur de l’Ircam, Directeur désigné de la Cité de la musique)

Recueilli par
Bruno Serrou
Paris, Ircam, le 21 mai 2001

– Laurent Bayle, lorsque vous avez pris la direction de l’Ircam (Institut de coordination acoustique/musique), l’institut créé par Pierre Boulez avait à peine quinze ans. Où en était-il à l’époque ?
Lorsque j’ai pris la direction de l’Ircam, en 1990-1991, je succédais directement à Pierre Boulez. Au cours des années 1980, l’Ircam a accueilli une génération de compositeurs qui s’est intégrée à celle qui avait participé à la création de l’institut et qui un sang nouveau dans les habitudes de travail. Je pense que c’est avec l’arrivée des Manoury, Murail, Dalbavie, Stroppa, Lindberg, et autre Saariaho, plus familiarisées avec l’informatique, que l’Ircam a perçu un certain nombre de modifications qui étaient en train de s’opérer à l’extérieur. Car tout est finalement allé assez vite. En effet, lorsque Boulez a créé l’Ircam à la fin des années 1960, la notion d’informatique appliquée à la musique était uniquement repérable dans quelques universités américaines, comme Stanford en Californie ou MIT à Boston, tout restait à faire. Ce qui a donc placé l’Ircam des débuts dans la perspective intense, et ce qui a également conduit par ricochet à devoir faire ses preuves sur des dispositifs informatiques qu’il a fallu construire. L’on peut aujourd’hui le reprocher à l’Ircam, mais comment aurait-on pu avoir une approche plus planifiée alors qu’aucun outil ne le permettait. Ce qui aura nécessité une recherche intense et la création d’œuvres qui, par la force des choses, devenaient emblématiques. Mais parallèlement à la venue de jeunes compositeurs, l’Ircam s’est attaché au transfert de ses programmes sur des technologies plus légères, à se soucier des œuvres autour, de leur transportabilité. Il fallait entraîner un certain nombre de collaborations qui induisaient que, de la recherche, on passe au développement, à l’adaptation des outils avec des visées plus démocratiques. L’Ircam s’est également attaché à l’internationalisation des compositeurs, et à ce qu’ils développent au sein de l’institut puisse être reproduit chez eux pour les transposer sur des plates-formes plus légères.

– Comment s’est passée la succession ?
Lorsque Pierre Boulez m’a recruté, en 1987, il m’a simplement dit « écoutez, vous travaillez dans un premier temps comme directeur artistique » J’ai donc succédé à Nicholas Snowman à la direction artistique de l’Ircam « pour voir comment nous pouvons travailler ensemble ». Un an après, en 1988, Boulez m’a dit : « Mon contrat expire en 1991, je ne veux pas aller au-delà, sinon la pérennité de l’Ircam pourrait être mise en jeu. Nous sommes en 1988 est-ce que vous acceptez de rester deux ou trois ans pour observer, mais personnellement je suis demandeur à ce que vous preniez la direction de l’Ircam à mon départ, en 1991. » J’ai donc utilisé cette période de deux ans, Boulez me passant le relais un an avant l’échéance. Le fait que la passation de pouvoir se soit faite sur un si long terme vient de ce que Boulez, compositeur et un chef d’orchestre de réputation internationale, n’est pas un directeur au quotidien. Nos espaces spécifiques ne pouvaient pas bousculer, et, chemin faisant, la confiance a suffi pour que tout se passe bien.

– L’une de vos premières décisions de directeur de l’Ircam a été de restructurer le statut du compositeur.
Lorsque j’ai pris mes fonctions, l’équipe de l’Ircam comptait 75 personnes, aujourd’hui nous sommes 120. Il devait y avoir 25 chercheurs, là où nous sommes 50. En 1991, le nombre de compositeurs était réduit à 7 ou 8. Ils composaient à l’Ircam une œuvre par an, et bénéficiaient d’un statut plus solide qu’aujourd’hui, recevant non seulement une commande mais, répondant plutôt au concept de compositeur chercheur, ils percevaient ce qui pourrait être assimilé à un salaire. J’ai pour ma part diversifié le nombre de compositeurs, préférant multiplier les personnalités extérieures ayant une œuvre en commande, parce que la question du salariat allait assez vite poser la question du compositeur collaborateur permanent. Et il me semblait que, compte tenu de la rapidité des mutations de la société et du fait que tout compositeur a des phases dans sa vie créatrice, et, ne passe pas son temps en recherche, il ne va pas se remettre en cause continûment. C’est pourquoi j’ai pensé que le salariat du compositeur pouvait aboutir à un blocage.

– Un certain nombre de personnes continuent pourtant à évaluer l’Ircam selon les critères des années 1980, de son isolement, de son statut de « jouet de Boulez », d’un lieu qui ne sert à rien, vit en autarcie, coûte cher aux contribuables pour un petit cénacle…
Nous nous sommes effectivement adaptés progressivement. Aujourd’hui nous regardons si, une fois la phase de recherche entamée, le projet spécifique au compositeur peut être transféré sur une création, et peut être utile à la communauté en conduisant à la réalisation de logiciels. Ainsi, le compositeur sera-t-il payé en partie sous forme de salaire, en partie en commande.

– Huit projets en 1991, combien en 2001 ?
Une vingtaine de projets par an. Certains sont développés sur deux ou trois ans. Un compositeur comme Emanuel Nunes, qui travaille sur des projets comme Lichtung II, travaille sur la durée, tout comme Manoury avec ses opéras. D’autres compositeurs, comme Lindberg, qui récupère la base de données chez lui, ne travaille dans les studios de l’Ircam que quelques mois.

– Combien coûte un compositeur à la communauté musicale ?
Il y a plusieurs façons de chiffrer le coût d’un compositeur. Au sens strict du terme, lorsque le compositeur reçoit une commande, celle-ci est très mal payée. Puisque, selon la lourdeur du projet, l’échelle se situe entre 60 000 et 100 000 F. Ce n’est pas convenable quand le projet s’étend plusieurs années. C’est la raison pour laquelle, quand le projet dure plusieurs années comme Manoury, Levinas ou Saariaho, l’Ircam se débrouille pour que le partenaire paie la commande en des termes plus corrects. La part de l’Ircam affairant au compositeur reste compris entre 60 000 F et 100 000 F, selon la nature du projet. A cela il convient d’ajouter le fait que le compositeur est toujours mis en phase avec un assistant musical., qui, selon :la durée du projet, coûte cher. Quoique salarié, les dix-huit mois qu’il passe sur une création cela commence à chiffrer. A cela il faut ajouter la période qui précède immédiatement la création, les ingénieurs du son qui commencent à interagir, le matériel, les interprètes, les studios… Pendant très longtemps, les institutions ont eu une peur bleue de tout ce qui pouvait ressembler à un haut-parleur. Je pense que maintenant elles investissent en matériel propre, et, aujourd’hui, nous savons monter des concerts en installant les équipements la veille, passant la nuit à équiper le lieu sans déranger personne.

– En dix ans, combien avez-vous vu passer de compositeurs ?
Peut-être 150. Une des grandes innovations qui a permis cette ouverture de l’Ircam a été la création du département pédagogie, n’oubliant que les jeunes peuvent rester un an, et les plus expérimentés doivent trouver des formes où ils restent 5 semaines, le temps d’un stage d’été. La formation annuelle est sanctionnée par une œuvre nouvelle en fin de cycle. Ainsi, avec ce seul cursus, j’ai vu passer 100 jeunes compositeurs. Si je les intègre aux autres compositeurs, j’en ai vu passer plus de 200. L’audience de l’Ircam est internationale, notamment en pédagogie, on a toujours 70 à 75 % d’étrangers des cinq continents. C’est la même chose avec l’Académie d’été, que nous organoisons parallèlement au festival Agora et qui attire une centaine de compositeurs. Je pense d’ailleurs que, dans les années à venir, l’Ircam va attirer certains instrumentistes, percussion, piano, et autres instruments acoustiques qui ont déjà un répertoire très développé avec l’électronique.

– Autre ouverture que vous avez initiée, celle sur le monde industriel, non seulement informatique mais aussi l’environnement sonore quotidien, comme celui des véhicules automobiles. Les initiateurs du projet, y compris Boulez, s’imaginaient-ils les mondes qu’ils allaient ainsi ouvrir ?
Il semble qu’à partir de la fin des années 1980 les relations entre service public et industrie privée se sont décrispées. L’Ircam a essayé de s’intégrer au processus de façon pragmatique. Nous avons créé diverses catégories de produits, nous intéressant d’abord à la façon d’aller le plus loin possible au sein de la communauté musicale, au-delà de la pédagogie et des compositeurs plus nombreux que nous invitions, en lançant le forum où chaque musicien, qu’il soit du rock, de la techno et autres, studio de musique de film, peut adhérer au Forum en s’abonnant pour un montant de 2 000 à 4 000 F. Aujourd’hui, le Forum Ircam compte plus de 2 500 utilisateurs. Nous sommes ensuite intéressés à l’ensemble des relations avec les industries porteuses de sons, des domaines très proches de la musique, comme enceintes acoustiques, synthétiseurs et autres instruments électroacoustiques, des domaines émergeant, dans lesquels le son est important alors que le caractère de cette industrie n’apparaît pas comme sonore, les télécommunications, l’automobile, etc. Nous avons déposé des brevets pour protéger nos inventions, et nous avons également fait des prestations avec l’extérieur, notamment l’automobile, le cinéma, compression de données sonores pour les portables, etc. Depuis quelque temps, nous participons à des projets de dimension européenne, en partenariat avec différents pays d’Europe, industriels, universitaires, dans les trois ans qui viennent. Aujourd’hui, nous travaillons plus particulièrement sur la numérisation. C’est-à-dire la rapidité de circulation des œuvres sur les réseaux Internet et autres qui seront bientôt à large bande. Nous pourrons donc créer des moteurs de recherche plus puissants, mettre au point des systèmes de protection de données, etc.

– Côté budgets, l’Ircam hier, et l’Ircam aujourd’hui ?
Les subventions de l’Etat sont restées stables. Elles ont suivi peu ou prou l’inflation. Simplement nous sommes dans un secteur, la culture, où l’inflation galope plus vite que la normale. En revanche, ce que nous avons développé est la capacité de l’Ircam à dégager des recettes propres. Je pense que nous les aurons multipliées par 7 à 8. Elles ont longtemps stagné entre 2 et 3 MF, et elles pourraient avoisiner les 20 MF cette année. Ansi, le budget de l’Ircam est-il passé en dix ans de 35 MF à 55 MF. Le problème de l’Ircam, que je n’ai pas réussi à corriger, est que l’essentiel de l’utilisation de ces recettes nouvelles se porte sur la masse salariale. Si bien que l’Ircam n’a pas la mobilité financière suffisante pour programmer des concerts, pour contribuer aux expositions du Centre Pompidou, et il nous faut à chaque fois trouver des financements pour le faire. Dans le cas de l’Ircam, cette situation n’est cependant pas malsaine au sens où l’une des missions est la recherche. Notre problème et de ne pouvoir faire tourner à 100 % un secteur comme la médiathèque. Parfois, il nous est difficile de dégager de gros investissements en matériels dont nous avons besoin pour la recherche, et nous sommes tributaire de la volonté des salles parisiennes pour faire tourner nos concerts.

– Avez-vous des regrets ?
Par rapport aux objectifs, je n’en ai pas. Si j ‘en avais un à formuler, et cela rejoint la question du choix des compositeurs, il viendrait d’une limite dans mon action liée à l’évolution même des enjeux de recherche et techniques, et des transferts d’une révolution, l’informatique, et d’une nouvelle révolution, qui est en train d’émerger, les enjeux de numérisation. Et je pense que, par rapport à toutes ces questions, il y a l’obligation d’une mutation des équipes de recherche. Je pense que les équipes de l’Ircam, notamment celles de la recherche, vont dans les années à venir devoir s’inscrire plus intensément dans une mutation large, ce qui voudra dire aussi revisiter un certain nombre de pratiques, de modes de dialogues avec les compositeurs. Je n’ai fait qu’esquisser ces questions, et c’est la raison pour laquelle ce n’est pas un regret parce que je pense que j’aurais été incapable d’aller au-delà de l’esquisse, ne serait-ce qu’en raison de mes compétences scientifiques, techniques insuffisantes. C’est pourquoi j’ai milité pour un profil de directeur pouvant répondre à ces enjeux, alors qu’un autre choix était possible. J’ai milité personnellement pour Bernard Stiegler, en raison de ses compétences sur les nouveaux enjeux de la numérisation.

– Après vous, qui avez eu une formation généraliste, sciences politiques, et avez forgé une image plus industrielle de l’Ircam, l’arrivée de Bernard Stiegler donne un peu le sentiment d’un retour vers la recherche pure. L’Ircam était à l’origine le champ de la recherche militante, puis il y a eu l’ouverture que vous avez mise en place, et nous arrivons apparemment à un moment où il faut rebondir pour repartir sur des bases plus technologiques.
Je pense que mon modèle personnel a un risque, celui de l’implosion, de la dilution dans ce qui ne serait plus qu’une société de transmission, de loisir. Si j’avais choisi un épigone, l’implosion eut été inévitable. Qu’est-ce que l’Ircam s’il peut s’inscrire partout dans tous types de projets. Quelle serait son identité ?… L’un des dangers est que l’on puisse un jour se demander si l’Ircam a une spécificité par rapport au Centre Pompidou. J’estime qu’il ne fallait surtout pas se cloner soi-même, et avoir la lucidité de transcender le modèle que j’ai mis en place.


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Musiques détachées, musiques sans architecture fixée… Musiques désaxées

Source: http://www.lamediatheque.be/mag/taz/recherches%20esthetiques/musiques_detachees_musiques_sans_architecture_fixee....php

Musiques sans architecture fixée dans la mesure où la plupart des musiques ici présentées ne figurent pas encore dans une orbite, dans un classement, dans une histoire institutionnelle comme celle des musiques savantes plus anciennes et donc déjà établies, celles qui ont été savantisées depuis longtemps. Les musiques classiques, occidentales ou non, s’inscrivent dans un régime taxinomique, une figuration historique, une continuité – en dehors des accidents provoqués par les multiples déviations – une capacité de remettre à l’intérieur de « l’évolution » de la musique classique elle-même - si on peut parler d’évolution - ce qui a été considéré comme « séparatiste ». Les musiques citées dans ce catalogue sont un alentour, un voisinage, car elles sont savantes et, pour la plupart, ne sont que de récentes savantisations des procédures qui sont venues des mondes industriels et de l’évolution accélérée par ceux-ci des musiques populaires, transformées peu à peu en processus savantisés jusqu’à ce qu’elles deviennent des musiques savantes à part entière. Ce qui est le cas aujourd’hui. J’ai dû créer un concept et donc un mot – savantisation - pour faire entrer ces musiques dans une catégorie telle que les fonds traditionnels ou populaires se sont vus transformés, englobés par les forces industrielles qui ont forcé et accéléré la savantisation et les statuts des musiciens, comme d’ailleurs les endroits où ces musiques sont jouées, car il y a eu changement du statut des musiciens comme de l’endroit d’exhibition. Mieux, les multiples endroits où elles se donnent à écouter et à voir sont en correspondance avec les nouveaux contenus et leur savantisation, précisément. Car beaucoup de musiques présentes ici se donnent aussi à voir, elles appartiennent quelquefois à un autre domaine savant : les arts performatifs. Ce sont celles qui se « performent » dans les musées, les galeries, les halls des salles de concerts ; changement profond des lieux, correspondant d’ailleurs aux changements signalés du statut du musicien.

Quel changement de statut ? Le musicien devient plus proche de la culture savante déjà existante. Avant toute chose. Il veut se rapprocher des critères, au départ esthétiques – tout en utilisant des sources nouvelles et des ressources diverses, particulièrement séparables de ce que l’on entend par musique classique occidentale (ou autres). Il veut démontrer – les musiques sont aussi démonstratives – qu’il reconnaît les musiques qui ont acquis une valeur, une destinée et un prestige, celles qui se fondent sur les colonnes de prestige de l’histoire et sur la somme totale de documentation, de critiques, d’analyses, etc. C'est en ceci que les musiques qui se fondent sur les colonnes de prestige sont des musiques savantes, qui obéissent au fait d’avoir un modèle, une structure dite évolutive et historique – jusqu’à preuve du contraire -, un passage vérifié et vérifiable, disons de Mozart à Beethoven, de celui-ci à un autre historiquement fondé, etc., formant une continuité historico-sociale qui se déploie sans problème et où l’histoire et son accomplissement déterminent les logiques et donnent des justifications relativement fixes, sur des critères fidèles et presque définitifs. Les autres musiques, celles qui ne peuvent pas se servir des appareils de fondement, celles qui ne possèdent pas encore de bibliothèques de justifications, celles qui n’ont pas (encore) d'architectures fixées par les normalisations et les conceptualisations adéquates, sont en difficulté de visibilité, de classement et d’appartenance. Elles sont cependant, comme je le disais, autour des autres, les autres étant les musiques classiques occidentales et leurs « évolutions » ou révolutions. Je dis bien occidentales sans exclure les influences des autres musiques savantes non européennes, dans la mesure où les musiques – phénomène de la reproductibilité oblige et, aujourd’hui, de la globalisation, de la circulation de l’information chaque fois plus rapide, etc., bref, de par les énormes accélérations, les modèles industriels vont chercher les influences multiples des diverses musiques savantes et historiques du monde, en se dirigeant plus particulièrement vers le monde savant arabe, perse, sino-japonais, indien, etc..

Toutes les autres musiques, celles qui ne sont pas traitées ici, augmentent aussi le réseau-contenu de la savantisation, car tout se savantise, même les musiques qui viennent du fond traditionnel, bien entendu – il faut dire ici que quelques-unes ont une tendance à freiner la savantisation, car les popularisations de certaines formes de musique donnent la possibilité de sa diffusion et de son intégration d’une manière plus rapide et intense, commercialement parlant. Je pense à des musiques que l’industrie répète depuis des années et se prépare à répéter encore dans la mesure où la vente est, depuis toujours et aujourd'hui encore, un des facteurs fondamentaux du réseau commercial, non pas uniquement de la musique en soi, mais surtout des rapports entre le peu de musique et le commerce, les régressions, les répressions, les annihilations de l’individualisation, fonctions dépersonnalisantes dont les industries, celles qui vont de l’Internet aux médias de pression - veulent toujours tirer profit pour la destruction volontaire des possibilités de penser des personnes.

Mais ceci est une autre histoire, comme dirait Theodor Fontane, et une histoire qui tombe bien, je crois, à cet endroit du texte : une question se pose sur la nature des musiques citées ici, sélectionnées dans le but de mettre ensemble une série de propositions musicales qui ne sont pas encore (bien ou mal) déterminées par les réseaux d’acceptation (tout en étant, pour une grande partie, déjà rejetées) des régimes esthétiques savants, ceux de la musique classique inclus, dans la mesure où ces musiques ne sont pas encore considérées comme savantes ni à intégrer, éventuellement, à la musique classique occidentale.

Toutes les musiques savantisées n'appartiennent pas obligatoirement à la musique classique, car les phénomènes critiques, analytiques et esthétiques ainsi que les raisons historiques qui caractérisent les musiques classiques et leurs évolutions ne demandent pas ici une application directe sans restrictions ou sans réticences. Aujourd’hui – et c'est pour cela que nous avons constitué ce catalogue - les musiques se savantisent sans qu’elles deviennent toutes, pour autant, des musiques dont les évolutions et les symptômes seraient garantis par les fondements des musiques classiques, européennes ou pas. Je veux dire par là que les critiques, les historiens, etc., ceux qui traitent des concepts des musiques classiques n’ont pas encore permis à ces musiques d'entrer dans le royaume des musiques savantes. Cependant, vous le constaterez vous-même, ces musiques ont fait et font référence, entre autres, aux aspects les plus formels des musiques classiques contemporaines, aux aspects et concepts qui ont fait des musiques classiques contemporaines du monde entier des réseaux savants situés dans l’histoire et dans l’évolution des formes et des idées, – pas toutes, bien sûr. Elles veulent, selon moi, et elles y arrivent, définir d’autres statuts savants, basés sur des concepts élaborés et complexifiés, ceux-ci étant bien conscients des aspects critiques et formels des musiques en soi. La savantisation serait donc une amélioration de la conscience musicale et de l’environnement du musicien ? Je laisse la question en suspens, car la réponse viendra dans d’autres textes. Ici, il s’agit, pour la presque totalité, de jeux et d’enjeux sur les formes et le traitement conscient et en connaissance de cause de ce que les sons veulent dire, réussis ou pas, accomplis ou pas. À vous, auditeurs, de le penser et de l'exprimer comme cela devrait être le cas pour les musiciens eux-mêmes. Ils devraient être les premiers, je l’espère, à interroger leur conscience et leurs propositions artistiques.

Ces musiques cherchent aussi à gagner le « temps perdu ». Elles veulent tout à coup figurer dans les endroits où un statut entre le musicien et les auditeurs ne soit pas uniquement autour d’une fonction, de danse, par exemple, mais bien une proposition de sons à réfléchir. Les sons peuvent d’ailleurs être la négation des efforts esthétiques que les musiques déjà savantisées depuis longtemps ont voulus. Nous avons choisi aussi des formes musicales qui, venant de l’évolution rapide de l’électronique en dehors des conservatoires et d’autres écoles contemporaines de formation, ont voulu faire figurer des accidents qui contrarient les principes, esthétiques ou pas, des sons. L’ultra-bruitisme de la musique «Noise» est ici présent comme une proposition à ajouter, non pas aux principes esthétiques en évolution dans les musiques classiques que nous connaissons, mais comme une dérogation aux dits principes esthétiques connus.

On peut donc suivre les exemples ici choisis et savoir que les formes d’expression les plus récentes – et l’histoire de celles-ci est déjà une histoire vieille de pas mal d'années – sont souvent en position de destruction des critères mis au point, jusqu’à maintenant, pour garantir la continuation des efforts esthétiques accomplis par les musiques les plus réglementées. Une anti-esthétique est présente, et ceci n’est pas une nouveauté, car la plupart des formes d’expression savantes ou savantisées proposent depuis de longues années des formulations et des propositions qui essayent de faire cheminer les expressions vers d’autres bases et d’autres justifications, aussi bien que vers d’autres statuts, du musicien et des musiques. Les esthétiques sont ainsi interrogées, mises en difficulté.

Des réalités nouvelles me font dire que les esthétiques sont en bout de course; elles sont en difficulté car d’autres justifications pour les expressions contemporaines, formellement parlant, et pour le rapport entre les expressions et les personnes, aussi bien que les sociétés, sont en équation. Les musiques classiques du monde entier ont aussi évolué dans ce sens, bien que, en général, d’une manière plus conservatrice, car elles donnaient toujours l’impression de se chercher à l’intérieur des fondements déjà connus. Ce qui n’a pas été le cas des arts de la performance, ceux qui sont dérivés aussi des formes savantes de la peinture, par exemple. L’abandon du cadre, des cadres, des lieux, des formes, des matériaux, tout a été remis en question. Alors pourquoi ne pas faire pareil du côté des musiques et des musiciens ? La réponse est dans cette sélection discographique chronologique qui touche à toute forme accélérée, comme je le disais, et savantisée, qui prend de plus en plus forme, tout en étant multiple et sans organisation encadrée au préalable. Quelques formes appartiennent aux musiques classiques contemporaines de l’histoire de la musique savante occidentale. Elles sont ici citées comme exemple du manque de préparation généralisé de tous les courants classiques pour les admettre, non pas dans leurs réseaux, mais bien pour les considérer comme des musiques qui ont pris la savantisation comme modèle nécessaire, fondamental ou pas. Je peux citer l’exemple des musiques répétitives qui ont beaucoup « souffert » de l’incapacité des concepts et des théories qui concernent les musiques classiques à les assimiler – tout en étant des formes musicales à intégrer parfaitement dans le domaine de la musique classique occidentale contemporaine - ainsi que celui des compositeurs minimalistes. Certaines autres formes, d’ailleurs non sélectionnées ici, car elles sont prises par une évolution et une terminologie inadéquate mais cependant considérées, comme c'est le cas des musiques improvisées, comme la continuation de l’évolution du Free Jazz, peuvent se présenter ici comme exemples qui constatent le passages des formes d’un terrain à un autre.

Ces musiques ne figurent pas dans ce catalogue, comme je viens de le dire ; elles sont sélectionnées en tant qu’évolution de la savantisation à partir du Free Jazz et, donc, intégrées aux évolutions « naturelles » du Jazz contemporain.

Quelques exemples de celles-ci sont cependant cités pour une lecture des phénomènes et une compréhension des élargissements que les musiques sont en train de suivre et de provoquer, consciemment, sans que les critères historico-sociaux ne soient encore préparés pour les situer. Par exemple, les musiques de Peter Cusack, Alfredo Costa Monteiro, Philipp Wachsmann, Borbetomagus, etc. ne sont pas encore dans une visibilité d’ensemble comme des musiques savantes à part entière. Quand le seront-elles ?

Comprendre dans le sens de savoir ce qu’elles sont, comment elles ont évolué, comment elles se proposent, et finalement, comment les accepter comme telles, car elles ne sont pas acceptées sinon par le toujours petit réseau de « personnes au courant », c'est l’effort et l’attention que ce catalogue demande.

Comment les faire passer dans le « domaine public », comment les comprendre sans pour autant demander que des critères de prestige viennent officialiser ces musiques ? Elles n’auront pas besoin des classements et des concepts valorisants des musiques classiques, ceux qui ont été organisés et qui ont servi à « élaborer » les critères et concepts des musiques classiques les plus riches de prestige. Elles demandent d’être considérées comme des musiques savantes, avec ce que cela comporte de médiations entre les sons, de "fonctionnalités" par rapport à une fin, esthétique ou anti-esthétique, et par rapport à la conception historique des données. Elles demandent que la considération soit uniquement une considération de leur existence en rapport avec le besoin d’expression des sociétés, sans que leurs expressions ne soient oubliées. Les intervenants ne sont que des agents d’expression qui proposent des interventions diversifiées. Chaque intervention devrait être analysée par les auditeurs que nous sommes, musiciens ou pas, mais cependant en connaissance de cause.

Ces expressions sont donc un enjeu sociétal et demandent que la visibilité existe afin qu’elles puissent intervenir dans les propositions de personnalisation des individus, dans le meilleur des cas. Car rien n'est entièrement positif, comme partout ailleurs. Les formes reprises ici ne sont pas choisies comme prioritaires; elles sont là pour montrer comment se présentent les musiques qui n’ont pas encore une architecture fixée par les concepts, par les dogmes allais-je dire, par une architecture historique, d’analyse, de conception, etc. Elles sont là pour montrer l’étendue des champs musicaux, de la parole poétique – de Brion Gysin, par exemple - jusqu’aux masses d’improvisation électroniques, jusqu’aux frontières de ce que l’on perçoit comme déjà établi, tout au moins en partie. Des exemples sont visibles et déjà connus. Les critères choisis ici sont dérivés de ce que le monde des concepts des musiques savantes, je le répète, laisse et délaisse.

Les frontières et les terrains ont été volontairement mis en difficulté par ce classement, où il y a un peu de tout, à partir du moment où ces musiques peuvent être considérées comme étant en évolution vers des savantisations profondes, tout à fait terminées ou pas, sans pour autant, sauf exception démonstrative, faire partie de l’histoire des musiques savantes, celles que l’on peut considérer comme historiquement établies.

Les musiques choisies pour ce catalogue demandent une observation capable de les ouvrir aux mondes des expressions contemporaines savantisées. Elles n'ont pas la prétention de vouloir figurer dans un classement d’apothéose, de glorification; elles veulent définir, quelquefois avec des risques, des propositions sonores, ouvrir des brèches dans les territoires de ce que l’on peut admettre comme sonore et musical. Beaucoup de formes classiques ont aussi, et ont eu, ce même but, une histoire vieille de déjà plus d’un siècle.

Ce qui me paraît étonnant c’est le fait qu’elles ne soient pas intégrées à des structures « consistantes ». Il ne s’agit pas de l’institutionnalisation de ces formes d’expression. Il s’agit de savoir le plus exactement possible ce qu’elles sont et où elles vont. Cela veut sans doute dire que les structures de réception des musiques laissent encore à désirer, malgré le fait que certains concepts appartiennent déjà aux musiques classiques installées. Cela veut dire aussi qu’une bonne partie des conceptualisations devrait être déjà acceptée sans difficulté, à cause des multiples modernités créées par les musiques classiques occidentales.

Certaines musiques présentes ici suivent certains aspects du développement des musiques classiques occidentales, elles sont sous influence depuis longtemps. En revanche, d’autres sont en désaccord, non pas directement avec les critères classiques, contemporains ou pas, mais avec les critères esthétiques et les principes d’esthétiques déterminés par certains courants classiques, quels que soient les horizons d’où ils viennent ; d’autres encore sont présentées ici comme exemples. C’est le cas, je le répète, des musiques improvisées comme formes musicales dérivées du Free Jazz. Je le répète car les critères qui ont fondé le Free Jazz, musique savantisée, ou en train de (con)courir vers la savantisation, aussi « Albert Aylérienne » qu’elle soit, ne sont pas les mêmes que ceux qui ont fondé l’électroacoustique, par exemple la musique de Harry Partch, ce dernier cité ici comme une référence à un monde en construction permanente, car les critères mêmes de la fabrication de ces musiques n’obéissent pas à une fixité, à une demande de fixité. Elles sont agitées et mobiles, elles se proposent en mouvement; elles se disent en action, malgré le fait qu’elles ne peuvent manifester leur mouvement qu’en contact avec les personnes, avec les sociétés.

Une série de concepts séparent Partch de Mattin, John Oswald de certains Nocturnal Emissions choisis ici, Jérôme Noetinger de Stephan Micus. En revanche, il y a des traits communs entre Keith Rowe et John Tilbury. Des exemples de musiques improvisées sont aussi présents – voir la discographie sélective chronologique du Jazz et des Musiques Improvisées, sélectionnée par moi-même et publiée par la Médiathèque, là où j’ai procédé à une sélection discographique de cette partie de l’histoire de la musique. C’est le cas de plusieurs musiciens de l’improvisation dite totale qui sont passés, surtout à travers les résolutions électroniques, à des mondes de référence en dehors de la musique habituellement traitée comme telle. Les frontières sont, comme je l’ai dit plus haut, volontairement floues, dans la mesure où les musiques et les musiciens vont par plusieurs chemins, effectuent des changements qui ne sont pas tout à fait linéaires. La musique a ceci de fondamental : elle peut avaler, entrer en contact avec d’autres mondes, les assimiler sans les coloniser, dans le meilleur des cas.

Il y aura d'autres exemples. La plupart seront ceux qui viennent des réseaux de la musique Rock, non pas d’une manière directe mais en mélangeant des éléments des musiques Rock, ou dites Rock, avec des éléments venus d’ailleurs. Comme le catalogue est organisé par ordre chronologique de la première date d’enregistrement signalée, vous pouvez suivre aussi cet ensemble de données d’une manière temporelle, voyant arriver les Robert Fripp, les Robert Ashley, les Moondog [Louis Hardin], les Tony Conrad, etc., qui sont venus des horizons déjà pluriels de la musique Rock, tout en démontrant une connaissance/conscience et une volonté de changer les donnes et les propositions musicales. Ils ne voulaient pas se laisser cantonner dans les arbitraires de la production industrielle la plus conservatrice, et en ceci ils ont eu raison, dans la mesure où ils se sont placés devant d’autres rapports à la musique elle-même et aux publics, tout en engageant leurs expressions dans des exigences et complexités correspondant mieux aux sociétés dans lesquelles elles apparaissaient. Ces expressions sont beaucoup plus déterminatives de ce que musique veut dire : indépendance des lois des marchés, indépendance de fabrication, plus d’autonomie de l’agent d’expression, plus de conscience de ce que le phénomène musical demande.

Il est clair que les statuts de la musique et du musicien ont changé avec le temps. Comme je l'ai dit plus haut, le musicien ne peut pas éviter une simplification sans fin quand tout se savantise, même les musiques les plus fragiles, malgré le fait que quelques-unes se veulent encore simplistes et donc commerciales. Elles se savantisent de toute façon car beaucoup d’éléments confirment les changements d’époque, les infiltrations des données les plus récentes, les modes les plus récentes, les comportements les plus actuels. Ceux-ci se basent sur ce qui a déjà été accompli, historiquement parlant, par les modèles fabriqués auparavant.

Les musiques qui figurent dans ce catalogue ne sont donc pas celles qui sont liées directement au comportemental, aux extériorisations, mais appartiennent aux conditions de la connaissance et de la conscience musicale d’aujourd’hui, au moins dans le meilleur des cas présentés ici. Les musiques sont radicales ou pas, le choix a été basé non pas sur la représentativité exemplaire des cas mais sur les manières différenciées de le faire, sur les modalités non encore fixées, comme le titre du catalogue l’indique.

D’autres exemples représentent une présence des musiques acousmatiques et électroacoustiques déjà « acceptées » par les régimes classiques occidentaux, musiques qui, ici, ne servent qu’à faire le pont, dans les cas les plus significatifs, entre les critères et les concepts savantisés. Mais pas toutes. Certaines sont déjà classées en musique classique contemporaine à la Médiathèque et ailleurs. Certaines autres sont venues d’ailleurs, elles n’ont pas l’appui des institutions, elles sont en dehors de l’enseignement, encore un autre système de lecture des musiques actuelles, autrement dit, un système de choix ou d’exclusion des formes musicales actuelles. Certaines musiques ne sont pas encore acceptées par les registres de l’enseignement. Ne seront-elles pas caractérisées par l’absence de possibilité d’enseignement ? Je pose la question car elles ne veulent pas entrer dans la narrativité immédiate, celle qui caractérise de la manière la plus banale ce qu’est une narrativité. Est narratif, je l’ai dit ailleurs, non pas ce qui est lisible, ou visible ; la narrativité est une raison d’être, un rapport à une fin de lisibilité ou de visibilité. La narrativité est une structure à l’intérieur d’un langage fixé d’avance. Parce qu’il est fixé d’avance, il est narratif. Le fait d’être fixé d’avance est un fait grammatical, du domaine de l’acceptation du grammatical, quelque chose qui se laisse organiser, qui est organisé au préalable. Les musiques obéissent, dans ce cas, aux canevas bien tracés. Elles n’ajoutent rien non seulement aux formes mais aussi au rapport entre les formes et la connaissance et aussi au rapport aux conditions d’existence dans le monde actuel. C’est surtout cette nouvelle donne qui fait le passage entre les formes originales – quand elles le sont – et les concepts qui pourraient faciliter les autonomies de chaque auditeur. C’est par cette finalité que les musiques récentes ont gagné une autre conscience, tout en se retirant des narrativités politiques les plus scabreuses.

Les musiques peuvent être indépendantes et, celles qui le sont, le sont sans rapport à une fin, à une finalité, disent les critères esthétiques fondés sur l’expérience de la liberté des musiques. Mais liberté par rapport à quoi ? Comment sont-elles libres ? Elles n’obéissent pas au politique, à la demande des personnes, aux marchés, etc. Je suis bien d’accord, mais je crois que les nouveaux statuts des musiciens et des musiques ne demandent plus ce positionnement qu'il paraissait nécessaire d’affirmer. Les musiques les plus autonomes sont et demandent d’intervenir dans le social, elles ne veulent pas être phagocytées par les marchés et par les critères politiques. En revanche, elles ne seront plus engagées comme les formes d’expression étaient engagées dans les régimes autoritaires, par exemple - elles étaient bien plutôt « enragées », fanatisées, par et dans les idéologies du pouvoir, pour quelques-unes à leur corps défendant… -, ni engagées dans le sens de Brecht ou Eisler. À chaque époque une forme d’engagement, une liaison et un rapport au social, au politique, aux sociétés. Les expressions musicales autonomes veulent participer par des ouvertures nécessaires et en controverse qui devraient améliorer les comportements sociaux, les conceptions d’autonomie, les conceptions de la pensée elle-même. Une hypothèse sans fondement ? Les expressions autonomes ne servent à rien et, de ce fait, elles sont indépendantes et ne veulent, surtout pas, changer les politiques, intervenir dans le social par un engagement… Cependant, elles veulent, sans l’expliciter, intervenir. Leur capacité d’intervention a toujours été visible, dans le fait et par le fait qu’elles étaient là. Sans elles, le monde des expressions serait beaucoup plus fragile, le monde des idées, du politique également, etc. Elles sont, dans le meilleur des cas, des «figures de la pensée». Et mettez-y de l’esprit si ça vous plaît.

Les expressions deviennent alors utiles par rapport à une fin, celle de contribuer à l’ouverture que les personnes intégrées dans une démocratie doivent demander, en ce qui concerne non seulement les droits aux catégories indispensables, comme l’éducation, la justice, la santé, mais aussi les formes d’expression actuelles, car ce sont celles qui reflètent le mieux les conditions et controverses des sociétés contemporaines. Les personnes ont aussi droit aux systèmes de références expressifs que sont les activités artistiques, où les agents d’expressions, s’ils se placent dans le désir et la condition de l’autonomie, c’est-à-dire s’ils contribuent à la clarification de tous les systèmes et sous-systèmes qui font que la démocratie fonctionne, non pas uniquement en faisant référence aux formes mais aussi, et implicitement, aux conditions dans lesquelles les actes d’expression deviennent définis, les personnes que nous sommes, disais-je, se trouvent devant des activités par rapport à une fin, celles de provoquer les autonomies des agents d’expression par rapport aux divers marchés et de tout un chacun, auditeurs dans le cas des musiques. Les expressions ne peuvent pas le faire toutes seules ; elles peuvent, tout au moins, ouvrir les conditions difficiles dans lesquelles nous nous trouvons par rapport aux expressions qui n’ont pas de diffusion. Elles peuvent, en outre, se séparer des forces des marchés, ceci étant en soi déjà une belle forme d’engagement. En cela les expressions devraient être aujourd’hui une nécessité, une aide à la clarification des situations sociopolitiques.

Ce catalogue veut énoncer des problématiques, il veut être un curriculum des musiques, un exemple de la diversité non connue et donc non reconnue, il veut citer ensemble des formes d’existence musicales séparées par les conditions de la connaissance. De nouveau, ne vous laissez pas prendre par les exemples non exhaustifs ou les apparentes contradictions. Les contradictions sont visibles, car les musiques sont aussi contradictoires, elles peuvent entrer en concurrence, définir des situations paradoxales, créer des paradoxes, inventer des sorties brusques...

Les musiques viennent aujourd’hui non pas uniquement de l’Occident – voilà encore une des caractéristiques de la savantisation des musiques. La territorialité est éparpillée, elle est multiple. L’historique est multiplié, plusieurs synchronisations sont possibles. Les savantisations sont un phénomène avant tout de l’urbanisation et, ensuite, de l’industrialisation des sons, et du parallèle entre les diverses et comparatives formes d’expression, maintenant en contact permanent depuis l’avènement de la reproductibilité sonore, sans oublier qu’il y a prédominance des pays dominants, ceux qui savent fabriquer les formes et les concepts qui vont avec. Les autres formes de savantisation ne font que suivre les concepts occidentalisés. Les sociétés esthétisées sont dominantes, car elles ont constitué des réseaux de «documentation», des raisons d’être des formes musicales…

Le fait de confronter les musiques avec la peinture, le théâtre, la littérature, etc., a donné aux musiques une correspondance évolutive que les musiques non savantisées ne pouvaient pas demander. Les sujets, les formes mêmes des musiques non savantisées obéissaient à des séries d’événements et d’expertises auxquelles les musiques savantes ou savantisées ne répondent plus, car les aspects formels et les interventions sociales ne sont plus du même degré ni ne représentent les mêmes besoins.

La culture devrait s’envisager comme une crise permanente. Les cultures sont en crise par définition, surtout celles qui proviennent des pays pauvres, car dans ces pays la crise dont je parle ne présente pas les mêmes aspects ni les mêmes problématiques. En revanche, ceux qui « souffrent » des charges de la culture officielle, commerciale ou pas, n’arrivent plus à la connaissance sur les expressions. Les expressions traditionnellement savantes sont protégées par des critères de conservation et, simultanément, par des critères d’exclusion, surtout des formes les plus récentes, allais-je ajouter. Les formes nouvellement savantisées dépendent, en grande partie, des bons vouloirs de la culture dominante occidentale, des formes esthétiques définies par l’Occident, formalistes ou pas, conservatrices ou pas. Les effets de la culture sont toujours visibles. Ce catalogue se veut aussi une réponse à ces mesures, barrières ou systèmes.

Les musiques savantisées japonaises, ici présentes dans de multiples exemples, représentent des propositions et font souvent référence aux mondes des musiques classiques occidentales et aux formes d’expression artistiques que nous avons vues se développer à partir des théories esthétiques qui englobent les arts en général, sauf le cas de la musique Noise, japonaise ou pas.

En revanche, les musiques actuelles japonaises, celles qui font référence aux critères qui ont guidé cette sélection, ne sont pas, en grande partie, touchées par les références aux musiques savantes japonaises, savantes depuis longtemps elles aussi, ni aux musiques populaires, de force industrielle ou pas. Les références vont plutôt et surtout dans le sens des critères et des concepts proposés par les formes d’expression savantes déjà fixées par les critères esthétiques depuis Baumgarten jusqu’à nos jours, c’est-à-dire par les courants classiques et modernes occidentaux.

Les musiques japonaises s’inscrivent directement dans les thématiques esthétiques, ou anti-esthétiques, cela va de soi, proposées par les formes d’expression savantes déjà existantes dans la peinture, les performances, les installations, les formes littéraires les plus radicales, les musiques improvisées les plus autonomes, et ceci sans faire référence aux sons et aux formes dont la tradition sonore et instrumentale les place implacablement dans la territorialité japonaise. Les tonalités locales ont disparu ou sont en train de disparaître de leur univers.

Chose paradoxale, les musiciens et compositeurs actuels, surtout les compositeurs américains - quelques-uns présents dans la série Tzadik-Composers - font appel aux sonorités et aux instruments orientaux, appel qui ne les fait pas rétrograder pour autant. En revanche, les compositeurs et musiciens japonais, sauf toujours les exceptions qui confirment les règles, ne se servent ni des instruments ni des sons orientaux.

Les phagocytoses sont donc possibles, non pas et uniquement celles du sampling, lui aussi présent ici à plusieurs reprises, mais des phagocytoses moins temporaires, moins basées sur l'instant, sur l’assimilation de courte durée, mais plutôt basées sur l’usage des instruments, les références à des instances sonores plus en longueur et non pas dans un esprit de sampling rapide, de captation-collage. Ces infiltrations musicales vont, non pas à l'adjectivation, mais à la substantivation. Il s’agit d’une nouvelle substance de la musique elle-même, d’un nouveau fond sonore, ainsi que d’une territorialité non colonisante : tout son contraire, jusqu’à preuve du contraire. Il s’agit de montrer précisément que, bien qu’en retard, les savantisations se sont opérées aussi en dehors de l’Occident ; il s’agit d’une valorisation de l’Orient, de tous les Orients. Sauf bien entendu les phénomènes déjà évoqués plus haut.

Une autre question : il me semble que la mélodie, ou plutôt son absence, est une des conditions les plus présentes dans les musiques ici cataloguées. Absence de mélodies ou traitement diversifié de l’éventuelle mélodie, car elle n’est plus, depuis longtemps, ni une base ni un raisonnement de la structure musicale. J’ai écrit ailleurs sur ce que j’ai appelé le complexe de Carmen, cette garantie excessive que la mélodie donnait, cette hyper-confiance dans la mélodie, base de toute déclinaison musicale d’un certain passé. Aujourd’hui, les lignes mélodiques, encore présentes chez certains compositeurs minimalistes ou chez les compositeurs dits répétitifs, bien que traitées d’une manière assez particulière, sont pour la plupart absentes des configurations ici cataloguées. Dans la mesure où les éléments esthétiques conventionnels sont en déroute, il était aussi évident que certains éléments fondamentaux comme la mélodie, que l’on a dite fondamentale pour la constitution de beaucoup de musiques savantes, il était aussi logique, disais-je, de constater l’abandon de la prédominance de la mélodie, et aussi de l’harmonie. Les musiques se constituent en séquences, en séries non weberniennes, en propositions et en dramaturgies originales, celles qui se rapprochent des liaisons entre les besoins d’expression et les nécessités des personnes dans le monde social d’aujourd’hui. Non seulement les dramaturgies ont changé mais également les théâtralisations.

C’est dans cette mesure, comme je le disais plus haut, que les musiques sont et s’inscrivent dans un certain rapport renouvelé au social, sans pour autant obéir et tracer des finalités régentées – des programmes - par le politique ou par d’autres formes de pression. Ce catalogue, comme celui du Jazz et des musiques improvisées, est indicatif des manifestations de connaissance et de conscience que les musiciens, compositeurs ou improvisateurs, affirment en rapport avec les formes et leur critique et analyse des formes choisies. Les expressions tiennent en considération les formes et la critique des statuts d’une manière complexe et inhérente. C’est en cela que les musiques choisies ici sont significatives des changements proposés.

Les musiques et les musiciens occupent une place fondamentale dans la visibilité de la démocratie, s’ils développent des critères de connaissance et de conscience, bien qu’ils soient souvent éloignés, à leur corps défendant, des auditeurs.

C’est pour faciliter un premier contact que ce catalogue existe.

Les expressions sont souvent, quand elles ne s'opposent pas de quelque manière que ce soit aux normes sociales, un portrait exact, dans les termes et des termes et des concepts utilisés par le social lui-même. L’inconscience de ces formes d’expression en résulte car elles sont, avant tout et dans ces conditions-là, une preuve du social, si elles ne prennent pas le soin de proposer, par la critique, un examen des langages qui sont utilisés par les sociétés, à un moment donné. Les musiques n’échappent pas à cette liaison, disons, tragique, dans la mesure où elles ne savent pas - si elles ne sont pas conscientes de cette liaison, je dirais, fatale -, les "misères" qu’elles sont en train de transmettre. La plupart des expressions sont un symptôme de la liaison de subordination qu’elles établissent avec les enjeux sociaux. En revanche, quand elles sont en examen permanent, si possible et dans la mesure du possible, du corps social et de ses limitations, elles peuvent alors s’imbriquer dans les voies de la création d’autonomie dont j’ai parlé plus haut. En dehors de cette situation, de ce positionnement des formes d’expression, celles-ci ne valent que comme des référents sociaux, elles vaudront comme des «cas», sociaux, philosophiques, psychologiques, etc., sans pour autant avoir quelque chose à dire au niveau de l’autonomie. En ne représentant que l'absence d'autonomie, peuvent-elles encore servir à quelque chose ? Elles serviront les esthétiques obsolètes, les situations déjà assimilées et neutralisées, elles serviront non pas à l’ouverture du social mais bien à son contraire. De là que je puisse dire que les expressions sont avant tout une situation, un positionnement, elles forment des contextes situationnels. Il faudra vérifier par après si elles sont (et donc proposent) une situation d’autonomie ou de servitude, ou encore un passage sur le déjà pensé.

Je remercie mes collègues Agnès Creteur, Alain Bolle, João Carlos Ferreira Mendes Pereira, Pierre Hemptinne, Luc Lebrun et Claude Vandervaeren pour l'aide importante apportée à ce travail.

Alberto Velho Nogueira, Conseiller musical
Bruxelles, le 19 janvier 2006

[1] Des colonnes de prestige : ce que le monde savant a construit et «édifié» avec le temps et qui sert aujourd’hui comme base et fondement de la culture savante, concepts, formulations, études, analyses, critiques, etc. ; tout ce qui se conserve en bibliothèque, en archives, tout le savoir constitué depuis que le statut des expressions est passé aux formes savantes et demandeuses d’artifices esthétiques, d’esthétique.

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mardi 06 mai

Les allusions de Freud à la Chine-Introduction à la psychanalyse (1916)

Source: http://www.lacanchine.com/F_Freud.html

La langue et l’écriture chinoises, très anciennes, sont aujourd’hui encore employées par 400 millions d’hommes. Ne croyez pas que j’y comprenne quoi que ce soit. Je me suis seulement documenté, dans l’espoir d’y trouver des analogies avec les indéterminations des rêves, et mon attente n’a pas été déçue. La langue chinoise est pleine de ces indéterminations, propres à nous faire frémir. On sait qu’elle se compose d’un grand nombre de syllabes qui peuvent être prononcées soit isolément, soit combinées en couples. Un des principaux dialectes possède environ 400 de ces syllabes. Le vocabulaire de ce dialecte disposant de 4 000 mots environ, il en résulte que chaque syllabe a en moyenne dix significations, donc certaines en ont moins et d’autres davantage. Comme l’ensemble ne permet pas toujours de deviner celle des dix significations que la personne qui prononce une syllabe donnée veut éveiller chez celle qui l’écoute, on a inventé une foule de moyens destinés à parer aux malentendus. Parmi ces moyens, il faut citer l’association de deux syllabes en un seul mot et la prononciation de la même syllabe sur quatre « tons » différents. Une circonstance encore plus intéressante pour notre comparaison, c’est que cette langue ne possède pour ainsi dire pas de grammaire. Il n’est pas un seul mot monosyllabique dont on puisse dire s’il est substantif, adjectif ou verbe et aucun mot ne présente les modifications destinées à désigner le genre, le nombre, le temps, le mode. La langue ne se compose ainsi que de matériaux bruts, de même que notre langue abstraite est décomposée par le travail d’élaboration en ses matériaux bruts, par l’élimination de l’expression des relations. Dans la langue chinoise, la décision, dans tous les cas d’indétermination, dépend de l’intelligence de l’auditeur qui se laisse guider par l’ensemble. J’ai noté l’exemple d’un proverbe chinois dont voici la traduction littérale :

Peu (que) voir, beaucoup (qui) merveilleux.

Ce proverbe n’est pas difficile à comprendre. Il peut signifier : moins on a vu de choses, et plus on est porté à admirer. Ou : il y a beaucoup à admirer pour celui qui a peu vu. Il ne peut naturellement pas être question d’une décision entre ces deux traductions qui ne diffèrent que grammaticalement. On nous assure cependant que, malgré ces indéterminations, la langue chinoise constitue un excellent moyen d’échange d’idées. L’indétermination n’a donc pas pour conséquence nécessaire la multiplicité de sens.

Nous devons cependant reconnaître qu’en ce qui concerne le système d’expression du rêve, la situation est beaucoup moins favorable que dans le cas des langues et écritures anciennes. C’est que ces dernières sont, après tout, destinées à servir de moyen de communication, donc à être comprises d’une façon ou d’une autre. Or c’est précisément ce caractère qui manque au rêve. Le rêve ne se propose de rien dire à personne et, loin d’être un moyen de communication, il est destiné à rester incompris.

G.W. XI, Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse, p. 237

Introduction à la psychanalyse, Petite Bibliothèque Payot, Paris, 1965, « 2e partie : le rêve - § 15 ; Incertitudes et critiques », p. 215

Posté par Max Emme à 13:18 - Idées,Société - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

dimanche 20 avril

Les autoroutes de l'information et le multimédia : vers quelle société?

Par Nadine Richard

Depuis la mise au point des premières techniques de communication à distance, comme le télégraphe puis le téléphone, nombreux furent ceux qui virent dans ces techniques la panacée universelle. L'histoire nous a montré que, bien que ces techniques nous aient permis des avancées considérables, elles ne sont pas allées jusqu'à résoudre l'ensemble des problèmes de nos sociétés. L'erreur semble actuellement se reproduire avec l'avènement des techniques de télécommunication et de l'informatique. Les fameuses autoroutes de l'information et l'informatique multimédia constitueront assurément de véritables bouleversements : c'est pourquoi il faut dès maintenant s'interroger sur les conséquences possibles, positives comme négatives, de ces nouvelles technologies qui sont en passe de devenir notre quotidien.
Faut-il croire les multinationales qui prêchent pour le monde meilleur qu'elles souhaitent nous vendre ? Faut-il rêver à une vie rendue plus agréable et plus juste grâce à la démocratisation de l'accès à l'information ? Ce texte tente de donner quelques éléments de réponse.
Applications des nouvelles technologies
Promesses des gouvernements et des entreprises
Les autoroutes de l'information sont évoquées dès 1992 lors de la campagne électorale de B. Clinton. Dans son rapport Agenda for action en septembre 1993, le vice-président A. Gore fixe un objectif précis aux NII (1) : rendre sa place de superpuissance mondiale aux États-Unis. Pour lui, il revient à la libre entreprise d'assurer le développement du programme des inforoutes à l'américaine [SCH94]. Gore prévoit pour cela des déréglementations permettant des concentrations qui profiteront essentiellement aux industries du spectacle, des loisirs, de la télévision, des télécommunications et de l'informatique.
Le rapport de M. Bangemann, remis en mai 1994 au Conseil Européen, fixe à son tour des objectifs techniques, économiques et financiers, mais reste discret sur les conséquences sociales et culturelles, voire muet sur le problème de la production de sens par les nouvelles technologies. On donne au privé un rôle primordial [ROB95].
Enfin, le G7 s'est réuni en février 1995 pour discuter de l'apparente urgence de la mise en place des autoroutes de l'information. Il énonce bien quelques grands principes, tels que la prise en compte des besoins des pays en voie de développement ou la nécessité d'une coopération internationale, mais les mesures politiques concrètes qui les accompagnent s'orientent plus vers des déréglementations et la libéralisation des marchés concernés que vers la protection de l'intérêt général. Les thèmes de l'emploi et des contenus sont à peine évoqués. Là encore, les questions de fonds, jugées trop "polémiques par nature", sont éludées [ECM95].
En France, le premier ministre E. Balladur demande à G. Théry un rapport similaire pour juillet 1994. Ce rapport [THÉ94] est pratiquement calqué sur le rapport Bangemann, et apporte donc lui aussi peu de réponses sur le plan culturel et social. D'après le rapport Théry, les autoroutes de l'information permettront à tous d'accéder à la connaissance : chaque individu y aura un accès personnalisé, ce qui est actuellement le cas d'une minorité. Elles permettront un accès plus équitable aux extraordinaires richesses concentrées dans les bibliothèques. Cette volonté d'équité devra s'accompagner d'une numérisation systématique des oeuvres détenues par les bibliothèques. On peut envisager des accords entre les maisons d'édition et les bibliothèques : les éditeurs pourraient fournir directement sous forme numérique les ouvrages à paraître (2).
Le rapport précise que ces nouveaux outils ne favorisent pas la création d'une société duale ; il faut éviter que leur accès ne soit régi que par la loi du marché : les pouvoirs publics ont donc un rôle à jouer afin de démocratiser ces services, à l'image du téléphone. Une fois le réseau de fibres optiques déployé en France, la plupart des services informationnels seront accessibles sur l'ensemble du territoire et au même prix, alors même que la mondialisation des flux d'informations facilitera la consultation et permettra une croissance exponentielle de la connaissance. Les villages et les petites villes se trouveront de ce fait moins isolés du monde urbain. La qualité de vie y sera sans doute meilleure sans pour autant réduire les possibilités de travail : peut-être parviendra-t-on ainsi à limiter la désertification des campagnes.
Une souplesse d'organisation et une flexibilité accrue des productions seront les conséquences premières du développement des autoroutes de l'information. De ce fait, l'activité à distance sera plus facile à mettre en oeuvre : le télétravail va devenir possible, réduisant ainsi les barrières entre vie personnelle et vie professionnelle. De plus, le développement des moyens de télécommunications génère de nouveaux types d'emplois : de nombreux espoirs de création de valeur ajoutée et d'emplois sont placés dans le domaine des nouveaux services, tels que la télévision numérique ou la télévision à la demande, qui ne sont pas des marchés de substitution mais des marchés neufs, comme le fut celui du Minitel au début des années quatre-vingts. Le secteur des services, qui représente deux tiers des emplois en France, sera le plus concerné. Mais on peut imaginer que des activités telles que l'agriculture le seront aussi.
Si les entreprises possèdent des réseaux locaux à haut débit, la communication inter-entreprise n'est pas aussi rapide, pour des raisons techniques : les entreprises sont donc le plus souvent isolées les unes des autres. Avec le développement des autoroutes de l'information, on peut supposer que les entreprises pourront enfin communiquer, augmentant ainsi leur productivité, leur compétitivité et donc leur rentabilité. Dès lors, on peut espérer que l'emploi bénéficiera de ses progrès. Le rapport Théry prévoit par ailleurs un véritable renouvellement du service public à la française, s'adaptant aux nouvelles technologies afin de permettre à tous d'accéder à l'information numérique.
Applications et conséquences annoncées
Les machines seraient désormais capables de seconder l'homme dans des disciplines intellectuelles : les activités cérébrales. Contrairement aux premières applications robotiques, la machine ne se substituerait pas à l'homme dans l'entreprise, mais appellerait au contraire sa présence. La sacro-sainte hiérarchie est remise en question au sein de l'entreprise [PIS95] et [LOJ93]. Dans le cadre de la formation professionnelle, l'outil informatique pourrait permettre l'auto-formation continue, la reconversion rapide des employés ou encore la veille technologique, mais aussi favoriser l'intégration de nouvelles recrues qui auront ainsi le moyen d'étudier l'histoire de l'entreprise, son mode de fonctionnement, sa logique commerciale de manière plus ou moins exhaustive, via un cd-rom par exemple.
En ce qui concerne notre système éducatif, malgré de précédents échecs (3) dans le domaine de l'introduction de nouvelles technologies, les enjeux sont importants : l'école devrait poursuivre son rôle de régulateur en élargissant l'accès à ce nouvel outil. Avec les applications réseau de type téléconférence ou téléamphi, les établissements défavorisés, en manque d'enseignants ou trop délocalisés, pourraient profiter de cours à distance. En outre, une nouvelle forme de pédagogie commence déjà à voir le jour. Les machines aideraient les élèves dans leur apprentissage : celles-ci possèdent en effet d'indéniables avantages, comme la possibilité de progresser à son rythme et de s'auto-évaluer. Mais pour que cette transformation puisse s'accomplir, il faudrait sans doute convaincre de l'immense potentiel de ce nouvel outil, et sortir du conflit enseignants terrorisés vs. techniciens surmotivés.
Les applications ludiques des nouvelles technologies associant le multimédia aux réseaux ouverts sont immenses. On peut facilement imaginer ce que seront les prochains jeux : des mondes virtuels dans lesquels il sera possible de dialoguer avec des individus connectés sur des machines géographiquement distantes. Des langages permettant de décrire des mondes en trois dimensions accessibles par le réseau apparaissent déjà, tels que le VRML (4). À moyen terme, l'immersion dans ces mondes sera totale puisque l'utilisateur aura la possibilité d'enfiler une combinaison virtuelle lui permettant d'avoir, en plus de la vision en trois dimensions, la sensation du toucher, voire celle de l'odorat.
Dans le domaine des loisirs, on peut aussi imaginer que les chaînes de télévision à la demande ou de télé-achat deviendront encore plus présentes. Avec des visites virtuelles de musées ou de coins de paradis, certains se voient déjà passer leurs vacances sans bouger de leur fauteuil.
Ces propos relèvent du rêve. Cette attitude n'est pas nouvelle, et se trouve à chaque saut technologique majeur (5), en particulier dans le domaine des communications ; en effet, de l'âge de la vapeur à Internet, en passant par l'électricité, le télégraphe, le téléphone, la radio-diffusion et la télévision, le rêve d'une harmonie sociale de l'humanité engendrée par les progrès techniques n'a eu de cesse d'être repris. [MAT 95b].
En 1793 déjà, des penseurs révolutionnaires prophétisaient que l'installation du télégraphe optique ainsi que l'utilisation de messages codés permettraient à "tous les citoyens de la France de se communiquer leurs informations et leurs volontés". Ces espoirs de démocratie par la technique furent bien vite déçus, les codes devenant peu de temps après réservés à un usage militaire. À la fin du xixème siècle, P. Kropotkine et P. Geddes font de l'électricité le point de départ de l'ère néotechnique, de laquelle doit émerger une société égalitaire et transparente : la nouvelle énergie va réconcilier la ville et la campagne, le travail et les loisirs.
Dès 1948, le mathématicien N. Wiener se représente la future "société de l'information" comme un idéal de transparence et de démocratie. Pour le père de la cybernétique, "la communication effacerait le secret, qui seul rendit possible le génocide nazi, Hiroshima et le Goulag". Wiener pose alors les questions essentielles et préconise l'utilisation des machines pour "un usage humain des êtres humains", mais son discours ne sera pas entendu. Il est actuellement remis au goût du jour [LAC93a].
Le rapport officiel de S. Nora et A. Minc remis en 1978 à V. Giscard d'Estaing n'hésite pas à considérer les réseaux télématiques comme la réponse à une véritable crise de civilisation. D'après les auteurs, l'informatique et les réseaux devraient recréer une "agora informationnelle" élargie et modernisée. L'idéal de la société de la transparence et de l'abolition des déséquilibres sociaux à l'échelle mondiale est repris par A. Gore en 1994 au moment de justifier son projet de NII. Des scientifiques comme N. Negroponte [NEG95] adhèrent à cette vision ultra-optimiste d'une société totalement informatisée et numérisée. L'utopie de la communication reste donc à l'ordre du jour.
Y compris, chez les libertaires, les fervents défenseurs d'un cyberespace anarchique ont d'ores et déjà amorcé une véritable guerre idéologique contre les gouvernements qui tentent de réguler et contrôler Internet et les entreprises avides de profiter d'un nouveau marché si prometteur. Qualifiés de "techno-anarcho-post-capitalistes" [BUO95], ces nouveaux hippies cherchent par tous les moyens à sauvegarder l'un des derniers espaces de liberté au monde. Militants des droits de l'Homme, ils tentent de protéger la vie privée et la liberté d'expression des citoyens.
Prenons l'exemple de l'EFF (6), fondée en 1990 par M. Kapor et J. Barlow : c'est une communauté virtuelle de plus de 3000 membres actifs et qui compte un grand nombre de sympathisants à travers le monde. Elle constitue maintenant un véritable groupe de pression dans le domaine de la protection des utilisateurs et la défense des droits civiques sur le réseau [EUD95]. Organisés, les "Netizens" ont plus de chance de faire valoir leurs droits fondamentaux : l'EFF a d'ailleurs déjà gagné plusieurs fois face au gouvernement américain, notamment lors de l'épisode de la Clipper Chip. Pour ces idéalistes, le cyberespace serait l'espace d'un renouveau des activités relationnelles et citoyennes par la confrontation d'idées sans risque de censure : les idées dérangeantes, les images jugées choquantes ou indécentes ne sont ici imposées à personne ; à la différence des moyens de diffusion comme la télévision, c'est à l'utilisateur de faire son choix. Dans cette optique, le réseau serait alors un formidable outil d'accomplissement de soi et d'intelligence collective grâce à l'éducation et la transparence de l'information, de reterritorialisation et de coopération, d'accroissement du niveau global des connaissances par la démocratisation de l'accès total à l'information.
Ces idéaux pourraient paraître proches des promesses générales des rapports officiels évoqués auparavant, mais ils posent bien au contraire les questions essentielles et critiquent nettement les choix politiques, notamment l'entrée incontrôlée du secteur privé dans des applications d'intérêt public. Il s'agit d'un combat pour préserver la liberté et le désordre caractéristique du cyberespace, par un activisme débordant qui déplaît, la plupart du temps, aux gouvernements et aux entreprises. C'est parfois même une passion quasi-mystique pour cet univers qui apparaît.. Dans ce contexte, les forums publics du cyberespace apparaissent comme un moyen de maintenir la vigueur du débat en ligne comme un remède direct à la disparition progressive de tels lieux [SHA 95].
Craintes et réticences
L'état de la production audiovisuelle et logicielle inquiète déjà sérieusement une partie des médias (7). En effet, si les contenus actuels de la plupart des cd-rom ou des émissions de télévision sont réellement les prémices de la future ère de la communication, on risque de rester dans une logique de société de consommation poussée à l'extrême, qui crée des besoins au lieu de pourvoir aux besoins réels. Dans cette optique, tous les aspects positifs de la mise en place des autoroutes de l'information et de la "révolution multimédia" seraient annihilés au profit des industries du spectacle, des loisirs et de la télévision. D'après J. Katz [COU95], il faudrait placer "la cupidité des entreprises au premier rang des dangers, en raison de leurs velléités monopolistes". Se contentera-t-on de voir apparaître des chaînes thématiques dédiées à des annonceurs ?
On observe également que la gestion descendante centralisatrice, propre aux médias actuels qui déversent une information à l'intérêt parfois contestable à une masse passive, risque de s'étendre aux nouvelles technologies, au détriment d'architectures ouvertes et décentralisées comme Internet. Les conséquences sont déjà fâcheuses en matière de manipulation et de censure de l'information, et cela pourrait bien s'accentuer malgré les efforts des militants du réseau.
Enfin, alors que les moyens de communication modernes pourraient contribuer à nous faire évoluer vers une société plus ouverte, la concentration des médias fait progressivement disparaître l'esprit critique, l'originalité et les pensées dérangeantes de notre paysage, en gommant tout ce qui serait susceptible de déplaire au plus grand nombre. On assiste à une forme inédite de censure, que l'on pourrait qualifier d'économique puisqu'elle obéit seulement aux lois du marché. En découle la lutte des techno-hippies mais aussi des intellectuels critiques pour préserver une certaine ouverture d'esprit sur les réseaux.
Après les années soixante et la peur des "machines anthropophages" prenant la place des hommes, c'est avec des films comme Wargame que de nouvelles craintes apparaissent : celles de l'espionnage et du terrorisme informatique. Les agences gouvernementales telles que le FBI ou la NSA (8), aidées par l'industrie cinématographique hollywoodienne, ont lancé une véritable propagande destinée à faire admettre le mythe de la "cyberterreur" à la plus grande partie de la population mondiale : on parle de "cyberterrorisme" [ZSA95], de "cyberpornographie" [ELM95] et de serveurs aux idéologies extrémistes [CAJ95] et [FIL95].
Le mythe du terrorisme et du piratage informatique, véhiculé par les mass media, accentue de son côté la crainte des entreprises qui souhaiteraient développer des applications commerciales sur le réseau. Pourtant, les solutions techniques de protection des systèmes existent, l'une des plus efficaces étant l'utilisation d'outils de chiffrement. Malheureusement, la plupart des gouvernements refusent l'usage à grande échelle de techniques cryptologiques : leur peur de perdre le contrôle sur les contenus des communications est plus forte encore que la pression économique et le besoin des entreprises. Par exemple, la société Netscape Communications a mis au point une interface WWW sécurisée, utilisant des techniques de cryptage assurant la confidentialité des données sensibles (9) pouvant circuler sur le réseau. Le gouvernement a demandé à ce qu'une version "allégée", c'est-à-dire moins sûre, soit prévue pour l'exportation (10). Quelques mois après sa diffusion en Europe, un étudiant français a réussi à déchiffrer un message codé en quelques heures avec les moyens du bord : une telle application ne peut donc pas décemment être proposée aux entreprises. On remarque tout de même un récent changement de mentalité en France, où le cryptage est encore soumis à déclaration ou autorisation et reste réservé aux banques et aux applications militaires. La Défense Nationale, par la voix de M. Ferrier (11), a finalement admis que le fait "qu'un certain nombre d'acteurs économiques ou de personnes privées cryptent leurs communications pour échapper aux prédateurs des réseaux informatiques correspond à l'intérêt national" [TAV96].
L'entrée dans l'ère de l'information
L'accès à l'information
De nombreuses controverses portent sur les énormes disparités que les inforoutes vont entretenir entre le Nord et le Sud, mais aussi au sein de la population d'un même pays avec le clivage qui peut se produire entre ceux, techniciens ou intellectuels, qui vont s'approprier ces nouvelles technologies, et les autres. Depuis 1993, les pays occidentaux se livrent à une course poursuite en faveur des autoroutes de l'information. Selon les intellectuels du Sud, ces nouveaux projets ont en fait été suscités par la crainte d'être rattrapés par des pays dits "de second rang". Le Brésil, l'Argentine, l'Inde ou Israël sont devenues des puissances industrielles dotées des équipements les plus modernes. Le Liban, de son côté a su accroître ses richesses monétaires tout autant que les pays producteurs de pétrole. Quant aux pays du Tiers-Monde ou du Moyen-Orient, ils ont su valoriser leurs richesses intellectuelles par la présence de plus en plus importante de leurs ressortissants dans les universités américaines et européennes [GOM94]. Devant ce "péril", l'Occident s'est proposé d'exploiter un gisement dont il semble riche à souhait : l'information. L'objectif du Nord est précis : préserver son avantage. Peut-être est-ce justifiable d'une manière ou d'une autre, sous couvert par exemple d'une certaine stabilité mondiale; reste une volonté flagrante de conserver les inégalités.
Du côté francophone, les choses peuvent sembler a priori différentes puisque la France s'investit dans le développement des infrastructures nécessaires au développement des communications en Afrique de l'Ouest et Centrale. Actuellement, dans la partie sub-saharienne, on dénombre un seul appareil téléphonique pour 250 habitants. Cette situation est surtout dommageable pour les relations inter-africaines. En outre, le Sud est encore coupé du Sud compte tenu de l'absence d'harmonisation entre les politiques nationales en matière d'information : la mauvaise gestion des ressources humaines qui en découle reste l'un des principaux handicaps de l'Afrique. La France pourtant, de par sa volonté de promouvoir la langue française et de conserver son influence dans ses anciennes colonies, participe réellement à la remise à niveau de l'Afrique [GOM94]. Elle s'implique dans la mise en place de réseaux régionaux et continentaux en s'appuyant sur de grands opérateurs tels que France Télécom, Alcatel, Siemens ou Nokia. Vu le coût prohibitif de ces installations, il serait naïf de croire qu'un tel projet puisse avoir un objectif strictement humaniste ou égalitaire. Mais le Sud, pour ne pas s'exclure d'un tel enjeu ne peut rester passif et doit donc accepter cette aide [BRE91]. La présence de la France peut aussi s'expliquer plus concrètement par la peur de voir s'implanter un savoir-faire anglophone dans les pays historiquement sous son influence et, à moyen terme, de voir la planète contrôlée par les anglo-saxons [GOM94].
Prendre la parole dans un forum du cyberespace coûte cher (matériel, frais d'utilisation, documentation). Au niveau du matériel, de nombreux progrès ont été observés, par exemple avec l'apparition des network computers [SVM96], machines ergonomiques qui s'insèrent aisément dans le mobilier hi-fi. Résolument dédiées aux accès Internet et aux applications multimédias, leurs prix oscillent autour de 2500 F. De grands noms de l'industrie informatique tels que Philips, Apple, Sony ou Sun proposeront dès décembre 1996 au grand public ce type de terminal graphique dit "intelligent". Ces ordinateurs allégés disposent d'une panoplie de logiciels de navigation intuitifs permettant un accès simple au réseau pour un coût modique. Reste à savoir si cet outil parviendra à intégrer les foyers, comme la télévision ou le magnétoscope, sachant que seul l'État est capable de fournir les fonds nécessaires au développement d'un accès vraiment équitable au réseau, en aidant par exemple les utilisateurs à faibles revenus par des subventions. Après l'illétrisme combattu depuis le début du siècle, il faut dorénavant lutter contre un "illétrisme électronique" qui risque d'exclure ceux qui ne maîtriseraient pas la manipulation de l'information, mais qui ne maîtriseraient pas non plus l'utilisation des nouveaux outils : l'apprentissage des contenus doit être précédé d'une familiarisation avec les machines [LAN95].
Jeu des entreprises, rôle des États et besoins des citoyens
La source des informations qui nous submergent est concentrée entre quelques mains : les groupes de presse, les industries du spectacle, de la télévision et du logiciel. D'après E. Galeano [GAL96], "jamais autant d'hommes n'ont été maintenus dans l'incommunication par un si petit groupe" : ces quelques dirigeants disposent d'un formidable pouvoir leur permettant de nous manipuler, souvent par omission, en nous accordant au mieux le droit de choisir entre des choses identiques. C'est l'avènement de la dictature de la parole unique, de l'image unique. Cette dictature est bien plus dévastatrice que celle du parti unique : elle impose une uniformisation qui ne s'encombre pas de la diversité des individus. L'homme considéré comme le plus influent du monde n'est pas un chef d'État, mais bel et bien B. Gates : les groupes qui prennent maintenant les décisions ne sont plus politiques mais industriels. Plus puissants que les états eux-même, les nouveaux maîtres du monde ont également de plus en plus la main mise sur le bien le plus précieux des démocraties : l'information [RAM95]. Par leurs politiques de déréglementation, les gouvernements laissent aux capitaux privés le choix d'imposer leur loi au monde, ou bien d'ouvrir un nouvel espace de liberté pour les citoyens. Rien n'obligera bien sûr les dites entreprises à préserver la liberté d'expression dans des forums ouverts, ou encore l'individualité et la personnalité des futurs utilisateurs. Il est en effet plus rentable de ne diffuser que ce qui plaît au plus grand nombre, et il ne serait pas "correct" de laisser des pensées dérangeantes troubler la quiétude du consommateur moyen.
Si les pouvoirs publics ne réagissent pas au plus vite pour conserver un contrôle démocratique sur le développement des inforoutes, le risque est grand de se voir proposer une société fade et aseptisée, une société de consommation poussée à l'extrême. A. Torrès [TOR94] craint que le choix du citoyen ne se résume plus qu'à "être éduqué par Disney ou Bertelsmann, informé par IBM ou par Alcatel et diverti par AT&T ou par Siemens".
Le mode de fonctionnement ouvert et spontané d'Internet suppose un minimum de responsabilisation de ses utilisateurs : jusque-là composée d'universitaires, de chercheurs et d'étudiants, la communauté des utilisateurs du réseau était par nature toute disposée à partager cette ressource selon des règles tacites de bonne conduite. L'ouverture ces dernières années à un public plus large a commencé à métamorphoser le réseau : le FBI a arrêté des "cyberpornographes" ; des fournisseurs français d'accès au réseau ont été mis en examen pour avoir laissé circuler des News à caractère pornographique et pédophile ; le Congrès américain vient d'accepter le projet de loi sur "la décence en matière de communications" (12). Et ce, malgré les vives protestations des défenseurs d'un réseau libre de tout interventionnisme des pouvoirs publics. On remarquera que ces mesures sont loin d'être équitables puisque la diffusion de messages de haine raciale ou de discours extrémistes reste tolérée.
Il faudra cependant accepter cette intervention des états afin de réguler et contrôler la colonisation des autoroutes de l'information par les entreprises privées. La privatisation récente d'Internet (13) pourrait impliquer une restriction sensible de la liberté d'expression chère à l'EFF, mais aussi la disparition progressive des forums publics virtuels.
Les opérateurs privés se permettent d'ores et déjà des abus inacceptables : les censeurs sont maintenant des agents privés, maîtres chez eux, qui ne dépendent pas des autorités publiques. Un usager mécontent ne pourra pas invoquer la loi : ce fut le cas en 1990, lorsque Prodigy, prestataire d'accès au réseau et filiale d'IBM et de Sears, a décidé d'augmenter les prix pour les utilisateurs qui envoyaient beaucoup de courrier électronique. Les mécontents ont tout simplement été rayés de la liste des abonnés au service, et la société a déclaré dans le New-York Times qu'elle continuerait à restreindre la liberté d'expression comme bon lui semblera [SHA95]. Or tout individu susceptible de revendiquer des idées différentes ou de contester des idées admises doit en avoir la possibilité sans qu'aucun comité de censure ne l'en empêche: libre à la communauté virtuelle de réagir ou non à ces idées. Entre autres, s'il estime avoir été lésé par les gestionnaires du réseau, il faut qu'il puisse expliquer son cas sans risque d'être censuré.
Les autoroutes de l'information paraissent dans l'ensemble profiter moins aux utilisateurs qu'aux professionnels du spectacle, des médias, des télécommunications et de l'informatique. Alors que les populations demandent l'accès généralisé à la connaissance et une interactivité utile et citoyenne, les entreprises nord-américaines proposent déjà plus de 500 chaînes de télévision à la demande ! Réduite à une pression sur un bouton de télécommande, que sera l'interactivité ? Et où se fera la prise de parole individuelle ?
De plus, malgré les efforts faits pour tenter de démocratiser l'accès aux nouvelles technologies (14), c'est surtout la qualité des contenus et l'usage que l'on pourra finalement en faire qui devraient être sérieusement contrôlés. Questions éludées par les grandes institutions de ce monde, ce sont pourtant là des menaces qui pèsent sur les futurs "cybernautes" : encore gratuites, les consultations de serveurs de qualité risquent de devenir rapidement payantes, et probablement trop coûteuses pour les plus démunis. Par exemple, les derniers exemplaires du Monde Diplomatique sont disponibles gratuitement sur Internet. Mais face à une progression fulgurante du nombre d'utilisateurs et donc à l'énorme marché potentiel, ces initiatives ressembleront vite plus à des coups publicitaires qu'à une réelle volonté de permettre à tous d'accéder à une information de qualité. Les nouveaux exclus auront peut-être accès au réseau, mais seulement à des services tels que le télé-achat ou à des chaînes publicitaires vantant des produits qui leur seront inaccessibles.
Des intellectuels comme G. Orwell voyaient dans les médias de masse de redoutables techniques d'asservissement des individus, des outils efficaces pour des propagandes habiles. Les nouvelles méthodes de conditionnement seraient encore plus insidieuses grâce à des techniques électroniques et informatiques permettant le suivi et le contrôle des citoyens et de leurs éventuels écarts. Pour I. Ramonet [RAM94], les individus angoissés par l'avenir et envoûtés par les médias subiraient un endoctrinement constant, invisible et clandestin : une "pensée correcte" leur serait lentement administrée, mais par qui ? Pour A. Mattelart [MAT95a], la future donne en matière de communication n'aura en fait rien de nouveau : 65% des communications mondiales partiraient déjà des États-Unis, ce qui leur assurerait une avance considérable. L'Amérique propose, d'après lui, un modèle de modernité au monde : à travers ses produits et ses techniques d'organisation, elle cherche à nous imposer des schémas de comportement et des systèmes de valeurs universels.
De puissants outils comme le Flame, utilisé par Karl Zéro pour créer des situations comiques mettant en scène des personnages politiques, démontrent que l'on ne peut décidément plus croire aveuglément en l'image. Des applications commerciales, comme la modification en temps réel des affiches publicitaires pendant des retransmissions d'événements sportifs, donnent à réfléchir : il est temps d'éduquer le téléspectateur, car l'incroyable richesse des images masque de formidables outils de désinformation et de manipulation des masses.
L'appropriation trop rapide de la connaissance, qualifiée de "zapping informationnel" [BRE91], a au moins deux conséquences néfastes : le temps nécessaire à l'analyse et à la compréhension de l'information n'est visiblement pas respecté, mais on observe aussi la constitution d'une "culture superficielle".
Un nouveau rapport à la connaissance
En ce qui concerne la propriété intellectuelle, les protections juridiques existent en terme de droits d'auteur, de propriété intellectuelle et de copies d'oeuvres. Mais dans le domaine des nouvelles technologies, le contexte est différent et les lois, bien qu'applicables, deviennent trop floues : l'interactivité, la transformation possible des documents, la copie et la diffusion encore plus faciles et rapides que la photocopie font que de nouveaux problèmes se posent aux juristes, mais aussi aux citoyens. En effet, comment distinguer les différents participants d'une oeuvre multimédia ? Il ne s'agit plus seulement de considérer un écrivain ou les droits à verser pour la numérisation d'un tableau exposé dans un musée. Les ergonomes, les programmeurs, les personnes qui prêtent leur voix ou leur visage pour des séquences sonores ou visuelles, les pédagogues et toute l'équipe nécessaire, par exemple, à l'élaboration d'un CD-Rom sont à prendre en compte. Le logiciel lui-même est protégé par des lois spécifiques, mais qu'en est-il pour une image ou un son digitalisé ? Ce problème se pose déjà sur Internet : des photos ou des chansons sont numérisées et diffusées rapidement sans contrôle, donc entre autres sans rémunération pour le photographe ou le modèle, l'auteur ou l'interprète.
Certaines protections techniques existent pourtant : signatures et datations électroniques (15), protections logicielles ou matérielles contre le vol (16), etc. Mais les signatures électroniques, par exemple, ne sont pas encore reconnues comme légales et ne peuvent donc pas être considérées comme preuves d'authentification. De plus, ce type d'application nécessite généralement l'utilisation de techniques cryptologiques : en France, en pratique, seules les banques en obtiennent l'autorisation. C'est à ce niveau que les lois doivent évoluer. Certaines de ces techniques ne suffisent cependant pas à protéger efficacement les auteurs et les diffuseurs d'oeuvres numériques ou numérisées. Cela pourrait amener les entreprises et les gouvernements à mettre en place des contrôles, notamment aux frontières : le risque est grand de voir se généraliser les écoutes pour raisons économiques, ce qui pourrait servir d'excuse à une écoute gouvernementale de l'ensemble des communications numériques. Afin d'éviter de faire passer le droit à la vie privée après les besoins des marchés, la seule solution semble être une nécessaire évolution des mentalités : en effet, la reconnaissance du travail intellectuel est devenue indispensable maintenant que la copie et la diffusion sont devenues si faciles.
Les auteurs bien sûr, mais aussi toute l'économie de l'édition ou de la diffusion des oeuvres artistiques, scientifiques ou autres, souhaitent vivre du travail de l'esprit. La rémunération pourrait alors dépendre de l'utilisateur, par exemple sur le modèle du shareware qui fonctionne très bien aux États-Unis et aux Pays-Bas, mais déjà moins bien en France ou en Italie. De même, le fair-use, qui consiste entre autres à s'engager à ne pas utiliser une oeuvre sans en citer l'auteur, devrait devenir une habitude.
La Clipper Chip a fait scandale car le gouvernement américain a tenté de mettre en place un système d'écoute généralisé et automatique, rapide et relativement peu coûteux de l'ensemble de la population [TRÉ94]. Les techniques d'écoute développées par les services chargés de la sécurité des états permettraient en effet une automatisation à moindre coût de l'écoute gouvernementale, alors plus facile à mettre en oeuvre que les écoutes téléphoniques ou les interceptions de courrier postal. Le Pentagone a par exemple mis au point le logiciel Verity de recherche par mots-clés et par concepts. Les services secrets français se sont quant à eux dotés de logiciels d'écoute du réseau tels que Taïga, qui permettent de sélectionner les données transmises selon leur degré de pertinence ; ces données sont ensuite analysées par des experts en géopolitique ou d'anciens officiers de renseignement recyclés dans la documentation [AST96]. La NSA excelle dans les technologies de pointe en matière d'analyse des langues étrangères : elle intercepte le trafic international qui transite par les États-Unis, ce qui lui donne les moyens de contrôler la majorité des communications électroniques mondiales.
Le Communications Decency Act est, quant à lui, le fruit des discours moralisateurs des lobbies et des partis conservateurs américains. Ceux-ci dénonçaient la violence et la pornographie ayant libre cours sur les nouveaux réseaux de communication et ont donc demandé que la censure puisse se faire aussi sur ces nouveaux canaux. Le décret est passé : la surveillance des communications électroniques peut commencer.
Enfin, certains états dictatoriaux souhaiteraient faire taire ces nouveaux moyens de communication qui permettent aux opposants de faire entendre leur voix, dans le pays ou à l'étranger. En 1991 par exemple, l'annonce du coup d'état contre M. Gorbatchev en URSS a été faite sur Internet malgré les efforts du KGB : ces technologies font peur à des pays comme le Mexique ou la Chine [LEO95].
Un nouveau rapport à la connaissance
L'apprentissage de la connaissance doit devenir actif : il faut écouter, discuter, remettre en ordre, disséquer, s'interroger sur la validité de l'information présentée, confronter son savoir avec d'autres, réfléchir plutôt qu'emmagasiner. Les nouvelles technologies devraient nous permettre de repenser l'acte d'apprendre, c'est du moins ce que l'on nous promet. Les énormes masses d'information doivent conduire à observer les faits et les comparer selon différentes sources, puis se faire sa propre opinion. De plus, le multimédia doit pouvoir s'adapter à l'apprenant, pour lui offrir des conditions d'apprentissage optimales. L'éducation, mais aussi la formation professionnelle et personnelle, doivent passer non plus par l'apprentissage seul des contenus, mais aussi par l'apprentissage de méthodes de travail, d'acquisition et de manipulation des connaissances : ces méthodes doivent privilégier la réflexion face à l'information, la confrontation des savoirs et des idées. [BRE91].
La création d'une oeuvre multimédia n'est pas simple : il faut savoir structurer les connaissances acquises et les documents disponibles pour en faire un mélange harmonieux et utile, ou encore déstructurer pour mieux restructurer une oeuvre existante afin de la rendre "navigable" [SAL96]. Il faudra désormais savoir "penser multimédia". Il faut aussi songer à l'utilisation qu'en fera le "lecteur" : l'interface doit être simple, intuitive, esthétique, ergonomique. Il ne s'agit pas, comme le font malheureusement nombre d'éditeurs aujourd'hui, de coller l'étiquette "multimédia" à chaque produit qui se contente de mélanger un peu de texte, quelques images et des dialogues interactifs limités.
Certaines oeuvres sont cependant très réussies : Le Louvre, Le Musée d'Orsay ou Comment ça marche ? sont autant de cd-rom qui ont demandé beaucoup de travail et la mise en commun de différents talents (ergonomes, pédagogues, critiques d'art, graphistes, programmeurs, etc.). Il aura fallu entre autres repenser la notion d'interface utilisateur, qui ne doit plus rester proche du fonctionnement de la machine mais se doit de devenir plus humaine, par l'utilisation d'"agents intelligents" ou par une éventuelle personnalisation de l'outil par exemple.
La séparation entre lecteur et auteur n'est maintenant plus aussi clairement définie [SAL96]: la lecture devient active, l'écriture demande de se mettre à la place du futur utilisateur et donc nécessite une sorte de relecture de l'oeuvre. La lecture linéaire est déjà en soi une écriture personnalisée (lecture entre les lignes, imagination, compréhension selon ses propres acquis et expériences), mais le multimédia rend cette écriture plus concrète : on choisit les parties de l'oeuvre auxquelles on veut avoir accès, on donne donc un sens personnel aux documents, on l'écrit pour soi. De plus, certains éditeurs imaginent déjà des produits permettant aux différents utilisateurs d'annoter les oeuvres, de discuter avec d'autres lecteurs sur les réseaux et ainsi d'approfondir le travail de l'auteur. Chaque lecteur écrirait à son tour un bout de l'oeuvre, tout en conservant l'original : on compléterait une oeuvre sans pour autant la dénaturer.
La numérisation à grande échelle des travaux de l'esprit humain pose un problème non négligeable : elle facilite évidemment l'accès à l'information par le plus grand nombre, comme les copies d'oeuvres le faisaient auparavant dans une moindre mesure, mais elle réduit en même temps l'oeuvre à de l'information en général, sans tenir compte de l'information spécifique qu'elle peut porter dans sa forme originelle. L'odorat, le toucher et la vue d'objets réels (et non pas celle d'une image numérique, même en trois dimensions) mais aussi tout un ensemble d'habitudes de contemplation ou de lecture des oeuvres qui dépendent des cultures et des époques, ne sont plus prises en compte : l'objet est non seulement dématérialisé, mais aussi dévitalisé puisque l'on gomme sa forme et par là-même une partie de son contenu intrinsèque. La digitalisation ne peut pas capter l'ensemble de ces informations spécifiques ; c'est une réduction utile mais qui ne doit pas faire oublier l'importance de l'objet original, réel [SAL96].
Le multimédia permet quelque chose de nouveau dans nos sociétés : faire revivre les cultures orales, souvent oubliées à cause des ouvrages imprimés ou manuscrits [LAN95], mais aussi de les compléter par l'écrit et l'image pour créer une culture nouvelle, hybride. Sur un même support, on peut alors véhiculer deux cultures radicalement différentes, pour lesquelles le temps n'a pas le même sens : alors que l'écrit compresse le temps et fige définitivement une oeuvre de l'esprit, les cultures orales s'inscrivent dans la continuité et dans une perpétuelle évolution, parfois infime mais qui rappelle que les temps changent. Les nouvelles technologies devraient faire disparaître ces différences, pour offrir une culture toujours en mouvement, tout en conservant figées les traces de son passé. Nous devrons apprendre à déchiffrer à la fois le son, l'image et l'écrit pour comprendre cette nouvelle culture.
Un nouveau rapport au temps, à l'espace et au monde
Jusqu'à présent, la vie et les cultures étaient basées sur des temps locaux, déterminant des rythmes et des rôles sociaux, des normes difficiles à contourner : on vivait selon les saisons, on distinguait le jour de la nuit. Il faut repenser notre rapport au temps : grâce au temps réel et à la mondialisation des échanges et des marchés, les contraintes de temps sont peu à peu abolies, jusqu'à faire émerger une "ère de l'instantané permanent" [LAC93b], autrement dit une disparition progressive de la notion de temps distincts au profit d'un temps mondial, unique. Un exemple parlant est celui du milieu de la Bourse : les temps locaux obligent les bourses à fermer et à ouvrir successivement dans les grandes villes du monde (Tokyo, Paris, New-York), mais les réseaux informatiques permettent d'effectuer des transactions vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Ce nouveau rythme de vie est fortement déstabilisant [VIR95], d'autant plus que nos cultures ont du mal à s'adapter rapidement aux bouleversements technologiques récents. Le "village global" de M. McLuhan a trouvé sa propre notion de temps, un temps lui aussi global. Cette unification sous-tend une forme de tyrannie, toute unification écrasant par sa définition même les différences. L'immédiateté au quotidien, permise par les nouvelles technologies, lève certains obstacles à la singularisation des individus imposés par les temps locaux : on peut par exemple travailler à son rythme sans tenir compte des normes sociales locales. Mais la vitesse fait aussi perdre le recul critique nécessaire et limite la réflexion au profit de l'action. Le temps unique empêche la coupure indispensable à la remise en question [LAC93b] : on acquiert des réflexes et on ne prend plus le temps de penser. C'est déjà le cas dans les forums sur Internet, dans lesquels des messages virulents révèlent le manque de réflexion et l'impatience non contenue de la réponse à des textes parfois ambigus, ou simplement mal interprétés parce que lus superficiellement. Le temps unique a de plus pour effet de dissoudre l'espace réel [VIR95]: très utile aux multinationales désireuses d'oublier les contraintes spatiales, cette dissolution est, elle aussi, déstabilisante.
Certains médias s'intéressent de près aux dérives probables vers une "démocratie en temps réel", dérives qui risquent d'être accentuées par le développement des nouvelles technologies. En effet, cette "hyperdémocratie" existe déjà, en partie grâce aux sondages d'opinion et à la possibilité qu'ont les populations de donner leur avis par fax, par téléphone ou par courrier : Washington est submergé de lettres et de messages des citoyens américains. Les lobbies, déjà omniprésents dans la politique des États-Unis, accroîtront certainement leur pouvoir grâce aux autoroutes de l'information. L'interactivité et le temps réel poussés à l'extrême nous proposent une société du réflexe, privée de la réflexion et de la confrontation d'idées, sans pause avant l'action : comment pourra-t-on parler de démocratie ?
Comme nous l'avons vu , le temps unique fait disparaître l'espace réel. Mais les nouvelles technologies nous offrent par ailleurs un nouvel espace, virtuel celui-là. Considéré par certains comme un nouveau Far West (17) en attente de lois et prêt à être conquis, il est qualifié par d'autres d'espace libertaire propice à la multiplicité et au métissage [GUÉ96]. On s'approche rapidement du cyberespace tel que l'avait imaginé W. Gibson [GIB84] : le monde réel entier recréé, impalpable mais compressé en un seul point de rencontre de toutes les cultures et de tous les individus. Mais peut-être aussi un monde virtuel en danger si les lobbies, les multinationales et les gouvernements le rendent à leur image. Ce nouveau monde serait en fait bel et bien une simulation du monde réel, un double interactif mais pas tout à fait ressemblant à l'original : il permettrait la fuite, l'imaginaire, la liberté d'expression, le droit à la vie privée. C'est du moins ce que l'on peut espérer en observant son précurseur Internet.
Le principal danger de cet univers en apparence parfait est de se couper de la réalité, à force de vouloir s'immerger dans un espace aseptisé, ultra-sécurisé mais imaginaire, déjà esquissé par les séries télévisées ou les jeux vidéos. Les nouvelles technologies nous offrent la possibilité d'expérimenter, de découvrir ou de rêver, ce qui est certainement en partie bénéfique, mais le risque majeur est celui d'une dérive vers une perte généralisée du sens des réalités. "Si les gens ont la possibilité d'éviter les sujets un peu désagréables à entendre qui peuvent surgir dans ces forums, Internet deviendra un moyen comme un autre (...) de fuir les réalités non virtuelles et injustes de notre monde" [SHA95]. Un profond décalage entre la réalité et le cyberespace pourrait bien voir le jour, alors que ce nouvel univers devrait justement, entre autres, nous permettre de mieux appréhender le monde réel.
"On the Net, nobody knows you're a dog" (18). Ce dicton qui court sur Internet exprime très bien la nature des relations qu'entretiennent les gens dans le cyberespace : dans ce monde virtuel, on peut recréer des situations réelles ou s'inventer des vies complètement imaginaires. La plupart du temps, on peut y jouer un ou plusieurs rôles et faire disparaître les contraintes sociales du monde réel : hiérarchie (âge, niveau d'études), sexisme, racisme ou "délit de sale gueule". L'esprit libéré de ces contraintes, l'utilisateur peut profiter de sa nouvelle liberté d'expression, ou de sa nouvelle existence virtuelle.
Mais, sous le couvert de l'anonymat et en l'absence d'affrontement réel, les personnages se permettent plus de liberté, parfois trop. Là encore, on privilégie l'action à la réflexion : les discussions peuvent devenir agressives voire violentes et le jeu de la séduction devient plus facile. Ce monde-là nous présente finalement une image exacerbée de la complexité humaine.
Cependant, cet univers virtuel peut aussi être le formidable outil d'une nouvelle solidarité [GUÉ96]: il se crée des zones culturelles virtuelles (19) ou des groupes d'intérêt (20), propices à la fois à l'émergence d'une culture spécifique et au renforcement de cultures en voie de disparition. Il permet donc à la fois à des cultures en perte de vitesse de revivre malgré la dispersion des individus, mais aussi de rassembler des gens de différentes cultures et origines autour des mêmes centres d'intérêt. Ce sont alors de véritables sociétés virtuelles qui s'organisent.
Conclusion
Il faut bien l'avouer : notre condition privilégiée d'étudiants en informatique, qui nous a permis d'utiliser Internet et les applications multimédias bien avant leur prétendue démocratisation, a par-là même biaisé notre jugement. Nous avions tout d'abord une perception idéaliste, voire utopiste, du fameux "cyberespace" libertaire, puisque nous faisions partie de la communauté de ces utilisateurs prêts à respecter les règles du réseau. Mais le grand public et les acteurs privés envahissent maintenant cet espace, le métamorphosant définitivement en centre commercial international ou en argument de vente pour ordinateurs familiaux, le réduisant ainsi à un marché de plus à conquérir : peu à peu, Internet perd de son attrait, surtout pour des informaticiens comme nous.
Il a donc fallu que nous fassions abstraction de nos idées préconçues afin d'examiner, avec plus d'objectivité, aussi bien les promesses enchanteresses des rapports officiels que les critiques acerbes des adversaires de ces nouvelles technologies. Ceci en évitant si possible les réactions épidermiques trop violentes... Nous en sommes malheureusement arrivés à la conclusion que les dangers évoqués par les intellectuels cités en référence semblent bien réels : sans aller jusqu'au cauchemar "technico-libéral" prophétisé par certains, on peut déjà supposer que ce monde ne deviendra pas plus humain juste parce que l'on en aura câblé chaque centimètre carré ! Le progrès n'est jamais seulement bénéfique : les conséquences des nouvelles technologies dépendront de l'usage qui en sera fait. Leur impact est encore trop faible pour en tirer un véritable enseignement, mais l'image actuelle de notre société laisse présager le pire.
Selon P. Virilio [VIR95], la mondialisation de la manipulation et de la censure de l'information est déjà l'un des "Tchernobyls informatiques". Mais la loi du marché et de l'argent n'a pas attendu les nouvelles technologies pour nous apporter la désinformation et la censure, la surinformation et l'endoctrinement insidieux, l'abrutissement des masses et le rêve américain. Il nous reste maintenant à espérer que les populations ne se laisseront pas berner à nouveau par les discours mielleux et les promesses faciles, mais sauront réagir à temps et lutter contre le mouvement actuel afin que ces nouveaux outils deviennent ceux d'une société plus équitable, plus transparente, en un mot plus informée.
Notes
nrichard@ada.eu.org
NII : National Information Infrastructures, les inforoutes américaines.
La numérisation du fonds documentaire de la Grande Bibliothèque aura coûté plusieurs millions de francs alors qu'une partie des ouvrages est déjà disponible sous cette forme chez les éditeurs !
Comme le "Plan Informatique pour Tous"
VRML : Virtual Reality Modeling Language
Le positivisme de la science et la foi quasi-religieuse qu'on lui voue parfois sont brillamment abordés dans [PRA93].
EFF : Electronic Frontier Foundation.
presse critique comme Le Monde Diplomatique ou Terminal, les émissions comme Arrêt sur image sur la 5ème, etc.
NSA : National Security Agency, agence chargée d'assurer la sécurité des États-Unis.
Numéros de cartes de crédit, noms et adresses des utilisateurs, etc.
Aux États-Unis, l'utilisation d'outils de chiffrement est autorisée, mais l'exportation de techniques cryptologiques est soumise à autorisation, délivrée par des agences comme la NSA.}
Michel Ferrier est le directeur des technologies et des transferts sensibles du Secrétariat Général de la Défense Nationale.}
Le fameux "Communications Decency Act"
La NSF (National Science Foundation) a cédé en avril 1995 la dorsale d'Internet aux capitaux privés.
network computers, baisse des coûts de raccordement et de communication
Authentification par une signature unique pratiquement impossible à reproduire, tampon électronique attestant de la provenance, date et heure exactes de la création ou de la mise en circulation d'un document, etc.
Clés logicielles ou matérielles contre la copie, mouchards pour surveiller la circulation des documets, etc.
Une "Nouvelle Frontière".
"Sur le Net, personne ne sait que vous êtes un chien"
Par exemple, un regroupement des francophones pour lutter contre le monopole de la langue anglaise et pour aider à la diffusion notre culture.
Par exemple, des groupes d'aide aux malades du cancer, la réunion des fans de X-Files.
Bibliographie
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BOR95, Stéphane Bortzmeyer, "Sécurité de l'entreprise contre sécurité de l'État", 01 Réseaux, 1995, n°17, Septembre
BOU93, Daniel Bougnoux, "Sciences de l'information et de la communication", Larousse, 1993, Collection Textes Essentiels
BRE91, Thierry Breton, "La dimension invisible", Odile Jacob, 1991
BRE92, Philippe Breton, "L'utopie de la communication", La Découverte, 1992
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Paru dans le numéro de Terminal Special Internet 71/72

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lundi 07 avril

« Le CIO est une réunion de gentlemen sans statut »

Source: http://www.libeorleans.fr/libe/2008/04/le-cio-est-une.html

Patrick Clastres est chercheur rattaché au centre d’histoire de Sciences-Po Paris. Il est également historien de l’Olympisme. Son travail de thèse est consacré à Pierre de Courbertin.
Face à la tourmente qui ébranle le mouvement sportif international et le débat sur l'opportunité de la tenue des prochaines olympiades dans la capitale chinoise, il analyse, avec recul, le non-positionnement du Comité international olympique (CIO) sur ces questions d'ordre diplomatique.

Avez-vous été surpris par la nomination de la Chine comme capitale olympique ?

On ne peut pas comprendre cette décision qui remonte à 2001 si on ne s’inscrit pas dans la perspective séculaire du fonctionnement du Comité International Olympique. Depuis sa création, en 1894, il veut délivrer un message sportif et diplomatique à l’échelle universelle. Il y a, derrière cet universalisme singulier, un réel idéal olympique. Au commencement, le CIO oeuvrait à la fabrique d’hommes capables de prouesses physiques, doués de capacités de commandement militaire, commercial et politique. Il se donnait comme mission de réunir l’élite mondiale pour un rapprochement pacifique. Puis, au fil des années, il a été confronté aux réalités géopolitiques et à une série incroyable de boycotts qui ont failli le faire disparaître. Pour assurer sa survie, le Comité a pris un tournant commercial décisif en 1980, laissant de côté l’amateurisme. C’est l’arrivée de Juan-Antonio Samaranch qui a permis ce processus. Depuis, le CIO est lié à ses partenaires commerciaux et à sa propre volonté d’expansion internationale. À ce titre, il ne pouvait pas se priver de ce formidable marché que constitue la Chine.

Mais le CIO aurait-il pu refuser cette candidature pour des raisons diplomatiques liées, par exemple, au respect des Droits de l’Homme ?

Comme l’a récemment dit Jacques Rogge, son président, le CIO, qui est une Organisation Internationale Non Gouvernementale (OING) de droit privé suisse, n’est pas une organisation militante. Sa composition laisse songeur. Il fonctionne sur le mode de la cooptation. On y retrouve des aristocrates, des militaires, des diplomates… C’est une réunion de gentlemen sans statut qui ont, comme point commun, l’absence de passé sportif et de compétences de management de haut niveau. Ils s’entourent de cadres performants et diplômés qui orientent le CIO vers une logique de survie bureaucratique. Du coup, on ne retrouve plus les valeurs intrinsèques du sport. Le sens commun disparaît au profit de la professionnalisation du jeu et du dopage.

Comptez-vous, comme certains politiques, sur les sportifs eux-mêmes pour faire infléchir le CIO ?

Le CIO s’interdit de dénoncer les pratiques anti-démocratiques des pays postulants au nom de la neutralité du sport. Ce qui rend l’objet sport plastique et donc facile à utiliser par les régimes totalitaires. Les rares tentatives diplomatiques du CIO sont une succession d’échecs et de désillusions, comme cette équipe RFA-RDA montée dans les années 50 ou celle regroupant la Corée du Nord et la Corée du Sud à l’occasion des JO de Barcelone de 1992. Il a exclu l’Afrique du Sud contraint par le seul boycott de 28 nations africaines. Cette mesure est intervenue avec 30 ans de retard et n’a eu aucun effet. C’était juste un rattrapage maladroit.
Alors oui, pourquoi pas les athlètes eux-mêmes. Ce serait à eux de se mobiliser pour peser sur le CIO et ses choix organisationnels. S’ils font preuve de vigilance et font jouer leur droit d’alerte, ils peuvent obliger le Comité à un positionnement clair. Que l’on ne revoit plus cette neutralité envers les régimes dictatoriaux qui se transforme trop souvent en complaisance. Je pense à la Chine, à l’Allemagne du IIIème Reich, à l’URSS. Ce phénomène est d’ailleurs comparable aux rapports qu’a entretenus la FIFA avec d’autres dictatures comme l’Argentine en 1978.
Hélas, pour l’heure, le CIO est seulement là pour offrir les jeux dans les meilleures conditions possibles. Quel qu’en soit le prix…

Recueillis par Mourad Guichard


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samedi 05 avril

AT et PNL, des différences conciliables ?

par Jean-Luc MONSEMPES *

La PNL, née dans les années 1970, est souvent positionnée en polarité par rapport à l’AT, née dans les années 1950. Cet écart est-il justifié ? Qu’est ce qui oppose ces deux approches ? Comme la PNL, l’AT est centrée sur l’observation des comportements (mots, gestes, mimiques et réactions émotionnelles). Mais à sa différence elle relie ces observations à des expériences intrapsychiques individuelles et à une théorie de la personnalité, par l’intermédiaire d’un ensemble organisé de concepts prenant pour objet les relations humaines qu’elle décrit.
Cet article présente les points clé de l’Analyse Transactionnelle aux praticiens en PNL, puis tente de mettre en parallèle ces deux points de vue sur le fonctionnement du psychisme pour trouver les points de similitude et de différence.

Qu’est ce que l’Analyse Transactionnelle ?

Selon son association internationale, l’Analyse Transactionnelle (AT) est « une théorie de la personnalité et une psychothérapie systématique en vue d’une croissance personnelle et d’un changement personnel ».

l’AT est une théorie de la personnalité, qui nous montre comment nous sommes structurés psychologiquement en utilisant un modèle en trois partie, le diagramme des Etats du Moi avec le Parent, l’Adulte et l’Enfant, qui nous aide à comprendre comment les gens fonctionnent et expriment leur personnalité en termes de comportements.

L’AT est aussi une théorie de la communication dont l’application peut fournir une méthode d’analyse des systèmes et des organisations. Elle propose un ensemble cohérent de différentes « grilles de lectures » du comportement et des relations humaines.

L’AT propose enfin une théorie du développement par le concept de scénario de vie, qui explique comment les schémas de comportement dans notre vie actuelle ont pris naissance dans notre enfance et comment nous continuons parfois à les réutiliser dans notre vie adulte même quand elles aboutissent à des résultats douloureux et infructueux. Le but de l’AT est de développer « l’autonomie » de l’individu, et augmenter la capacité de l’individu à choisir sa vie en progressant vers la pleine conscience de soi.

L’AT repose sur un certain nombre de principes de base concernant les personnes, la vie et nos possibilités de changement :
• nous sommes tous OK, c’est à dire valables, acceptables, aimables, etc.
• nous avons la capacité à penser, agir et ressentir.
• nous décidons de notre destinée à un moment de notre vie et il est possible de faire de nouveaux choix.

L’AT est un ensemble d’outils permettant :
- de comprendre la représentation de la personnalité (les états du moi structuraux et fonctionnels),
- faciliter la communication (les transactions, les strokes, la structuration du temps),
- de clarifier l’histoire de notre vie (les positions de vie, les scénarios et drivers),
- de comprendre notre mode d’adaptation de notre carte du monde à notre scénario de vie (la passivité, les symbioses, les redéfinitions ,les méconnaissances,),
- de justifier nos croyances scénariques (sentiments authentiques et parasites, les jeux psychologiques)
-changer les différents aspects de sa vie (le contrat, la redécision, le reparentage)

Les origines de l’Analyse Transactionnelle

L’AT a été développé dans les années 1950 par le psychiatre et psychanalyste Eric Berne (1910-1970) qui fut l’élève de Paul Federn et d’Erik Erickson. Le rejet de E. Berne par les psychanalystes reconnus est probablement ce qui le poussa à développer les concepts de l’AT. En tant que médecin, E. Berne avait pour idéal de guérir les gens rapidement plutôt que de les faire « progresser » pendant des années d’analyse.
Le « comment guérir » les patients en souffrance prenait le pas sur le « pourquoi » de la souffrance. E. Berne souhaitait également trouver un langage simple, au lieu du grec et du latin utilisé à l’époque par les psychanalyste, qui permette au client et au thérapeute de coopérer plus facilement dans la construction du processus de guérison.
Selon T.A Harris, le projet de l’AT était « d’arracher Freud au divan et de le populariser au sein des masses ». Les premières descriptions des Etats du Moi, datent de 1957. Berne parle souvent de l’importance de l’intuition dans la naissance de sa nouvelle approche. De nombreux chercheurs en sciences humaines ont depuis développé les champs théoriques et d’applications de l’AT.

Les concepts de l’Analyse Transactionnelle

1.Le concept des Etats du Moi

Berne a modélisé la psyché humaine en trois « états du moi », correspondant à des systèmes cohérents de pensée et de sentiments mis en évidence par des comportements correspondants. Notre personnalité s’exprime selon les contextes de vie, sous les traits de l’enfant que nous avons été, des parents que nous avons eu ou de l’adulte que nous sommes devenus. C’est comme si plusieurs personnes cohabitaient en nous et ces différentes manières d’être sont des « états du moi »

L’analyse structurelle des états du moi nous informe sur leur contenu intrapsychique et sur l’ensemble des stratégies utilisées dans différentes circonstances. Les comportements, pensées et sentiments sont reçus des figures parentales et s’expriment dans l’état du moi Parent ; ou bien sont adaptés à la situation présente et expriment l’état du moi Adulte ; ou enfin sont des réactivations d’un vécu de l’enfance et s’expriment dans l’état du moi Enfant. Si le Parent et l’Enfant sont des échos du passé, l’Adulte réagit avec ses ressources du présent.
L’inspiration freudienne de Berne à propos de la topique freudienne du « Surmoi , Ca , et Moi »peut transparaître dans sa modélisation de la psyché en état du moi. Les systèmes cohérents de pensée, sentiments et comportements évoquent en la structure de l’expérience subjective. On peut également trouver des analogies entre les états du moi et les trois états de la stratégie de Walt Disney décrite par R. Dilts : le rêveur, le réaliste et le critique. Les positions de perception permettent d’expérimenter ces trois états.

2. Le concept des transactions
Une Transaction est une unité d'échange social entre deux personnes, ou un échange bilatéral (physique ou verbal) entre deux états du moi. Les transactions sont les aspects manifestes des échanges sociaux ou l’analyse des processus interpersonnels. L'AT distingue quatre types de transactions
- Les transactions parallèles quand l’état du moi sollicité est celui qui répond
- Les transactions croisées quand l’état du moi sollicité n’est pas celui qui répond
- Les transactions cachées quand la transaction apparente (niveau social) cache un message sous jacent (niveau psychologique) provenant d’un autre état du moi
- Les transactions tangentielles ou déviées quand l’état du moi sollicité évite de répondre en changeant de thème.
Avec les Transactions l'AT propose une grille de lecture qui permet de classer les processus relationnels observables entre deux individus. Un parallèle est possible avec la synchronisation de la PNL.

3.Le concept des besoins de reconnaissance
Berne s’est appuyé sur les travaux du médecin analyste René Spitz, pour mettre en évidence trois besoins essentiels à tout être humain : les besoins de stimulation, de reconnaissance dans la relation à l'autre et de structure. Ces besoins doivent être satisfaits pour qu'une personne se maintienne dans un état d'équilibre physiologique et psychologique sain. Dans le langage de l'AT, un stroke est une unité d’attention envers une personne pour reconnaître son existence par un regard, un geste, une parole, un compliments, une réprimandes. La plupart des personnes préfèrent des strokes négatifs à l'absence de tout stroke. Quand une personne est en manque de strokes positifs, elle aura tendance à chercher des strokes négatifs, par exemple en rentrant dans des jeux psychologiques. Puisque les strokes nous apportent l’énergie pour vivre, nous développer, nous passons notre vie à les rechercher (amour, maison, voiture, costume, travail) pour en recevoir le plus possible.
En PNL un stroke serait tout ce qui satisfait un critère ou une valeur

4- Le concept de structuration du temps
Pour satisfaire ses besoins psychologiques, l’individu va structurer le temps de six manières différentes :
- Le retrait avec une coupure mentale ou physique des autres
- Les rituels : les échanges sont stéréotypés, simples, répertoriés
- Le passe temps : les échanges permettent de communiquer sans risques et de manière quasi-prévisibles.
- L'activité : les échanges sont orientés vers l'accomplissement d'une tache ou la réalisation d'un objectif.
- Les jeux psychologiques : les échanges comprennent une suite de séquences habituelles et aboutissant à un sentiment négatif des joueurs qui tiennent des rôles spécifiques (Persécuteur, victime, sauveur)
- Les relations d'intimité : échanges spontanés et authentiques avec l'expression de ses pensées et sentiments ( Peur, colère, tristesse, joie)
Comment structurer son temps pour décider de satisfaire ou non nos critères et valeurs au cours d’une interaction : en PNL, nous parlerions de stratégies de décision et de motivation.

5.Le concept des sentiments et des rackets
Les quatre sentiments de base sont la joie, la tristesse, la colère et la peur. Les sentiments influencent nos croyances, pensées et comportements. Les émotions sont à la fois des radars qui apportent de l’informations et une énergie pour agir. Elles sont positives ou négatives en fonction de leur utilité dans une situation donnée. L’AT propose une démarche pour reconnaître nos propres émotions (s’y associer) et avoir ainsi des comportements plus efficaces, et aussi exprimer nos émotions pour communiquer d’une manière plus efficace avec les autres et trouver de nouvelles options. Comme en PNL, les émotions ont une fonction informative et motrice. L’AT explique clairement le mécanisme des incongruences dans l’expression des sentiments. Les émotions deviennent négatives par effet de substitution (le racket), d’accumulation (le timbre) ou d’exagération (sentiment élastique). Quand un sentiments n'est pas accepté dans sa famiIle, l’enfant va le remplacer par un autre sentiment qui est autorisé. L’utilisation de ce sentiment dit «parasite ou racket» permet souvent à l’adulte d’obtenir les gratifications et signes de reconnaissance dont il a besoin.

6. Les positions de vie
Pour Berne, la position de vie est la manière fondamentale et constante à partir de laquelle une personne se situe face à elle-même et face aux autres. La position de vie est déterminée dans l'enfance en réaction aux messages inhibiteurs ou permissifs des parents, et à partir du sens que l'enfant donne à ses expériences et aux conclusions qu'il en tire sur sa propre valeur et sur celle des autres et du monde. Les positions de vie catégorisent les croyances à propos de nos relations aux autres ainsi que les quatre attitudes mentales (coopération, domination, soumission et démission) qui en découlent et donnent une description des comportement observables correspondant à ces catégories.
Ce concept permet de comprendre la dynamique existentielle à partir de laquelle une personne a construit son identité et comment elle établit aujourd'hui des relations positives ou négatives de façon cohérente avec son histoire. La mise en évidence de la position de vie est un élément déterminant dans l’identification et le traitement du scénario et l'orientation vers la guérison.

7. Le concept des jeux psychologiques
Un jeu est le déroulement d’une série de transactions cachées, complémentaires, progressant vers un résultat bien défini et prévisible. Ce sont des mécanismes inconscients qui aboutissent à des relations ratées, c'est-à-dire à un « bénéfice négatifs ». Nous jouons pour structurer le temps, obtenir des signes de reconnaissance, maintenir notre cadre de référence, confirmer nos croyances. Le jeu se joue selon certaines règles préalables et parcours un itinéraire bien précis. L’AT propose d’apprendre à repérer ces jeux relationnels, d’en prendre conscience et de comprendre ce qui se joue dans la relation. Les jeux de l’AT apportent un riche contenu aux descriptions structurelles et sans contenu des stratégies relationnelles de la PNL.

8. Le concept des méconnaissances
Méconnaître, c'est refuser de voir la « réalité » d’une situation, c’est manquer de réalisme, être trop pessimiste ou trop optimiste, pour en fin de compte ne pas assumer ses responsabilités.
Cette méconnaissance conduit aux symbioses (l’art d’être eux pour former une relation bancale. Une personne se survalorise et l’autre se dévalorise pour former une seule personne), aux comportements de passivité (l’art de tout faire pour ne pas y arriver) et aux redéfinitions ou grandiosités (l’art de répondre à coté ou d’exagérer). L’AT donne des moyens de prendre conscience de nos méconnaissances, et de trouver de nouvelles options pour résoudre les problèmes. La grille des méconnaissances est un très bon outil de résolution de problèmes, qui comme le SCORE de la PNL, apporte les distinctions nécessaires à de nouvelles prises de conscience.

9. Le concept des scénarios
Le concept du scénario, ou plan de vie, est la clef de voûte de la théorie de l'AT. D'après Eric berne, un scénario est " un plan de vie inconscient basé sur des décisions prises dans l’enfance, renforcé par les parents, justifié par les événements successifs, et qui se termine par une alternative choisie par la personne ». C’est notre mythe personnel, notre histoire de vie, notre système de croyance par rapport à une mission. Comme pour les autres approches psychologiques, la théorie du scénario intègre l'idée que nos schémas de vie adulte sont conditionnés par les expériences de l'enfance. Mais avec le scénario, le plan de vie est établi de manière précise, sous la forme d'une pièce de théâtre, avec un début, un milieu et une fin clairement définie. Le scénario s’active en cas de stress. L’AT décrit six catégories de scénario, en relation au temps, et chacun peut aisément reconnaître son scénario, prendre conscience de son mécanisme et de ses effets négatifs. Peut-on changer son scénario ? probablement l’assouplir avec l’AT. Avec la PNL, le changement d’histoire de vie ou le réimprinting visent des changements de scénarios.

10. Le concept des drivers et mini scénarios
Taïbi Kahler, élève de Berne, a montré qu'il existe certains ensembles précis de comportements, appelés drivers ou mini scénarios, et que les personnes manifestent juste avant de passer à des comportements ou des sentiments scénariques. Les drivers sont repérables dans les comportements quotidiens. En observant les drivers d'un individu, on peut en déduire leur processus scénariques

11. Le concept d’autonomie et de contrat
Pour Eric Berne, le but de AT est orienté vers la guérison du scénario et le développement de l'autonomie. L'autonomie correspond à l'utilisation par la personne de ses capacités de conscience, de spontanéité et d'intimité. La personne autonome accepte la responsabilité de ce qu'elle vit, prend ses décisions en fonction de ses valeurs personnelles et non plus pour s'adapter à celle des autres, vit ses sentiments authentiques et sait les exprime, perçoit l'autre et elle-même comme une personne qui a le droit d'exister et qui mérite d'être respectée.
Le développement de l’autonomie fait appel à la notion de contrat, qui est la clé de l'application de l’AT et qui répond à la question "comment s'améliorer". Le contrat vise des améliorations concrètes par étape au lieu de vouloir déplacer les montagnes. Passer un contrat, c'est déterminer un objectif en termes d'actions concrètes, échéancées et réalistes. C’est un objectif de progrès bien formulé sur lequel chacun s’engage.

Les champs d’application de l’AT

Le développement de la personne : la psychothérapie individuelle et de groupe, le coaching, le conseil
Le développement des organisations : amélioration des relations interpersonnelles, résolution des conflits, négociation, vente, management, communication interne et externe, cohésion et motivation d’équipe.
L’éducation et l’enseignement

Les différences ou complémentarités entre l’AT et la PNL

Les distinctions épistémologiques

Les distinctions entre la PNL et l’AT sont d’abord épistémologiques, car elles relèvent de différents modes d’appréhensions de l’objet psychologique.
L’AT considère l’objet psychologique avec une conception réaliste de la connaissance, selon laquelle l’homme peut agir en fonction de ses perceptions et a la possibilité de connaître la vérité telle qu’elle est, en se déplaçant pour multiplier ses points de vue. L’observation « réaliste » des comportements permet de créer des concepts ou grilles de lecture de cette « réalité ». Par exemple, si un sujet émet un jugement, il fait appel à son état du moi Parent ; s’il exprime une émotion, il fait appel à son état du moi Enfant. Le changement viendra d’une meilleure prise de conscience d’une « réalité » extérieure.

La PNL s’appuie sur une conception constructiviste de la connaissance, selon laquelle l’homme agirait plus en fonction des représentations qu’il se fait de la réalité que des propriétés objectives de son environnement. Le comportement d’une personne dépend de son appréhension du monde et celle-ci se reflète dans les programmes des schémas du langage. La PNL propose donc une modélisation, non pas d’une « réalité » mais des cartes ou représentations du monde, dont certaines sont « facilitantes » et d’autres « limitantes ». La PNL cherche à décoder le mode de construction de ces « fictions » qui fonctionnent ou ne fonctionnent pas. La PNL ne propose pas des concepts pour comprendre mais des modèles pour agir. Le changement viendra, soit d’une meilleure prise de conscience d’une réalité intérieure, soit d’une construction d’une carte mentale ou « fiction » plus utile.

S’il y a un point de similitude entre ces deux approches, c’est la recherche du pragmatisme. Le pragmatisme de l’AT concerne sa théorie celui de la PNL concerne l’action.

La construction des cartes de la psyché et le modèle des parties

L’AT utilise le modèle des parties qui se retrouve dans la plupart des approches de la psychologie : la psychanalyse, la Process Communication, l'approche de C. Young, l'Ennéagramme… et aussi la PNL.

La différence porte sur le mode de conception de ces parties ou modèles de la psyché. En effet la manière dont ces cartes sont élaborées vont déterminer la pertinence des liens entre la carte (la représentation du fonctionnement intrapsychique) et le territoire (l’observation des comportements). Les entités de la topique freudiennes du Surmoi, du Moi et du Ca, sont des structures hypothétiques n’ayant pas de bases réelles sur le plan psychologique. L’AT a théorisé et « modélisé » la psyché en trois parties ou trois état du moi, correspondant à des systèmes cohérents de pensée, de ressentis et d’actions. Les états du moi sont conçus comme des entités concrètes qui peuvent s’exprimer dans des comportements observables.
L’AT donne une carte du fonctionnement intrapsychique plus opérationnelle et plus concrète que celle des entités hypothétiques freudienne. De même l’énéagramme et le modèle de Young sont des modèles théoriques du fonctionnement psychologique.
La carte des types de personnalité de la Process Communication de Taibi Kahler s’est construite en réaction à la théorisation de l’AT. Les regroupements de caractéristiques observables des types de personnalité ont été élaborés à partir de corrélations statistiques et non à partir d'une théorie. La Process Communication a « révisé » les cartes de la psyché de l’AT, tout en conservant la richesse de ses grilles de lectures sur les plans de vie et scénario. C'est ce qui en fait sa pertinence tant pour la compréhension du modèle que pour son utilisation simple au quotidien.

Pour la PNL, les parties se définissent comme des états de la personne, en refusant de se référer à un schéma universel de ces états, considérant que la structuration personnelle dépend avant tout de l'évolution de chacun. De plus, pour la PNL, la référence à un modèle théorique peut générer des filtres qui vont modifier la perception de soi et de l'autre. Pour la PNL, le repérage le plus efficace des états est donc celui effectué par le sujet à un moment donné. Selon R. Dilts, chaque partie pourrait correspondre d'un point de vue physiologique, à un ensemble de connexions neurologiques stables qui lui permettrait de fonctionner comme un ensemble de données ayant sa propre cohérence.

N’oublions pas que le modèle des parties est un instrument intellectuel, une carte pratique pour décoder ce qui se passe dans notre expérience et nous permettre d'atteindre plus facilement des objectifs relationnels.
Le risque de confusion entre carte (des catégories) et territoire (le vécu de la personne) peut justifier les précautions de la PNL. Bien sûr les parties n'existent pas. Ce qui existe c'est une personne humaine qui vit, souffre, est heureuse, travaille, communique, avec son corps, son esprit et son cœur. De plus les cartes que sont l'image de soi, les représentations que nous avons de nous-même, sont parfois bien différentes de l'expérience que nous avons de notre relation aux autres. Le modèle des parties se retrouve dans de nombreuses approches psychologiques du fait de son utilité et de son efficacité.

La fonction des cartes de la psyché

Les cartes du fonctionnement psychologique peuvent fournir des informations de nature différentes, à propos des causes des dysfonctionnements (le Pourquoi) ; de ce qu’il convient de faire dans cette situation (Le quoi faire) ; de la manière de faire pour atteindre un but (le Comment faire) ; ou les circonstances de mise en application d’un action ( Ou et quand)

Les concepts de l’AT sont des grilles de lectures simples et opérationnelles, pour faciliter l’analyse des transactions, des relations intrapersonnelles ou interpersonnelles. E. Berne a ainsi réussi son pari de faire de l’AT une théorie de la psyché accessible au plus grand nombre. L’AT crée des concepts qui s’appuient sur un mode de pensée réaliste et qui vont faciliter une prise de conscience et la compréhension des mécanismes en jeu dans une relation à soi ou aux autres. D’ailleurs chacun peut reconnaître dans son vécu quotidien, les manières d’être du Parent, Adulte et Enfant. Une formation à l’AT, apporte des explications simples et pertinentes sur l’origine de nos limites, des situations relationnelles conflictuelles, et propose des options sur ce qu’il convient de faire pour sortir de ces situations. Le sujet qui peut prendre conscience de ses états du moi par un regard auto réflexif, pourra accéder à la connaissance de soi et à une plus grande autonomie.
L’AT fait l’hypothèse qu’une plus grande conscience de l’origine d’une problématique et des options « quoi faire » déclenchera l’action correctrice du « comment faire ». Du point de vue de la PNL, cette relation de cause à effet est souvent une distorsion car comprendre les causes d’un problème ne suffit pas à déclencher les ressources nécessaires à la réalisation d’un état désiré.

Si l’AT apporte des cartes pour comprendre, dans lesquelles le « pourquoi et le quoi » sont privilégiés, la PNL crée des cartes pour agir et dans lesquelles le « quoi faire et le comment faire » sont privilégiés.
Si l’AT donne un cadre conceptuel pragmatique pour analyser ou expliquer les dysfonctionnements relationnels et proposer des options de changement, la PNL prend le relais pour apporter des modèles et technologies pour apporter les ressources nécessaires au changement souhaité. La PNL considère que le changement individuel peut survenir dans compréhension et sans prise de conscience, et sans activité de symbolisation

Si l’AT interprète les comportements de l’autre à travers la grille de lecture des états du moi, la PNL n’interprète pas mais « calibre » les états internes ou processus de pensée propre à chaque personne.
Si l’AT établit des schémas de principe des transactions réussies entre soi et les autres dans le modèle délimité des états du moi, la PNL donne des modèles opératoires pour aller de l’état présent à l’état désiré dans ses relations avec les autres

Le niveau de modélisation de l’expérience

L’AT s’appuie sur une modélisation comportementale de la personnalité, alors que la PNL s’appuie sur une modélisation d’une stratégie d’excellence, sans se soucier de la rattacher à une catégorie identitaire.
La modélisation d’une stratégie d’excellence prend en compte l’ensemble des niveaux logiques ou d’expérience de la personne (comportements, capacités, croyances et valeurs, identité) mais sans créer de catégorisations.

Les finalités des approches

L’AT vise à faire tendre l’individu vers une plus grande autonomie. Un des grand principe de l’AT est que chacun est responsable de sa destinée. La connaissance de soi permet de réévaluer ses décisions dysfonctionnelles du passé et de développer un comportement relationnel plus équilibré. L’AT véhicule donc une norme de responsabilité individuelle. La PNL n’est pas porteuse de normes, mais d’un projet démocratique ; celui de modéliser les comportements efficaces afin de les rendre disponibles au plus grand nombre. Pour J. Grinder, « La PNL est une modélisation de l’excellence ». La PNL est centrée sur les moyens d’améliorer ses comportements et sur l’efficacité des changements produits, sans proposer de normes en termes de finalité. Les normes en matière de développement humain ne peuvent qu’être individuelles. La PNL se soucie avant tout d’apporter les technologies les plus performantes en matière de communication et de changement humain. Chacun défini le niveau d’expérience auquel ces technologies peuvent s’appliquer : les comportements, capacités, croyances et valeurs, identité ou spiritualité.

Bibliographie

Ian Stewart et Vann Joines –Manuel d’analyse Transactionnelle InterEditions paris 1991
Dominique Chalvin – Les outils de l’AT- Ed ESF 1987
Valérie Brunel -Les managers de l’âme –La découverte Paris 2004

* Jean-Luc MONSEMPES est Docteur en médecine. Il a exercé en France et sur quatre continents, avant de diriger une activité d'exportation dans l'Industrie pharmaceutique. Il enseigne la PNL, l’AT, la Process Communication, et il est formé à de nombreuses autres disciplines en sciences humaines. DU de Coaching Université Paris II. Formateur, consultant, coach, et Président de PNL.REPERE

vendredi 04 avril

Quarante ans après 68 La nouvelle sexualité des Français

Source: http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2261/dossier/a368118-la_nouvelle_sexualité_des_français.html

Et si le principal héritage du joli mois de Mai dont on fêtera bientôt l'anniversaire était la libération des moeurs ? Généralisation de la contraception, droit au plaisir, éclatement du couple, émancipation des femmes, reconnaissance de l'homosexualité, banalisation de la pornographie. Une révolution qui n'a pas encore fini de produire ses effets, comme le prouve la grande «Enquête sur la sexualité en France» (Editions La Découverte) que «l'Obs» s'est procurée en exclusivité. Radiographie de nos pratiques les plus intimes et de nos représentations amoureuses en 2008

Tous les soirs, pile-poil à 20h20, près de 6 millions de téléspectateurs se ruent sur leur télécommande pour regarder le désormais culte «Plus belle la vie» sur France 3. Un soap à la sauce frenchy, tourné à Marseille dans un décor de carton-pâte, qui est devenu une des addictions de la France profonde, tous âges confondus. Les rebondissements policiers, la représentation souvent un peu nouille d'un quartier populaire d'opérette ? Non, ce qui désormais, cinq jours sur sept, scotche un téléspectateur sur cinq à son plateau télé, c'est le sexe. Ou plutôt une vision apaisée, libérale - au sens anglo-saxon du terme de la sexualité. Johanna la délurée ? Elle est enceinte à 14 ans. Sa mère lui conseille d'avorter. Le fera-t-elle ? C'est déjà la deuxième fois qu'elle dénonce des attouchements sexuels : menteuse ou victime ? Djamila, musulmane intégriste qui refuse d'embrasser Jean-Baptiste, se fait violer. Juliette, la post-ado volage, collectionne les mecs comme des papillons. Céline a eu sa période «sex trash» avant d'opter pour le «no sex». Roland, le sexagénaire, n'a enfin plus besoin de Viagra pour coucher avec Corinne, mais il désire toujours son ancienne compagne, Mirta, une bigote qui s'est amourachée de Joël, qu'elle croyait prêtre. Et puis, surtout, il y a Thomas, le charmant homo qui vit avec Florian, un juge d'instruction.
Ulivier Szulzynger, qui a longtemps dirige l'équipe de vingt scénaristes de la série, est le premier étonné de l'incroyable engouement déclenché par ce petit module lancé il y a quatre ans avec des bouts de ficelle : «En réalité, ce que nous faisons, c'est mettre en scène le grand bordel contemporain !» Rien n'est sûr, rien n'est figé, même dans les couples. On s'aime, on se sépare. On expérimente, on accepte que l'autre soit différent. Ados et vieux schnocks, femmes libérées et femmes coincées, nomos ou neteros : a i image de la société française, «Plus belle la vie» laboure le champ de tous les possibles. Quarante ans après 1968 et son «jouir sans entraves», est-ce la preuve cathodique que la révolution sexuelle - des corps, des coeurs, des moeurs a vraiment eu lieu ?

En tout cas, c'est la version prime time de la très minutieuse «Enquête sur la sexualité en France» (1), dont «le Nouvel Observateur» publie les principales conclusions en exclusivité (lire encadrés). Plus de 600 pages qui explorent en tous sens nos pratiques intimes, de la «sexualité sans pénétration» aux «rencontres après ruptures». A l'initiative de l'ANRS (Agence nationale de Recherche sur le Sida), pendant plus de six mois, entre septembre 2005 et mars 2006, 12 364 femmes et hommes de 18 à 69 ans ont été longuement interrogés par téléphone. Dirigée par deux sociologues, Nathalie Bajos, de l'Inserm, et Michel Bozon, de l'Ined, cet énorme travail succède à deux précédentes recherches : celle du docteur Pierre Simon en 1972, au moment où la contraception commençait à se diffuser, et celle de l'ACSF (Analyse des Comportements sexuels en France), publiée en 1992, au pic de la mobilisation contre le sida. Aujourd'hui, le contexte est différent : on se méfie moins (à tort) du VIH. Mais surtout, expliquent Nathalie Bajos et Michel Bozon, «les trajectoires affectives et sexuelles se diversifient, les normes de la sexualité sont profondément interrogées». En clair, c'est le grand bazar, le chambardement tous azimuts : les pratiques des femmes se rapprochent de plus en plus de celles des hommes, celles des jeunes ne sont pas si différentes de celles des vieux, la vie sexuelle dure plus longtemps (voir l'article de Sylvie Véran p. 22), sexualité et mariage sont désormais clairement dissocié. Et on parle aujourd'hui plus facilement de sexualité qu'en 1972 ou 1992. Certaines expériences jusque-là passées sous silence, qu'il s'agisse de masturbation, de bisexualité, de sexualité orale ou anale, sont volontiers évoquées (voir aussi encadrés). Moins de tabous, moins d'inhibitions. Moins d'angoisses ? C'est une

autre histoire.

Que de chemin parcouru en tout cas en à peine quarante ans. Souvenez-vous, c'était hier, mais cela ressemble déjà à la préhistoire. 1967 : la pilule est enfin autorisée. 1975 : Simone Veil impose la légalisation de l'avortement. 1982 : grâce à Robert Badinter, l'homosexualité est dépénalisée. En 1991, la publicité pour la contraception est enfin autorisée. 1999 : c'est le gouvernement Jospin qui crée le pacs. Depuis, Catherine Millet a vendu des dizaines de milliers d'exemplaires de son récit de gang-bang, «la Vie sexuelle de Catherine M.». Catherine Breillat a tourné «Baise-moi». Loana a fait ses cabrioles dans la piscine du «Loft». Sur RMC, Brigitte Lahaie - ex-star du porno - prodigue chaque jour ses conseils avisés pour atteindre le nirvana. Dans la rue, les homos se tiennent par la main - de préférence dans les grandes villes - et on ne leur jette plus des pierres. Et pourtant, tant de parcours, de systèmes de valeurs s'entrechoquent. Gynécologue depuis 1965, Joëlle Brunerie-Kauffmann a tout connu de cette révolution. Ex-jeune fille de province (bretonne), elle se souvient comme si c'était hier de ce père bourru qui lui disait, comme à ses quatre soeurs : «Vous n'aurez que votre travail et votre vertu pour dot.» Et encore, coup de chance, il était favorable au travail des femmes ! Mais la vertu, cette belle affaire. La honte, plutôt, d'être cataloguée fille facile quand on était tout simplement jeune et taraudée par les désirs de son âge. «La sexualité des femmes - et des hommes - était complètement bloquée par l'angoisse des grossesses non désirées.» Toute jeune médecin-gynécologue («On était formé à l'accouchement, et encore !»), elle ne recevait jamais de jeunes filles. Que des femmes mariées. Le plaisir, comment les femmes y auraient-elles même songé ? Il y avait la peur des ventres déchirés, des vies trop vite nouées, parce qu'être enceinte à 20 ans, sans homme, c'était inimaginable. Le Planning familial n'a commencé, à bas bruit, qu'au début des années 1960. Son ancêtre cela ne s'invente pas - s'appelait La Maternité heureuse. Elle en sourit, Joëlle Brunerie-Kauffmann : «Au début des années 1970, je vivais déjà avec celui qui est devenu mon mari, Jean-Paul. Quand mon père me rendait visite, Jean-Paul était obligé de se cacher et de planquer ses affaires.» L'autre jour, c'est une jeune fille d'à peine 14 ans qui est venue la consulter, pour la première fois. Règles douloureuses, contraception ? Pas du tout. Très inquiète, visiblement perturbée, elle explique : avec sa copine, elles avaient bien regardé et... «C'est sûr, a expliqué l'adolescente, ma vulve est trop grande. Vous croyez que ce serait possible de m'opérer ?» Désormais, à 11 ans, deux enfants sur trois ont déjà vu un film porno (2). Les sexes des femmes y apparaissent le plus souvent rasés, les lèvres de préférence petites : c'est un nouveau canon de la beauté féminine. D'autres, à l'âge de pierre, se faisaient des couettes comme Sheila. Désormais, elles veulent le sexe d'Ovidie. «Quand je pense, se souvient la gynéco, que dans les années 1970 nous, les féministes militantes, on conseillait aux femmes de mettre un miroir entre leurs jambes pour comprendre comment elles étaient faites !»
Comment comprendre ce qui a chamboulé la société au plus profond d'elle-même ? A quoi cela a-t-il mené ? Apaisement ? Bonheur ? Enterrement de la hache de guerre entre les sexes ? La libération sexuelle désormais est devenue «une injonction», estiment les auteurs de l'enquête sur la sexualité en France. Pas de vie réussie sans vie sexuelle satisfaisante. Sinon on est «incomplet», incapable d'atteindre l'équilibre personnel. En même temps, expliquent les auteurs du rapport, la plupart des femmes, même «libérées», continuent de lier sexualité et relation affective, bien plus que les hommes. Et elles persistent à estimer que les hommes ont des besoins sexuels supérieurs aux leurs. Tout cela mélangé forme un cocktail parfois explosif.
Jamais les sexologues n'ont eu autant de patients : 500 000 par an, estime-t-on. Le souci premier de ceux et de celles qui consultent ? Les pannes sexuelles, la crainte de «ne pas y arriver», explique le docteur Philippe Otmesguine, «de ne pas jouir assez, pas comme il faut, de ne pas tenir une érection suffisamment longtemps, d'avoir un sexe trop petit, un orgasme insuffisant». Et si au fond «à l'heure du sexe-roi», comme se le demande cet ancien généraliste qui a fini par ouvrir une consultation de sexologie à Paris tant la demande de ses patients habituels lui paraissait pressante, la libération sexuelle considérée comme un acquis, l'épanouissement généralisé n'étaient «que du verbe» ? Ceux et celles qui le consultent sont plutôt «des gens bloqués», insatisfaits, en panne. Très peu de «compulsifs» du sexe. «Ce que les gens veulent trouver ou retrouver, c'est une sexualité qu'ils définissent comme classique, bien loin des imaginaires fantasmatiques.» Ce qui le frappe, c'est la distorsion entre la représentation exacerbée du sexe - journaux spécialisés, internet, radios - («terrible pour les ados et les jeunes adultes») et «l'image idéalisée et fleur bleue de l'amour», qui reste la référence. Une image aux antipodes des standards affichés par les médias. Comment mener sa barque au coeur de ces contradictions-là ? S'en arranger, parfois. Inventer, quand les aînés étaient contraints à une vie corsetée, dont ils n'avaient pas les moyens de faire craquer les coutures.
Psychanalyste et pédopsychiatre depuis près de trente ans, Jean-François Solal raconte, lui, que ses patients parlent, volontiers, de leur sexualité, au risque, parfois, de faire rougir, même le professionnel aguerri qu'il est. «Ce qui serait apparu parfaitement scandaleux il y a trente ans - la multiplication des partenaires, les aventures sans lendemain, l'accès extrêmement facile à la sexualité, malgré les années de plomb du sida - est évoqué comme avec légèreté, facilité, aussi bien par les hommes que par les femmes. Comme s'il n'y avait ni culpabilité, ni espoir, ni engagement. On est détaché, joueur. On bricole, en se servant d'une boîte à outils où l'on trouverait tout ce que l'on croit chercher. On ne se sent pas défini par ses actes, qu'il s'agisse de sexe à plusieurs, de relations homosexuelles passagères ou de sex trash. On n'est ni entamé ni coupable. On picore. Rien n'est irréversible.» On va chercher un sex-toy dans le catalogue de La Redoute, dans un corner de grand magasin ou dans une boutique de luxe : pas dans un sex-shop un peu crade où l'on ne mettrait pas les pieds. C'est un nouveau «doudou», comme si la sexualité était restée dans le domaine de l'enfance, voire d'une adolescence, «devenue l'alpha et l'oméga de la société», avec laquelle on n'en finirait jamais. Un progrès ? Les psys et les philosophes (voir l'interview d'Alain Finkielkraut, p. 24) se demandent quelle carte du tendre dessineront ces générations dans le futur. Et si, à force d'être «désacralisé», le sexe était en train de devenir une simple marchandise, «markettée», chosifiée, adaptée à chaque clientèle (voir l'article de François Reynaert et Isabelle Curtet-Poulner,p. 18) ? Et si, au bout du compte, l'autre n'était plus qu'un sex-toy pour son partenaire ? Un nouveau magazine féminin vient de voir le jour, «les Juliettes». Au sommaire : «J'ai dégoté un vrai cochon sur le net», «Spécial lèche», «Baromètre de la pétasse», «Test quiz fellation-cunnilingus». Un autre, baptisé «S'Toys», lancé en février 2007, offre en cadeau le «vibro top kinky», rose dragée.
Mais tout le monde ne vit pas, loin de là, dans cet univers frénétique et apparemment décomplexé. «Il y a un gap énorme entre l'hypersexualisation de la société et la vérité du terrain», estime Fatima Lalem, coordinatrice du Planning familial en Ile-de-France. Ainsi, il arrive que, dans certains quartiers, l'affichage de la pub pour Aubade suscite réprobation et colère. «Croire que tout le monde serait libéré est une illusion, explique Sihem Habchi, présidente de Ni putes ni soumises. Et cela vaut pour les filles et pour les garçons. L'autre jour, je me suis rendue dans un lycée de Saint-Ouen, dans une classe dont une élève avait été tuée par son frère parce qu'il croyait qu'elle sortait avec un garçon. «Et alors, m'ont dit les garçons, qu'est-ce qu'elle faisait dehors, le soir ? Il faut aussi surveiller ses soeurs, c'est normal, quand même !» «Thème de la campagne de NPNS pour la Journée internationale des Femmes, le 8 mars : «On ne naît pas loup, on le devient». Sur les 2 000 personnes qui ont contacté l'association l'an dernier, 24% l'ont fait pour des violences conjugales, 11% pour des violences intrafamiliales, 11% pour des mariages forcés. Dans 60% des cas de violences, la victime en connaissait l'auteur : sept sur dix étaient le conjoint ou l'ex-petit ami, un sur quatre, un membre de la famille. L'enquête 2006 sur la sexualité en France atteste elle aussi «d'une forte augmentation des déclarations d'agressions». L'explication selon les deux auteurs du rapport ? Ces violences aujourd'hui moins acceptées socialement sont plus facilement dévoilées par les victimes. Un vrai progrès. «Dans le même temps, ajoute Fatima Lalem, nous sentons un vrai backlash réac qui monte de la société, notamment un recul insidieux sur l'IVG.» Et pas seulement dans les quartiers : depuis dix ans, la «valeur virginité est à la hausse», assure-t-elle.
Ainsi quelques ligues de vertu ont protesté quand s'est ouverte au mois d'octobre dernier, à la Cité des Sciences et de l'Industrie à Paris, l'exposition «le Zizi sexuel (3)», destinée aux 9-14 ans et conçue à partir du best-seller des cours de récré dessiné par Zep. Depuis, 120 000 visiteurs ont emprunté l'escalier mécanique qui conduit à ce parcours ludique et didactique, dont les héros sont Titeuf et sa copine Nadia. Ils ont découvert «l'amouro-mètre» (destiné à mesurer la force de ses sentiments), «l'essoreuse à langues» (pour comprendre comment on embrasse), «le zizi piquet» (avec un gonfleur qui provoque l'érection puis l'éjaculation d'un sexe en ballon), ou «la ola des capotes» (qui déclenche le gonflement de préservatifs multicolores) . Ils ont joué au «rallye des spermatos» ou à la «course à l'ovule» et ont contemplé (parfois un peu désolés) la réputée inexorable poussée des boutons d'acné. Beaucoup ont gloussé. Certains étaient fascinés. D'autres gênés. Certains, blasés, ont dit, et c'était un joli mot d'enfant, qu'ils «savaient déjà tout ça par coeur».

(1)«Enquête sur la sexualité en France. Pratiques, genre et santé», coordonnée par Nathalie Beltzer, préface de Maurice Godelier, Editions La Découverte, 610 p.
(2) Selon les chiffres du CIEM (Collectif interassociatif Enfance Médias), publiés en 2002.
(3) Cité des Sciences et de l'Industrie. www.cite-sciences.fr, tél.: 01-40-05-80-00.

Agathe Logeart
Le Nouvel Observateur

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mardi 01 avril

Honni soit qui mâle y pense...Penser la pornographie, Ruwen Ogien

Compte rendu de: Penser la pornographie, Ruwen Ogien PUF - Questions d'éthique 2003
Par Mathilde Rembert, Psychologue . Source : http://www.parutions.com

A l’écran, un homme et une femme. L’homme seul prend l’initiative de la parole : il s’adresse à la femme à l’impératif («lève-toi», «tourne-toi»), fait lui-même les questions et les réponses («tu aimes ça ?», «ouiiiii»), l’insulte («chienne», «salope»). Le corps de la femme est systématiquement plus exposé à la caméra que celui de l’homme, ce qui oblige parfois les acteurs à copuler dans des positions invraisemblables, mais qu’importe : la femme doit être VUE ! Au cours d’un acte sexuel qui commence avec l’érection… de l’homme, et qui prend fin par l’orgasme… de l’homme. Le personnage féminin est évidemment censé avoir eu du plaisir – on l’entend assez crier – mais on se demande bien comment…

Les féministes américaines Dworkin et Mac Kinnon proposent de la pornographie la définition suivante : «asservissement sexuel des femmes (cela vaut aussi pour les hommes s’il y a lieu) par des images ou par des mots qui les représentent comme des objets prenant plaisir à être humiliés, battus, violés, dégradés, avilis, torturés, réduits à une partie de leur corps, placés dans des postures serviles de soumission ou d’exhibition». En rendant l’inégalité sexuellement excitante, la pornographie induit un climat de haine et de violence envers les femmes.

Ruwen Ogien a-t-il déjà visionné un film porno ? Certains passages de son ouvrage permettent d’en douter. Il est vrai que l’analyse du contenu des films ne l’intéresse pas. Ce philosophe étudie plutôt le débat public sur la pornographie, entre «pornophiles» et «pornophobes» conservateurs ou libéraux, à travers une « éthique minimale » distinguant le Juste du Bien et basée sur trois principes : la neutralité à l’égard des conceptions que chacun se fait du Bien sexuel, le refus de nuire à autrui, la prise en compte de la voix de chacun. Il balaie rapidement la position des conservateurs sur la pornographie car ceux-ci la condamnent au nom de leur conception du Bien sexuel selon laquelle le sexe n’a de valeur que dans le cadre d’une relation amoureuse entre un homme et une femme. L’ouvrage est consacré à l’analyse les conceptions «libérales» de la pornographie qui dominent actuellement le débat public et que l’on peut résumer ainsi : la diffusion de la pornographie doit être contrôlée parce qu’elle serait dommageable pour les adolescents et pour les femmes (donc au nom du Juste et pas du Bien).

La pornographie nuit-elle réellement aux adolescents ? Ogien critique les études douteuses qui ont fleuri récemment sur les supposés «dommages psychologiques». Il va jusqu’à pointer des incohérences dans le traitement des mineurs : alors que la responsabilité pénale peut être envisagée dès 13 ans et que la majorité sexuelle est fixée à 15 ans, les adolescents seraient soi-disant trop jeunes pour être confrontés à la pornographie… De plus, s’ils s’intéressent à la pornographie, c’est peut-être parce qu’ils ne trouvent pas d’autre moyen pour assouvir leur curiosité sexuelle qui est de fait «pathologisée» et «criminalisée» par des adultes qui refusent de leur offrir une éducation sexuelle de qualité.
En ce qui concerne la violence envers les femmes, le lien entre consommation de pornographie et agressions sexuelles n’a jamais été démontré. Alors que le recueil des données chiffrées pose problème dans les études sociologiques en milieu naturel, c’est la généralisation dans ce même milieu de résultats obtenus en laboratoire qui est discutable dans le cas des expériences de psychologie sociale. Il est finalement impossible de trancher entre les deux hypothèses formulées quant à l’effet de la pornographie sur ses consommateurs : la catharsis (les personnes exposées à la pornographie auraient moins tendance à commettre des agressions sexuelles) et l’imitation (les personnes exposées à la pornographie auraient plus tendance à commettre ce type d’agression). D’ailleurs, semble s’étonner Ogien, cette dernière hypothèse n’est proposée que dans le cas des hommes : personne ne suppose que les femmes seraient poussées au viol par la pornographie ! L’auteur oublie soigneusement que les femmes ne constituent qu’une minorité des consommateurs de pornographie et que ce sont des hommes qui, en général, violent (des femmes, des enfants, ou d’autres hommes). Chez Ogien tout se passe comme si les situations des femmes et des hommes étaient symétriques. On l’aura compris, l’auteur n’adhère pas à la théorie de la domination masculine ; il déclare d’ailleurs sa proximité idéologique avec Marcela Iacub, l’auteur controversée de Qu’avez-vous fait de la libération sexuelle ? (Flammarion, 2002).

C’est sans doute la raison pour laquelle, après avoir contesté le lien de causalité entre la diffusion de pornographie et les violences sexuelles envers les femmes, il refuse aussi l’argument féministe présenté en introduction de cet article : sans nécessairement entraîner des violences, la pornographie serait en elle-même une violence envers les femmes. Par sa façon de présenter les rapports entre femmes et hommes, elle conforterait un ordre social inégalitaire où les premières sont infériorisées et les seconds dominants. Mais, rétorque Ogien, les hommes sont aussi ridiculisés dans la pornographie ! Certes, mais sans commune mesure avec les femmes, comme le spectateur un tant soit peu averti en conviendra.

L’auteur poursuit alors par un argument quelque peu étrange, que l’on pourrait formuler de la sorte : si la pornographie incarne le sexisme, alors aucune femme ne devrait l’apprécier ou la défendre, or on trouve des femmes pour le faire, donc la pornographie n’incarne pas le sexisme. Comme s’il suffisait d’être une femme pour défendre les intérêts des femmes ! Et comme si ces «intérêts» faisaient l’objet d’un consensus ! On trouve bien des femmes pour défendre les inégalités professionnelles entre les sexes, et inversement, des hommes pour les condamner. Par ailleurs, il n’est pas dit que les femmes qui prennent fait et cause pour le genre pornographique se satisfont de la pornographie telle qu’elle existe aujourd’hui. Elles souhaitent peut-être voir ou tourner des films prenant plus en compte les envies sexuelles des femmes. On peut en effet critiquer la pornographie pour une autre raison que celles examinées par Ogien, et qu’il n’a pas envisagée : en montrant des pratiques sexuelles qui donnent peu ou pas de plaisir aux femmes réelles (pénétrations sans préparation, double pénétration, éjaculation faciale…) et en négligeant celles qui le favorisent (caresses du clitoris, cunnilingus, caresses du corps…), la pornographie participe, au même titre que d’autres productions culturelles (artistiques ou scientifiques), à un discours mensonger sur la sexualité féminine, perçue comme une simple réaction à la sexualité masculine et au coït. Mystification dévoilée par Shere Hite dans son enquête commencée dans les années 70, où elle s’intéresse au point de vue des femmes elle-même sur leurs façons d’obtenir du plaisir. La lecture du passionnant Nouveau rapport Hite (Robert Laffont, 2002) fait effectivement voler quelques préjugés en éclat !
Monsieur le philosophe, qu’avez-vous fait de notre épanouissement sexuel ?

Posté par Max Emme à 16:25 - Idées,Société - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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